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L’oeil d’Helmut Gernsheim

Publié le 25 septembre 2012 par Marc Lenot
L’oeil d’Helmut Gernsheim

Frank Meadow Sutcliffe, Excitement, 1888, tirage platine, 14.6x20.5cm

L'exposition de la collection Gernsheim au Musée Reiss Engelhorn de Mannheim (jusqu'au 6 janvier), outre la 'première photographie', présente 250 exemples de la collection que ce collectionneur infatigable et obsessionnel accumula pendant 50 ans. Historien de la photographie, mais n'appartenant pas au monde académique, il avait des vues tranchées, des points de vue acerbes et parfois polémiques, et quelques inimitiés solides en furent parfois la conséquence; mais d'autres que moi ont écrit sur Gernsheim historien, et je voudrais parler ici seulement de cette exposition qui, comme je l'écrivais hier (voir ce billet pour plus d'informations) combine des pièces conservées à Austin (acquises avant 1962) et d'autres conservées à Mannheim (acquises après 1962). Il serait intéressant d'analyser, à partir de l'ensemble de la collection, qui Gernsheim ne collectionna pas, et pourquoi, mais, à partir de l'échantillon présenté ici (250 photos sur un total de 40 000), ce n'est pas à ma mesure. L'exposition n'est, Dieu merci, ni chronologique, ni arrangée par collection, mais agréablement structurée autour de thèmes assez généraux qui permettent des comparaisons dans le temps sans trop contraindre : paysages urbains, voyages, portraits, expérimentations, ... La plupart des textes des cartels sont des citations de Helmut Gernsheim.

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Daguerre, Notre-Dame et l'Île de la Cité, vers 1838, 15.5x20.6cm

Il y a d'abord ici quelques icônes, très connues et emblématiques : en désordre, une prostituée mexicaine de Cartier-Bresson, le combattant tué de Capa, Julia Margaret Cameron, Lewis Caroll (dont Gernsheim fut le découvreur, photographiquement parlant), Robert Fenton en Crimée (mais pas ces photographies-ci), Paul Strand, une vue verticale de Moholy-Nagy (dont l'ex-épouse Lucia fut l'initiatrice de Gernsheim à l'histoire de la photographie, à Londres en 1938), Atget, un montage maritime de Le Gray, The Steerage de Stieglitz, Bill Brandt, Erich Salomon, Chim, Brassaï, Virginia Woolf par Gisèle Freund, Muybridge, et même Pierre Cordier. Ce n'est pas d'elles que je parlerai (même si, pour certaines, c'était la première fois que je les voyais), mais plutôt des découvertes que j'ai faites ici. Commençons néanmoins, ci-dessus, par Daguerre, en contrepoint de mon billet sur Niépce : une vue du chevet de Notre-Dame, de 1838, un daguerréotype inversé, assez piqueté.

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Queen consort Alexandra, Queen Victoria and Princess Victoria in the garden at Abergeldie, Scotland, autumn 1900, 6.7x6.7cm

Tout en haut, cette photographie assez énigmatique de Frank Meadow Sutcliffe, titrée Excitment, de 1888 : que regardent tous ces garçons ? J'ai aussitôt pensé au Nouveau Monde de Giandomenico Tiepolo, fresque fascinante et mystérieuse. Pour rester au XIXème siècle, voici, avant Closer, l'intimité de la famille royale anglaise : la Princesse Alexandra, épouse du futur Édouard VII, photographie sa belle-mère, la Reine Victoria (à 81 ans) et sa propre fille, la Princesse Victoria (alors âgée de 32 ans et qui jamais ne se maria), quelques mois avant la mort de Victoria et l'accession de son mari au trône, à l'automne 1900, au château d'Abergeldie en Écosse. George Eastman a offert un appareil Kodak à la Princesse Alexandra en 1888, et celle-ci 'mitraille' la famille royale dans des

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Tim Gidal, Café Heck, Munich, 1929, 27.9x21.8cm

situations intimes et privées comme celle-ci; la circularité de l'image est caractéristique du premier appareil Kodak.

Restons dans les personnages historiques avec cette photographie de Nachum Gidalwitsch, un Allemand juif qui émigra en Palestine en 1936 et y devint Tim Gidal : à 20 ans, en 1929, étudiant et photo-reporter amateur, il passe par hasard au Café Heck, Galeriestraße à Munich et, voyant ce groupe d'hommes qui semble comploter, il se dissimule pour prendre cette photographie. Au début de la crise, c'est, six ans après sa tentative de putsch, la 'résistible ascension' de l'homme au centre, à la moustache inimitable (cliquez sur la photo pour mieux le distinguer). Merveilleuse photographie de contre-pouvoir, de résistance, de pied-de-nez à l'histoire que cette image avant le drame.

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Willi Beutler, Road to the Stelvio Pass, 1956, 16.6x23.2cm

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Sven Gillsäter (Groupe Tio), Mountain Sheep, Chugach Mountains, Alaska, 1962, 41.9x32.6cm

Ensuite, il y a des photographies qui frappent par leur splendeur graphique, formelle: c'est souvent le cas de celles du groupe suédois Tio, que Helmut et Alison Gernsheim découvrirent en 1956/57. Parmi les dix photographes, j'ai surtout apprécié une composition géométrique abstractisante de Lennart Olson et, ci-contre, cette scène mystérieuse de Sven Gillsäter, sombre et grenue, scandée par les plaques de neige et les corps blancs de ces chèvres d'Alaska. Tout aussi dépouillée graphiquement est, ci-dessus, cette route de montagne vers un col italien, de Willi Beutler : j'ai d'abord cru à une composition expérimentale, une pellicule impressionnée par un faisceau lumineux que l'artiste aurait déplacé en mouvements saccadés; c'est presque du Land Art passif...

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Franco Fontana, Landscape with nude, 1977, chromogénic color print, 20.2x29.9cm

Ce paysage de Franco Fontana, s'il est tout aussi conceptuel, a par contre une sensualité charnelle très séduisante, malgré son artificialité soigneusement composée. Même si la majorité des photographies exposées ici sont en noir et blanc, il faut se souvenir que Gernsheim, après sa formation technique de photographe en 1934/36 à Munich, devint un expert du procédé Uvachrome en 1936/37 chez Preiss &Co dans la même ville. Cela lui permit d'obtenir en 1937 son visa pour la Grande-Bretagne : en effet le British Institute of Professional Photography avait obtenu en 1936 du gouvernement britannique que les photographes en noir et blanc ne soient pas autorisés à immigrer. En 1937, il n'y avait que deux autres photographes professionnels en couleur dans tout le royaume.

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Warren de la Rue, Photographs of the Moon, 1853-1857, albumen prints, chacun 12x12cm

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Alfred Eisenstaedt, V-J Day in Times square, NYC, 1945, 35.8x27.8cm

Encore quelques photographies qui m'ont touché : cette vitrine avec les premières images de la Lune par Warren de la Rue entre 1853 et 1857, un pionnier de la photographie astronomique. La photo du baiser (non mis en scène, lui) entre un marin et une infirmière le jour de la capitulation du Japon, et donc de la fin de la deuxième guerre mondiale, par Alfred Eisenstaedt est très connue; ce que j'ignorais, c'est que chaque année, le même jour (le 14 août) des dizaines de couples, souvent vêtus des mêmes uniformes, viennent prendre la pose et s'embrasser au même endroit. Personne ne fait ça devant l'Hôtel de Ville de Paris : serait-ce là la différence entre la mise en scène et le spontané ?

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Cecil Beaton, Tank Debris, after the Battle, Sidi Rezegh, Lybia, 1942, 20.5x18.7cm

Pour finir, d'abord Cecil Beaton là où on ne l'attend pas, dans le désert de Lybie en 1942, loin des salons londoniens : les débris de ce char détruit forment une véritable sculpture surréaliste évoquant Yves Tanguy par exemple. Et puis la découverte ci-dessous : un album de soixante pages (hélas, une seule est visible ici) réalisé dans les années 1870 par le fort respectable Sir Edward Charles Blount, baronnet, député, banquier, consul britannique à Paris, PDG de la Société Générale et des chemins de Fer de l'Ouest, etc. et son épouse Gertrude Frances Jenningham. J'ai trouvé fort peu d'information sur cet album de grand format composé entièrement de collages photographiques et il n'apparaît même pas dans le catalogue de l'exposition; était-ce une fantaisie privée du couple ou au contraire un album montré aux amis et parents ? Toutes les pages ont-elles la même étrangeté que celle ouverte ici ? Toujours est-il qu'il s'agit là d'un collage pré-surréaliste (vers 1870 !) tout à fait étonnant : des têtes d'enfants émergent d'oeufs dans des coquetiers et, sur cette mauvaise reproduction d'un détail (provenant de l'excellent livre de Aaron Scharf, Art and Photography, hélas jamais traduit en français), on voit un gentleman en train de rôtir à feu vif. J'aimerais bien en savoir plus (d'autres images, moins spectaculaires mais aussi étranges, glanées ici et ).

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Détail d'une page de l'album de Sir Edward Charles Blount et son épouse, 1870, collage, dimensions non précisées

Photos Daguerre et Eisenstaedt courtoisie du REM; photo de la Rue de l'auteur.
Quand le procédé photographique n'est pas indiqué dans la légende, il s'agit d'un tirage gélatino-argentique classique.


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