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« La larme, disent les bouddhistes, qui est située entre le langage et le réel ne peut être épuisée. C’est le Gange ».

Publié le 30 avril 2013 par Donquichotte

Pascal Quignard

« Le nom sur le bout de la langue »

Chapitre « Petit traité sur Méduse »

« La larme, disent les bouddhistes, qui est située entre le langage et le réel ne peut être épuisée. C’est le Gange ».

« Tout mot retrouvé est une merveille »

« Écrire, trouver le mot, c’est éjaculer soudain »

Récemment, j’écrivais dans ce blog...

« Oui, je me suis senti défaillant, écrivant ce texte, à trouver le mot juste. Je l'avais souvent sur le bout de la langue, je savais qu'il était là - cela explique souvent que j'adoube mes mots de d'autres mots, incapable de faire le bon choix entre eux -, oui, quelque chose « germait sans fleurir ». Comme le dit Quignard, celui qui écrit a besoin des mots et, « pour les écrire, il les cherche ».

Comme, pour moi, quand j’écris, il y a ces mots que je cherche à tâtons, ou encore très spécifiquement, ceux que j’ai en tête, mais que ma tête ignore, dont je ne me rappelle pas l’expression langagière, des mots que j’ai oubliés en fait, mais que je sais exister – oui, ils vont venir, ou ne viendront pas – et qui restent planqués, afin peut-être que je les découvre, ou afin que je les « envie », au point de penser pouvoir les réinventer ! Le langage, faut-il le rappeler, n’est pas un réflexe comme celui de voir, ou d’entendre. On « apprend » le langage ; certains l’apprennent, tôt et bien, d’autres, tard et mal ; certains s’y adonnent avec joie, d’autres n’aiment pas s’exercer au langage; certains recherchent des expressions langagières qui disent mieux, d’autres se contentent d’expressions communes, voire vulgaires ; certains en font un métier, à l’oral, ou à l’écrit, d’autres en font un usage quotidien. Chacun n’a pas les mêmes opportunités, ni les mêmes intérêts en regard de la langue, mais pourtant, estime Quignard, chaque mot oublié, chaque mot dont on est sevré, dont on est privé, est « l’expérience où l’oubli de l’humanité qui est en nous agresse ». Il n’existe pas de langage préexistant dans « l’originaire », il a fallu attendre et l’inventer.

J’ai pourtant la mémoire de ce dont je ne me souviens pas, chacun sait cela, chacun sait qu’il ne se rappelle pas toujours ce qu’il a déjà appris (ainsi quand on révisait pour nos examens) ; mais chacun ne sait peut-être pas qu’il sait des choses qu’il ne sait pas qu’il sait. Je me suis souvent dis, quand j’ai appris que cela était possible, que j’étais bien content, puisqu’alors je pouvais continuer d’oublier, de ne pas me rappeler, de laisser du mou un peu à ma conscience, et à ma pensée qui parfois suffoque de ne même pas savoir que je savais... parce que je savais d’autre part que cette mémoire cachée, enfouie, pouvait en tout temps se rappeler à moi, même inconsciemment, et me faire agir comme si j’avais su, ou comme si je m’étais rappelé. Je devenais plus confiant que l’ensemble de ce que ma mémoire contenait - consciemment ou inconsciemment - pouvait me faire agir. Je me sentais ainsi plus intelligent, et j’étais rassuré, je pouvais me taire. Aujourd’hui, j’ai peu d’occasions de parler, de discuter, de pérorer, je suis plutôt silencieux ; mais j’aime écrire, c’est ma façon de « parler en me taisant ». Quignard dit cela quand il écrit « qu’il écrit pour survivre », et non par habitude, désir ou volonté ; il rappelle ainsi une période de sa vie – il ne donne pas la raison - où il ne parlait pas... « Parler mutique, parler muet, guetter le mot qui manque, lire écrire, c’est le même ».

Notre mémoire... parfois, nous rappelle des mots... et parfois aussi, elle reste muette, elle fait la gueule. Mais elle ne part pas (amnésie), elle reste ; et elle oublie parfois, elle a une défaillance temporaire... Mais qu’oublie-t-elle ? Pourquoi oublie-t-elle ? Pour Quignard, l’oubli « affronte l’enfouissement de ce qui est insupportable ». Et partant, la mémoire, joueuse, va sélectionner ce qu’elle veut taire, et ce qu’elle veut garder. Elle met à l’écart peut-être « l’indicible », ce qui fait mal, ce que l’on ne veut pas savoir, se rappeler, ou même garder en mémoire. On peut passer une vie ainsi à ne vouloir rien savoir de ce qu’on ne veut pas savoir. Pourtant chacun sait qu’elle n’est pas « blindée », la porte de la mémoire. Un peu de savoir psychologique nous apprend cela. Ainsi, « les mots qui ne veulent pas revenir sur nos lèvres détiennent sur nous un pouvoir non proportionné à leur carence ». C’est peu dire, et le sachant, on ferait mieux d’accepter que l’émotion, ou la peur, que notre mémoire cache, vont revenir un jour. On ne peut commander à notre mémoire, et c’est d’autant plus vrai que certaines de ces peurs, ou anxiétés ressenties vivement, viennent du monde d’avant, oui, du monde d’avant que nous puissions même utiliser le langage pour les exprimer... du ventre de la mère... du ventre de la mer, de la première apparition de l’amibe. Pour Quignard, deux amnésies errent en nous : l’origine et l’enfance. Et parfois la mémoire est incapable de ramener quoi que ce soit à la surface... et cela est d’autant plus vrai – on ressent les fureurs de l’enfer si on s’agite trop pour les découvrir – si les expériences qui ont permis cela ont été douloureuses, très douloureuses, terrifiantes... dans la période d'avant ou dans l'enfance. Et cela étant, il ne reste sans doute plus que le « rêve » pour les ramener à la surface. Mais qui comprend bien ses rêves, cette « tétée de l’irréel », comme l’écrit Quignard, cette ostentatoire pénurie du lait maternel ?

Notre parole restée en suspend faute de mots, et toutes nos interrogations, et toutes nos discussions, et toutes nos recherches incessantes des mots justes et « réels », ces noms pour les dire, offrent du désir à la mémoire ; mais celle-ci fait souvent le « choix de l’oubli », on a alors le « nom sur le bout de la langue », mais il ne s’exprime pas. C’est, pour la mémoire, écrit Quignard, « la nostalgie de ce qu’elle n’étreint pas ». Et cette nostalgie invente des mots qu’elle ne connaît pas, le rêve à son tour hallucine, et tout cela nous rapproche d’une certaine « vérité », celle que nous croyons « penser ». Pour Sigmund Freud, dit Quignard, « la pensée n’est pas autre chose que le substitut du désir hallucinatoire ». Ainsi, la mémoire, la pensée, et toutes ces vérités, peuvent être « mensonges », des mensonges où joue notre langue, des mensonges qui se jouent de notre langue.

« Nous avons un blanc à notre source... nous sommes venus d’une scène où nous n’étions pas... et en éprouvant l’impossible pensée de l’originaire, nous éprouvons l’impossible pensée de nous-mêmes ». Il ne reste plus que nos désirs qui seuls peuvent à travers les rêves nous ramener à nous-mêmes, et à notre réalité. Mais qui peut se vanter de bien comprendre cela ? S’exempter de penser, de désirer, serait, pour les Bouddhistes, le « nirvana ». Mais pas pour moi, j’imploserais si cela était. Donc, pas de nirvana.

Une des pensées auxquelles Quignard doit le plus, écrit-il, est celle de Kong-souen Long, dont il retient les deux essentielles suivantes : 1/ « Il existe des pensées qui dérivent de nulle part », et 2/ « Il y a des méditations sans aboutissement ».

Cela paraît si simple ainsi exprimé. Mais qui n’a jamais laissé  vagabonder son esprit, sa pensée, ou même son intelligence à la recherche d’explications, ou de plus de compréhension, ne peut admettre que de telles arrivées « inopinées » d’idées venues de nulle part soient possibles ? Il y a ainsi des aboutissements qui n’ont pas demandé de méditations, comme des efforts de pensée qui ne mènent à rien faute d’avoir rencontré l’ange du salut, ou simplement la voie naturelle indiquée, mais inaperçue, dans le lot des affaires quotidiennes. Les hommes de science le répètent souvent que bien des inventions ont été découvertes alors qu’ils cherchaient tout autre chose.

En fait je crois simplement que rien n’est vraiment « inventé » en ce monde, et que tout existe déjà... – il y a latence - il ne manque parfois, pour qu’une invention apparaisse, et qu’elle soit exprimée, que quelques éléments puissent être reliés... au bon moment.

Et c’est tout comme, quand le mot « vrai » surgit au bout de la langue, ce jaillissement est souvent suspendu, - il ne séjourne pas encore dans la parole, j’imagine – « il est ce suspend du temps qui effleure les lèvres dépourvues du langage » ; nous sommes dans l’émotion qui précède l’éruption-irruption du mot « vrai » qui, alors, dira plus qu’il ne signifie et montrera plus qu’il n’exprime. Ça est, ça, pour moi, un « vrai nirvana ». Pourquoi ? Je crois que ce passage de Quignard me donne la réponse : « Le mot vrai est la clé qui déverrouille un espace beaucoup plus vaste que le pêne dans la serrure qui se retire de la gâche, que la porte qu’il ouvre. C’est le mot retrouvé qui est le sésame, non pas en tant que mot, mais en tant qu’il restitue à la scène intransmissible, qu’il ouvre au bout de la langue, qu’il engage au réel ».

Le vrai alors est le réel, et le réel qui apparaît, le mot dit. C’est pour moi un aboutissement si cher, non pas tant que je suis un perfectionniste du langage, mais parce que cela me plaît de le croire ainsi. Et je crois bien que le peintre qui recherche la « couleur imaginée, mais qui ne se présente pas », ou le musicien ou la chanteuse, la « note attendue mais qui ne se découvre pas » sont à l’identique engagés dans cette recherche du vrai, du réel, que seuls les mot-couleur-note, « révélés », surgis de nulle part, ou explicitement recherchés, peuvent donner. Et j’aime bien penser également que « l’émotion », cette responsable d’un temps d’étouffement, d’un temps de sidération qui précède l’irruption des « mot-couleur-note » attendus-recherchés, cette sensation affective intense qui bouleverse tout le corps et l’âme, peut seule permettre la manifestation subite du vrai, du réel.

L’écrivain Quignard : 3 passages pour conclure

1/ « Celui qui écrit est un homme au regard arrêté, au corps figé, les mains tendues en suppliant vers des mots qui le fuient. Tous les noms se tiennent sur le bout de la langue. L'art est de savoir les convoquer quand il faut et pour une cause qui en revivifie les corps minuscules et noirs. L'oreille, l'oeil et les doigts attendent en rond, comme une bouche, ce mot que le regard cherche à la fois intensément et nulle part, plus loin que le corps, dans le fond de l'air. La main qui écrit est plutôt une main qui fouille le langage qui manque, qui tâtonne vers le langage survivant, qui se crispe, s'énerve, qui du bout des doigts le mendie ».

2/ « Personnellement, je conviens que ce que je recherche en écrivant... c’est cette possibilité de m’absenter de toute saisie réflexive de moi-même par moi-même dans l’instant où j’écris... c’est la défaillance... c’est s’absenter où je devins... c’est parvenir de nouveau, grâce à la défaillance, jusqu’à la berge du langage. ».

3/ « Celui qui écrit plonge dans le mot absent pour retrouver quelque chose qui ignore le langage, qui n’est ni bon ni beau, qui terrifie le langage et passionne les jours, qui attaque pour attaquer, qui naît, qui n’est pas dans ce qui est, qui fraie, qui fraie et qui effraie, qui dérange les morts qui sont dans les enfers, qui rompt avec l’ordre qui lui préexiste, qui rompt avec les vivants qui lui coexistent, qui vit pour vivre ».

Mais quel est ce quelque chose qui ignore le langage et qui vit pour vivre ? Mes rêves ? Mes pensées secrètes ? Mes hallucinations ? Mes désirs inassouvis ? Peu importe, je crois bien que le langage ne peut pas tout dire, et qu’il lui reste encore quelques belles années devant lui, avant de pouvoir le faire. C’est d’autant plus intéressant que l’on peut encore jouer beaucoup avec celui-ci, avant qu’il ne se ferme, avant qu’il ne meure.


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