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W comme Waf!

Par Clementinebeauvais @blueclementine
Là vous regardez ça avec une moue sarcastique et vous persiflez, 'C'est quoi Waf! ?'
Waf!, figurez-vous, est une utilisation onomatopéique d'une lettre de l'alphabet fortement réticente à l'attribution aisée d'un substantif usuel. Alors la ferme.

W comme Waf!

La mienne d'animal!
(feue malheureusement)

Oui, la ferme, justement! car il est question aujourd'hui, comme vous l'aurez peut-être deviné, de nos amis les animaux, et de leurs représentations en littérature jeunesse. Enfin, pas toutes leurs représentations, hein, parce que là je sens venir le truc loooong, mais loooong, et j'ai toujours pas dîné, juste trois bouts de fenouil et faudrait pas quand même qu'en plus de pondre des billets de blog à tire-larigot pour walou de l'heure je perde des kilos non mais oh!
Bref.
L'animal et l'animalité sont presque aussi omniprésents en littérature jeunesse que Rébecca Dautremer, et sous beaucoup de formes différentes. Je ne peux pas vraiment faire une analyse détaillée, mais on va faire une petite liste des usages les plus communs, plus ou moins classée en termes de 'degrés de réalité' de l'animal.
L'animal 'normal', domestique ou sauvage
C'est l'usage le plus simple: l'animal qui est vraiment un animal, mais qui participe de près ou de loin à l'aventure. Il peut avoir beaucoup d'importance ou pas. Il peut servir d'aide aux personnages humains, ou au contraire leur faire obstacle. Un exemple de littérature jeunesse où l'animal 'normal' a une importance extraordinaire, c'est bien sûr...
W comme Waf!

... Le roman équestre, autrement dit le livre qui fait un bruit de tiroir-caisse quand tu le secoues tellement il s'en vend. On pourrait en écrire des tartines sur la fascination des enfants (surtout des petites filles, il faut être honnête) pour la gent chevaline. J'en connais qui diraient que tenir entre ses jambes un animal fort et musclé contrebalance les angoisses de castration  les livres de chevaux répondent particulièrement bien à certains besoins des cavalières en herbe. Dans ce genre de livres, l'animal est au centre de toutes les préoccupations, il est conçu comme un 'ami', voire un 'confident', mais il reste un animal normal, dont les personnages doivent le plus souvent s'occuper.
L'animal-joujou
W comme Waf!
Mais dans beaucoup de livres pour enfants, l'animal n'est pas réaliste. Il est parfois difficile d'établir la limite symbolique entre animal et peluche, entre être vivant et jouet. C'est le cas pour la série des Caroline, où la multiplication des chats et des chiens ressemble à une batterie de peluches parlantes. Milou est aussi l'un de ces animaux mi-réels, mi-joujoux de la littérature jeunesse; on a parfois accès à ses pensées, mais il ne parle pas directement aux personnages humains.
La confusion est à son comble dans Winnie l'Ourson, où Winnie est une peluche de Christopher Robin, mais semble vivre dans un bois avec à la fois des animaux réels et d'autres jouets. Les animaux-peluches tels que Michka, magiquement animés, sont légion en littérature jeunesse.
Certains critiques de littérature jeunesse théorisent que l'animal-jouet représente une sorte 'd'enfant de l'enfant'; comme la poupée, il permet d'accorder à l'enfant-lecteur un sentiment de domination sur le personnage, tout en lui attribuant des caractéristiques 'enfantines' qui seront reconnues et dénoncées, mais pas directement perçues comme étant exactement celles de l'enfant.
L'animal anthropomorphique
W comme Waf!
Les animaux entièrement anthropomorphiques, qui peuvent parler, marcher, qui s'habillent et qui vivent des aventures (avec ou sans humains à leur côté) sont extrêmement fréquents en littérature jeunesse, surtout dans les albums et les bandes dessinées. Ils peuvent être conscients ou non de leur identité animale. Il y a plusieurs avantages: l'effacement ou l'imprécision de l'âge, l'ancrage dans un monde fantaisiste ou de réalisme magique, et surtout l'adoucissement de certains thèmes...
W comme Waf!
Car il n'est pas rare que des thèmes 'difficiles' soient abordés par le truchement d'animaux anthropomorphisés, comme dans le cas de Le canard, la mort et la tulipe de Wolf Erlbruch. Dans ce cas, l'animalité sert d'écran, d'introduction indirecte à des thématiques jugées sensibles. Mais il peut aussi y avoir des effets d'humour, évidemment. Sandrine Beau, dans son Hippopotin, joue beaucoup sur l'anthropomorphisme des animaux de la savane, tout en préservant leurs caractéristiques 'physiques' (la grosse hippopotame, les minces gazelles) pour nous présenter une histoire rigolote sur le thème du culte de la minceur.
La fable ou l'allégorie
Dans la fable ou l'allégorie, les traits de caractère que l'on attribue aux animaux anthropomorphisés font partie intégrante de l'histoire; il y a généralement une 'morale', ou du moins un message, qui accompagne la présentation de ces personnages.
W comme Waf!
On pense bien sûr d'abord aux fables de La Fontaine, ou à La ferme des animaux d'Orwell, mais plus récemment on a aussi des albums tels que La grève des moutons et La petite oie qui ne voulait pas marcher au pas, de Jean-François Dumont, et leur équivalent exact aux Etats-Unis, le très populaire Click, Clack, Moo! Cows That Type (Clic, Clac, Meuh! Des vaches et une machine à écrire) de Betsy Lewin et Doreen Cronin.
Ces albums présentent sous une forme allégorique ou fabulique les combats des syndicats contre des corporations, dans le microcosme d'une ferme qui en vient à symboliser le monde de l'entreprise. On perçoit à travers ce genre de récit une certaine idée de l'enfant comme capable de comprendre ce genre de sujet, mais ayant besoin de personnages animaux pour éviter de trouver ça rébarbatif. 
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Ce type d'albums joue beaucoup sur la double audience (adulte+ enfant) de l'album jeunesse. L'adulte va souvent reconnaître des stéréotypes là où l'enfant voit 'juste' un animal. Par exemple, dans Un mouton au pays des cochons d'Alice Brière-Haquet, illustré par Pénélope Paicheler, on comprend en tant qu'adulte que moutons et cochons sont respectivement des immigrés musulmans et des 'français de souche', mais ce n'est pas nécessairement clair pour l'enfant. Qu'importe, puisque le livre fonctionne au sens littéral comme au figuratif.
Le côté caricatural ou parodique de l'animal peut être un problème. Click, Clack, Moo! a été notamment critiqué pour sa représentation des ouvriers en vaches et poules... Eh oui, on a beau vouloir bien faire, l'utilisation d'animaux comme personnages n'est pas vide de sens.
Le monstre
Où s'arrête l'animal et où commence le monstre? La littérature jeunesse en est pleine. Avec le monstre, on est dans un domaine plus vague, plus dangereux, plus imprévisible aussi que l'animal. Comme l'animal, le monstre condense généralement des propriétés de l'être humain, mais dans ses dimensions les plus excessives: rage, tristesse, violence, ou tout simplement drôlerie.

W comme Waf!

Claude Ponti, L'album d'Adèle

Les 'gentils monstres', ou tout simplement les pseudo-animaux-qui-n'existent-pas-vraiment type créatures de Claude Ponti, et les animaux 'modifiés' type - oserai-je en parler? - Elmer ou Pomelo, permettent une grande liberté créative aux artistes et écrivains.
Dans la tête de l'animal
Beaucoup de livres pour enfants, enfin, racontent une histoire du point de vue de l'animal, donnant littéralement une voix à ces êtres silencieux qui nous entourent. La dimension allégorique ou didactique est très souvent présente, comme avec Black Beauty, d'Anna Sewell, qui à travers le récit de sa vie dénonce le traitement des chevaux dans l'Angleterre victorienne.
W comme Waf!
Daniel Pennac a écrit plusieurs romans dont tout ou partie est raconté du point de vue d'un animal, comme le déchirant Cabot-Caboche. Michael Morpurgo, avec Cheval de Guerre, propose le même genre de récit engagé au travers d'un oeil animal, plus sensible, plus perméable, plus naïf aussi que le serait celui d'un adulte ou même d'un enfant.
Où ça nous mène, ce petit catalogue? A la conclusion que l'animal, plus peut-être que n'importe quel autre motif en littérature jeunesse, est un outil narratif, idéologique, esthétique incroyablement versatile. Proche de l'enfant par son statut - objet et possession de l'adulte, filtre de valeurs, de croyances, de peurs de l'adulte - il est aussi, dans une large mesure, soumis et inférieur à l'enfant. Il est donc souvent l'occasion de rappeler à l'enfant-lecteur qu'il existe des êtres qui sont encore moins bien lotis que lui, qui sont sous sa responsabilité, qui méritent son attention et sa tendresse.
Mais ce faisant, le livre jeunesse confirme aussi que l'enfant est perçu par l'adulte comme proche de la nature, hypersensible à ses créatures, et donc... un peu animal aussi; sauvage, féroce, domestique, l'enfant dans toutes ses manifestations reste bestial. On demande à l'enfant à la fois de s'identifier à l'animal et de s'en détacher.
Encore un paradoxe de la littérature jeunesse, mais je suis sûre que vous y êtes habitués, maintenant...
Eh, on s'approche de la fin ou je délire? Plus qu'une semaine! Lundi, il s'agira de X, comme... X.

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