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Art deux fois volé

Publié le 25 mars 2008 par Savatier

Hier soir, l’une des rubriques du magazine Complément d’enquête, diffusé sur France 2, était consacrée aux pillages des œuvres d’art soigneusement organisé par les Nazis durant la seconde guerre mondiale et, plus particulièrement à la spoliation dont furent victimes les collectionneurs juifs en France. Pour mieux comprendre le mécanisme complexe de ces pillages, je ne peux que conseiller de lire l’ouvrage, malheureusement épuisé, de Lynn H. Nicholas, Le Pillage de l’Europe (Le Seuil, 1995, 560 pages). Avec la minutie d’un détective, l’auteur, y met en lumière les techniques nazies qui s’étendaient du vol pur et simple à achat à vil prix sous la contrainte, en passant par le tri et la destruction – ou la vente discrète via la Suisse, car il n’y avait pas de petit profit – de « l’art dégénéré », l’envoi des œuvres et leur stockage sur le territoire du Reich. Les butins n’étaient pas seulement destinés au projet de musée pharaonique qu’Hitler voulait construire à Linz car, au passage, Goering, notamment, n’hésitait pas à y puiser généreusement pour sa collection personnelle.

Pour protéger les œuvres des bombardements, les Nazis les entreposèrent dans différents lieux, en particulier d’anciennes mines (l’une des plus importantes réserves se trouvait à Alt-Aussee, en Autriche), ainsi que dans une tour fortifiée de Berlin. A la fin de la guerre, les alliés constituèrent une commission chargée d’identifier les caches, de récupérer les objets – qui se comptaient par centaines de mille – et de les restituer. Cette restitution fut consentie aux Etats qui avaient été occupés, à charge pour ceux-ci de remettre leurs biens aux familles des propriétaires. Beaucoup n’avaient cependant pas survécu à la déportation. Il se trouve donc, aujourd’hui encore, dans les musées de France, environ 2000 œuvres « orphelines », c’est-à-dire dont on n’a pas pu identifier les possesseurs. Une exposition se tient actuellement au Musée d’Israël, à Jérusalem, qui rassemble 53 toiles orphelines (de Monet, Delacroix, Courbet, Cézanne, Matisse, etc.). Le public français n’est pas oublié, puisqu’elles seront accueillies de juin à septembre 2008 au Musée d’art et d’histoire du judaïsme.

S’il semble évident que l’Etat devra conserver les biens de certains collectionneurs, disparus sans descendance, on remarque que d’autres se livrent encore aujourd’hui à un véritable marathon administratif pour faire valoir leurs droits. Il est vrai que la valeur des toiles suscite parfois des réclamations injustifiées ou douteuses – j’ai même vu, au cours de mes recherches, d’anciens officiers SS monnayer des certificats de complaisance – mais, lorsque des preuves irréfutables sont fournies, on comprend mal la réticence ou la lenteur de l’Etat à faire droit aux demandes.

Cela dit, la France ne saurait être seule mise en cause dans cette affaire. Les autres pays

européens, notamment les Pays-Bas et l’Autriche, se montrèrent parfois moins coopératifs encore ; citons pour mémoire une affaire qui dura sept ans et qui opposa les autorités autrichiennes à Maria Altmann, nièce d’Adèle Bloch-Bauer, qui revendiquait à juste titre le superbe portrait que Gustav Klimt avait peint de sa tante. On ne peut non plus passer sous silence le secret qu’entretiennent toujours un certain nombre de banques suisses dans les coffres desquelles les Nazis entreposèrent des toiles volées.

Enfin, il convient d’aborder une affaire tout aussi importante, mais sur laquelle on s’entend à jeter un étrange voile de pudeur : l’immense butin soviétique. Des centaines de milliers d’œuvres qui furent pillées par les Nazis ne furent en effet jamais récupérées par les alliés occidentaux, dans la mesure où elles firent l’objet d’un second pillage, par l’armée Rouge cette fois, dans les zones qu’elle occupa, incluant Berlin. La plupart provenaient des caches nazies, mais d’autres furent directement volées par des commandos spécialisés qui firent main basse sur les coffres des banques appartenant des collectionneurs privés sans lien avec le Reich, comme ce fut le cas à Budapest. La majeure partie d’entre elles prit le chemin de l’URSS où elles furent entreposées dans les réserves de l’Hermitage de Leningrad, du musée Pouchkine de Moscou, mais aussi à Kiev, à Nijni-Novgorod et dans plusieurs caches du KGB, dont le monastère de Zagorsk. L’ordre étant venu de Staline, le secret fut longtemps bien gardé. A sa mort, il le fut tout autant ; seuls quelques apparatchiks allaient y faire leur marché pour décorer leurs datchas en toute impunité. La Russie moderne, après en avoir nié l’existence, considère ce butin comme un trophée de guerre et n’entend pas le restituer. Non sans cynisme, les autorités organisèrent même en 1995 une exposition de quelques tableaux sous l’intitulé « Deux fois sauvés ». « Deux fois volés » eut mieux convenu. Il faut préciser qu’une forte proportion de ces « trophées » appartenait, avant guerre, à des collectionneurs juifs. Interrogée il y a quelques années sur cette question, Irina Antonova, qui entra au musée Pouchkine sous Staline avant de le diriger, répondit que les œuvres avaient été vendues (sic) par les Juifs aux Allemands, et qu’ils n’avaient donc aucun motif de les réclamer. Chacun jugera la légitimité d’une vente d’œuvres d’art par des Juifs à des Nazis pendant la Seconde guerre mondiale…

Dans la mesure où il n’est guère politiquement correct, même de nos jours, d’évoquer l’épineuse question des pillages soviétiques, beaucoup d’historiens se contentent, au sujet de toiles ayant disparu pendant la guerre, d’indiquer : « probablement détruites dans les bombardements de Berlin ». La formule est belle, mais ne correspond pas toujours à la réalité. Une certitude, en revanche, demeure : les familles des victimes spoliées dont les biens sont tombés entre les mains de l’armée Rouge ne pourront guère espérer restitution ou dédommagement.

Illustration: monastère de Zagorsk


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