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Plages d’Agnès, Les

Par Kinopitheque12

Agnès Varda, 2008 (France)

Plages d’Agnès, Les

« Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m’ayant perdu (ce qu’ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver certaines de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive, la connaissance qu’ils ont eue de moi. »*
UN REGARD EN ARRIÈRE
Agnès Varda commence son film sur une plage vierge (belge), y fait venir son équipe de tournage, ses assistants qui en aménagent un bout avec leurs appareils, des chevalets et des miroirs. Le but de l’installation est l’ (auto)portrait et le point de vue : le visage de la cinéaste dans ces miroirs, celui de ses collègues la voyant, échanges de regards par miroirs interposés et l’œil de la caméra posé sur ces cadres et ces reflets. Agnès Varda profite de petits imprévus sur son tournage, vent, surfeurs à la queue leu-leu, cerfs-volants, et ces impondérables (« Le hasard, comme je le dis souvent, est mon premier assistant »), comme sa mise en scène, ne sont pas un simple reflux de la Nouvelle Vague mais l’expression d’une fraîcheur et d’une liberté qui ne se rencontrent plus qu’en de rares occasions dans le cinéma français actuel, de plus en plus refermé dans une artificialité sous influence.

Fussent-elles languedociennes, vendéennes ou californiennes, les plages symbolisent des moments qui ont marqué la vie d’Agnès Varda. Elle retourne ainsi sur les lieux de son enfance, une maison qu’elle délaisse finalement pour s’intéresser plutôt à la passion du propriétaire qui l’occupe désormais (les trains miniatures)… Varda veut se raconter mais n’est pas toujours très attentive à son sujet. Son esprit emprunte parfois d’autres chemins que le premier choisi. Elle joue. A Sète, où elle a passé son adolescence (ses parents quittent Bruxelles bombardée en 1940), la réalisatrice prend place dans le ventre d’une énorme baleine bleue ou bien fait venir des trapézistes sur sa plage… Varda glisse entre ses plages quelques extraits glanés dans sa filmographie ou celle de Jacques Demy avec qui elle partageait sa vie. Ici quelques secondes de La pointe courte (1954), le premier métrage de Varda, le second de Philippe Noiret, qui se déroule à Sète. A Noirmoutier, les plages ont été lieux de promenades et de réflexions sur le cinéma. A ce point qu’une exposition, « L’île et elle », accueillie par la fondation Cartier à Paris en 2006, révêle les rapports que Varda a entretenus avec cette île. Parmi les œuvres exposées, une maison cinéma dont les murs sont faits de pellicules, celles des Créatures (1966), son plus gros échec commercial. Grâce à cette « Cabane de l’échec », l’artiste s’amuse à donner une seconde vie au film… De la même manière, sur ses plages, Varda ressuscite un film perdu, Nausicaa, tourné pour la télévision en 1970 mais censuré (Gérard Depardieu y tient un de ses premiers rôles, un hippie des quais de Seine). En 1967, Agnès part aux Etats-Unis au bras de « son Jacques ». Elle ne se trempe pas seulement les pieds sur les plages de Los Angeles, Venice ou Santa Monica. Elle y croise le tout jeune Harrison Ford, Jim Morrison, d’autres artistes encore… Varda donne l’impression de se déplacer avec l’histoire : Cuba (rencontre avec Fidel Castro quatre ans après sa prise de pouvoir ; elle tire des centaines de photos de son voyage et les monte dans Salut les Cubains en 1963), Chine (en 1957, avant la reconnaissance du pays par les Nations Unies), Etats-Unis (elle filme le mouvement hippie et celui des Black Panthers qu’elle met en documentaire en 1968)… La cinéaste se bat également pour les droits des femmes (voir l’attachant L’une chante l’autre pas avec Valérie Mairesse en 1976) et évoque les SDF à une époque où ceux-ci ne font pas l’ouverture des journaux télévisés (Sans toit ni loi, 1985, qui révêle Sandrine Bonnaire). Et si Paris, ville dans laquelle elle vit, ne possède pas de plage, qu’importe ! Créons-en une ! C’est ainsi que rue Daguerre, dans le XIVe arrondissement, une plage envahit la rue et, sur son sable fin, les bureaux chargés de dossiers, les ordinateurs et les employés de Ciné Tamaris (sa société de production), en costume de bain (maillots et paréos), travaillent comme dans leurs propres locaux.
LE TEMPS… LE CINÉMA
Agnès Varda évoque ses souvenirs et les met en images à partir de ses photos, de ses films, de ses installations. Quand elle n’a pas d’image, elle les crée : des petites filles sur la plage qu’on habille avec des maillots des années 1930 lui rappelent froidement son enfance. A 20 ans, elle a photographié les débuts du festival d’Avignon. Elle faisait partie du Théâtre National Populaire de Jean Vilar. Lors d’une exposition de ses photos en Avignon, elle se rend compte que toutes les personnes qu’elle a côtoyées et photographiées sont mortes. Elle pleure Vilar, Gérard Philippe, Philippe Noiret… Agnès Varda a 80 balais et ses amis lui font la surprise : ils débarquent chez elle rue Daguerre avec quatre-vingt balais… Le moment est saisi à la caméra et monté : et hop une heureuse conclusion à son film !

Son travail de montage permet de souligner l’importance de la technique (« c’est là que se fait le film » selon ce qu’elle affirme à Michel Ciment**). La vie d’Agnès Varda qui est la seule femme du mouvement Nouvelle Vague, est une vie de cinéma. Elle réfléchit, comme Chris Marker, à ce qu’est cet art (Les cent et une nuits, 1995), aux possibilités qu’il offre et cela se traduit à travers ce métrage. Truffé d’inventions (le chat Marker, l’expo « patates », Fidel et ses ailes de pierre…), agrémenté de quelques apartés (les joutes de Sète), Les plages d’Agnès est une belle autobiographie. Oeuvre de partage et de transmission, Les plages d’Agnès raconte la vie avec poésie.
* Montaigne, préface des Essais, 1595, cité dans la fiche du film éditée par l’AFCAE, 2008.
** Entretien réalisé par Michel Ciment pour l’émission Projection privée du 3 janvier 2009 sur France culture.


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