Magazine Culture

L’homme vit dans une série de « petits temps », et la durée n’existe plus.

Publié le 13 mai 2013 par Donquichotte

Philosophie Magazine No 68 : ce que je retiens...

« Karl Popper estime la validité d'une théorie à sa capacité à expliquer des phénomènes qu'elle ne cherchait pas à expliquer (l'explication surpasse l'explicandum). Cela vaut aussi pour les théories philosophiques ».

J’ai déjà lu Karl Popper, j’étudiais au DEA de gestion, cela m’avait beaucoup inspiré à l’époque. J’étais raisonnable, et je raisonnais, la pensée théorique occupait bien mon esprit. Je n’ai de cesse depuis de bâtir des théories ; je me demande souvent ce que sera demain, et si, par hasard, ou par un déterminisme quelconque, cela ressemblera à hier. Belle question.

Aparté

Chez Popper, rappelle Denis Collin, on trouve cette réponse, en deux points :

1. On ne doit pas confondre le problème psychologique de l'induction et le problème logique.

2. Il n'y a pas d'induction, logiquement parlant, mais une méthode qu'on peut résumer par hypothèse - test - correction qui ne laisse " survivre " que les hypothèses qui passent avec succès les tests.

Ainsi apparaîtra demain... théorique ? réel ? imaginé ? inducté, certes ?

Popper présente ainsi les trois mondes :

« [P]remièrement, le monde des objets physiques ou des états physiques; deuxièmement, le monde des états de conscience, ou des état mentaux, ou peut-être des dispositions comportementales à l’action ; et troisièmement, le monde des contenus objectifs de pensée, qui est surtout le monde de la pensée scientifique, de la pensée poétique et des œuvres d’art ».

(Popper, 1998, p. 181-182, c’est l’auteur qui souligne)

Intéressant, il y a cette autre manière de présenter les 3 mondes de Popper :

« Le monde matériel comprend toutes les formes organiques et inorganiques de la matière et de l’énergie, même nos propres corps et nos cerveaux. Le monde privé rassemble non seulement nos expériences perceptives immédiates mais aussi nos mémoires, nos imaginations, nos pensées, nos projets d’action. Enfin, le monde culturel contient les contenus objectifs de nos pensées, c’est-à-dire les systèmes théoriques, les problèmes, les situations problématiques, les argumentations, les arguments critiques, mais aussi les idées, les arts, la science, les institutions, les langues, l’éthique, dans la mesure où ceux-ci sont « encodés » dans les objets du monde matériel, tels les cerveaux, les livres, les machines, les films, les disques, les bandes magnétiques, les ordinateurs, les peintures, les signes, etc. »

(Malherbe, 1976, p. 221)

Fin de l’aparté

Mais pour ce qui est de ma manie de me construire des théories, - j’ai cette impression d’osciller entre le monde 2 (privé), et le monde 3 (culturel), sans savoir précisément où j’en suis -, cela ne va pas beaucoup plus loin, ni si haut (je savais par « cœur », ou disons « avec cœur », la thèse de Popper lue dans un livre que j’ai aujourd’hui oublié ; est-ce Critique de la raison pure ? je ne me rappelle pas ; mais ce livre doit bien se trouver quelque part en ma bibliothèque). Aujourd’hui je ne cherche aucunement à les revendiquer comme « valides » - ces théories que je construis chaque jour -, comme pouvant expliquer quoi que ce soit, et même que je préfère qu’elles ne m’expliquent rien, je n’y croirais pas. On ne peut rien expliquer qui n’est pas déjà expliqué... en soi ; il me suffit de voir, de me faire une idée, une bonne idée des choses de la vie, et cela pourvoit à mon besoin d’entendement. Comprendre un peu plus... non, je dirais plutôt, comprendre un peu mieux ce qui m’environne, ce qui me « construit », ce qui va me survivre ! voilà un objectif que j’aime. J’essaie ensuite de m’appliquer à « vivre mieux mes théories ».

J’oserais appeler ma démarche d’écriture – ces carnets personnels -, des « dérives »  quasi philosophiques : je n’essaie jamais « d’expliquer », j’essaie de « comprendre » un peu mieux la vie, ou, pour des motifs simples et personnels, j’essaie de « m’expliquer » un peu mieux ce que je lis ou j’entends, vois, découvre, expérimente... chaque jour.

Quelle dérive en ce cas-ci ? J’ai lu ce numéro 68 de PM et j’ai pris des notes.

Un peu au hasard, comme dans cette écoute des gens pour Alexandre Lacroix qui se prête au jeu de  l’auscultation du temps à travers les dires, les conversations entendues au hasard de ses déambulations, sur le parvis du quartier d’affaire de La Défense.

J’ausculte le temps, souvent, et dans ce cas-ci, j’écoute les dires-écrits de ce numéro 68, et me laisse porter par le vent, par la vague des écritures que je rencontre; certaines m’affectent, m’intéressent – je m’y arrête -, d’autres me laissent indifférent, mais dans ce numéro, je me suis retrouvé plus souvent qu’autrement à l’aise avec les textes, j’entends, au diapason, en ligne, en accord, avec les manières de voir et de comprendre la vie qui m’étaient suggérées dans le texte.

Ce que je retiens ?

La nature ! Pourquoi nous paraît-elle si belle ? La question a été posée à Charles Pépin.

Monsieur Pépin répond ainsi: « Parce que sa beauté nous apprend à aimer sans comprendre, sans maîtriser, sans posséder. Parce que sa beauté nous rappelle que, parfois – et c’est tant mieux –, il n’y a pas de parce que ».

Ainsi ce soir, j’étais assis à la terrasse, - elle longe et domine une rivière, au pied des Cévennes – et j’écoutais la nature. C’est tout simple, il y a des bruits : celui des oiseaux, celui des grenouilles, celui d’une cascade... mais il y a aussi des variations de ces bruits : les grenouilles croassent différemment (mâle ou femelle ? peut-être), les oiseaux chantent différemment (Anneli reconnaît bien leurs chants: celui des merles, celui des rossignols qui ont la particularité de modifier leur chant continuellement, jamais la même mélodie...), tout cela est un peu émouvant. Seule la cascade, qui a un bruit un peu monotone, (il se répète sans arrêt dans une série de petites chutes) mais si vivant, (l’eau est vive comme dit la chanson) garde la cadence, et c’est nuit et jour ; elle ne se repose jamais, elle ne vous étonne plus, mais elle ne vous laisse jamais indifférent. J’ai l’impression de respirer, de vivre avec elle quand je l’écoute. Je n’ai pas parlé du vent, autre bruit si caractéristique ici, on l’appelle la tra-montagne, qui nous assaille des jours entiers parfois. Je n’ai pas parlé des couleurs, ainsi ces verts différents en forêt dans le réveil printanier. Je n’ai pas parlé des ciels si bleus, comme les ciels si bleus de la Provence tout à côté, et si beaux en cette fin de journée quand le soleil brûle ses nuages. Je n’ai pas parlé du bruit de la locomotive, tchu tchu tchu, du petit train à vapeur des Cévennes qui passe tout juste devant notre maison, de l’autre côté de la rivière. Je n’ai pas parlé de nos voisins, des amis avec qui nous prenons l’apéro et faisons bombance parfois. Je n’ai pas parlé du temps qu’il fait, ce n’est pas nécessaire... tant le temps n’existe plus à certains moments. Mais je sais que je peux rester là, immobile, et me laisser bercer longuement, oui, immobile, presque dans un état catatonique, m’attendrissant, réfléchissant, écoutant, regardant, oui, comme dans un demi sommeil ; souvent, nous ne parlons même pas, Anneli et moi, chacun, j’entends, sait que l’autre se laisse envahir par cette atmosphère, et respecte cette muette euphorie.

Il y a déjà onze ans que j’habite cette maison ; alors pourquoi est-ce que ce paysage « naturel » me plaît tant ? Pourquoi me rend-il si heureux ? Et surtout, pourquoi est-ce que je n’ai aucune hésitation, chaque jour, à me dire : « je suis bien ici » ? « J’aime sans comprendre », j’ai même peu de connaissances réelles des lois de la nature, j’observe, et je ne questionne pas, je ne cherche même pas à nommer les choses : fleurs, arbustes, arbres, fleurs, oiseaux... Oui, peu importe tout cela, j’ai peu de connaissances de la nature ; mais je l’aime. Elle me rend sourd aux clameurs de la vie folle que tant de gens semblent mener. Je regarde si peu les journaux télévisés, maintenant, je ne peux plus voir ça : drames, crimes, crises et mensonges révélés, y en a marre ; j’ai cessé mes abonnements au Monde et au Nouvel Obs, pour la simple raison que je veux cette « distance-absence » par rapport au quotidien. Je ne garde que Philosophie Magazine et Le Magazine Littéraire ; drôle de choix peut-être.

La nature me calme. Il en a toujours été ainsi. Je me rappelle quand j’étais actif ; je vivais à la campagne (en plein bois, pour être clair, à quelques kilomètres toutefois de la ville, mais « isolé », pas de voisin, au beau milieu d’une terre de 100 hectares) et chaque matin, je ressentais toujours une hésitation avant de partir au travail... comme si je craignais de m’éloigner de la nature. Je le ressentais vivement parfois... et là, je coupais le contact de la voiture, je remettais un pied dehors, et si simplement, je marchais encore un peu, j’allais un peu plus loin dans le champ, je me donnais encore 10 minutes de plaisir d’être au naturel, dans la nature. Et combien de fois cela m’est-il arrivé de m’arrêter devant un parterre de champignons (beaucoup de cèpes autour de la maison), et d’aller les ramasser, puis me faire un deuxième petit déjeuner (omelette aux cèpes) ? Sans rire, c’est vrai, je vous le promets, j’ai fait ça plusieurs fois. C’est Anneli (Finnoise) qui m’a appris à reconnaître les champignons ; et notre terre en regorgeait. Et le plus fou (ou drôle), c’était quand j’arrivais dans le parking de l’université où je travaillais, je me refaisais un scénario semblable. Je faisais exprès de me rendre tout au bout du parking, le plus loin possible de l’entrée de ma faculté... parce que je ne voulais pas entrer trop vite au travail... je marchais encore un peu, et si lentement..., et je respirais l’air du fleuve St-Laurent tout près, vous savez cet air de la mer (oui, nous l’appelions ainsi ; c’était notre mer à nous, à Rimouski, tellement la largeur du fleuve à cet endroit, 55 kilomètres, nous faisait penser à une grande bleue), cet air qui a un goût de salé, une odeur de varech, un frémissement d’aise devant le grand Norroi (vent dominant du nord-ouest) qui l’attaque si souvent. Et là, je me disais que ma journée commençait bien. J’aimais mon travail, je n’avais aucune réticence à entrer dans l’université, pas d’aversion d’aucune sorte, non, pas de tels sentiments... mais prendre le temps de respirer la nature me faisait le plus grand bien. Je ne maîtrise pas ce sentiment, ni cette nature, cela est comme ça, et je n’en demande pas plus. Il n’y a pas de « parce que » ; j’aime, point.

« Passage à l'acte »

Amira Yahyaoui. Insoumise

Par : CATHERINE PORTEVIN

Cet article est tout simple, il met au premier plan une jeune Tunisienne qui veut changer des choses en son pays. L’article l’introduit ainsi :   

« Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s’empêcher de le secouer ; qui ne se soumettent jamais à la sujétion. » Cette phrase d’Étienne de La Boétie, Amira Yahyaoui l’a lue une bonne cinquantaine de fois depuis que son père l’a mise entre ses mains alors qu’elle avait à peine 16 ans. « Le Discours de la servitude volontaire a chamboulé ma vie », affirme-t-elle ».

Lorsqu’elle décide de rentrer en Tunisie, après un séjour en France (où elle étudie tous les aspects, tenants et aboutissants, de la « vie » démocratique, et parce qu’elle tente de comprendre mieux son pays, ce qui ne va pas, et pourquoi), et au lendemain de la chute de Ben Ali, elle forme sa propre ONG, « La boussole », nom prédestiné s’il en est, et avec celle-ci, elle organise des réunions à travers tout le pays : elle conscientise les gens, - La Boussole aiguillonne - les élus surtout, et elle organise avec eux tous, des débats sur les grandes questions. « Les gens veulent du pain, du travail, des soins, dit-elle ».  Elle veut participer à construire une démocratie en son pays. Ce qui l’inspire, « Il faut, dit-elle, « s’occuper de son crâne », penser ». Pour elle, « Aucune liberté démocratique ne se gagne durablement par des moyens non démocratiques ».

Madame Portevin ramène La Boétie en fin d’article :

« Ceux-là ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant […] rappellent les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l’avenir. Ce sont ceux qui ayant d’eux-mêmes l’esprit droit, l’ont encore rectifié par l’étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient ; car la sentant vivement, l’ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu’on l’accoutrât. »

Amira Yahyaoui a donc un objectif de vie: amener plus de démocratie en son pays ; une certitude, oui, une morale : sans violence ; une foi : « un entendement net et un esprit clairvoyant » ; une manière : des débats avec les vraies personnes sur le terrain, et surtout, « ayant l’esprit droit », elle sait rectifier le tir par « l’étude et le savoir » qui émergent de ses rencontres avec les gens.

Si cette personne n’y arrive pas, si les autres personnes avec qui elle organise ces débats n’y arrivent pas non plus, à construire cette démocratie... à court ou à moyen terme, ces personnes-là  n’auront pas travaillé et pensé en vain, elles se seront transformées. Et cela, on ne peut le leur enlever... « Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l’y ramèneraient... la servitude ne pourrait jamais les séduire »

Ceux-là n’accepteront jamais plus l’esclavage, la non-démocratie, le joug aveugle de tyrans.

Je ne peux pas éviter de penser, quand j’écris cela, à toutes ces « bonnes » gens (je fais exprès d’utiliser ce mot français féminin d’avant le XIII ième siècle ; il m’a toujours plu) que j’ai vues, connues et côtoyées, dans ma courte vie, et avec lesquelles, j’ai combattu, ou participé à des manifs et/ou grèves de longue durée, avec lesquelles j’ai construit des projets (coop alimentaire, coop d’habitation, et même une Librairie Socialiste, imaginez cela dans une petite ville provinciale au Québec, il fallait « oser », non ? Oui, mais folle idée, cette dernière), ou que j’ai soutenues par divers moyens de pression. Je ne peux éviter de penser « comme chacune d’entre elles - celles-là que je connaissais bien -, avait changé ». Ces personnes avaient, oui, changé leur esprit... par l’action militante (l’action, l’expérience), par la « pensée » (réflexion), par l’intelligence des situations (l’analyse) dont elles avaient fait preuve, et cela étant, elles ne pouvaient plus revenir en arrière. Elles avaient été vaccinées contre l’anti démocratie, contre les pouvoirs abusifs, contre les « servitudes » de toutes sortes. De telles expériences de lutte ne laissent jamais intact quiconque y a participé « ayant l’entendement net et l’esprit clairvoyant ».

Les mots de La Boétie me reviennent aussi souvent en tête quand, le soir, au 20 heures, et surtout lorsque je regarde C dans l’air (ou des programmes semblables), je vois comme notre démocratie souffre, comme cette servitude est réelle, trop palpable. Je me demande souvent comment on peut accepter tout cela, sans rechigner, sans « oser » faire autrement, sans « oser » exiger que cela change. C’est pire évidemment si, par hasard, ou dans l’attente d’une émission, je regarde la publicité, ce moteur de notre paresse culturelle-intellectuelle, ce moyen sublime-subliminal extrêmement bien « patenté »  de notre nouvelle « servitude volontaire » à l’égard des lois du MARCHÉ. Là, je tombe souvent en bas de ma chaise car je me dis : les ficelles sont trop grosses, comment ne le voit-on pas (ainsi ces cures et moyens de toutes sortes publicisés en ce moment pour que la femme retrouve sa taille de « printemps » ; elle doit enlever les vêtements de l’hiver, se montrer plus belle que belle, et surtout, plus taille fine que taille fine), oui, comment ne voit-on pas que tout cela est « mensonger-trompeur-abusif-de-la-crédulité-populaire » ? Et bien non, on ne le voit pas parce que l’on ne peut pas le voir, et encore moins l’accepter. C’est « comme ça », c’est « tendance », c’est la « mode », c’est cette « nouvelle servitude »... On ne veut pas être différent, on ne veut pas avoir l’air tarte, on veut être aussi bien que l’autre, sinon mieux, ou meilleur, en tous points, d’où un délire quasi schizophrénique (saisi ici au sens de « conduite paradoxale » quand le sujet peut, en d’autres moments, se comporter avec plus d’intelligence ; ou encore saisi au sens de « perte de contact avec la réalité » quand le sujet est victime de rêves d’être autrement, ou de pensées qu’il ne contrôle pas, qui lui sont inoculées subtilement-subliminalement) orienté vers la consommation de MASSE. 

Votre travail a-t-il encore un sens ?

Le « burn-out » est-il le nouveau mal du siècle ?

Poser ainsi la question du travail - recherche du sens, et son pendant négatif -, le burn out, j’entends, cette incapacité émotionnelle-psychologique à trouver un sens à ce que je fais quand je travaille, revient à dire que le travail ne trouve pas facilement ses marques.

Qui n’a jamais pensé qu’il faisait un travail absurde ? Qui ne s’est jamais imaginé que son travail était petit, si petit, quand il se comparait à ces gens dont les réputations sont si établies, en science... mais aussi dans des métiers de l’art, des techniques ou de l’artisanat, ou encore dans des opérations de protection de l’environnement... ou même dans les sports professionnels ? Qui n’a jamais peiné outre « mesure » - on dit au-delà de limites raisonnables -, parce qu’il devait le faire pour son patron, pour son supérieur, pour rencontrer des performances exigées, et des contrôles serrés, ou, tout simplement, parce qu’il croyait de son devoir (son sens de l’éthique envers son employeur, ou en regard de son travail) de le faire ainsi... et puis, un jour, a craqué ? Oui, chacun a pu se sentir « moins » que l’autre, à un moment donné, dans son travail. Mais moins que QUI ? moins que QUOI ? Moins bon ! moins bien ! bien sûr ! moins performant, moins intéressant, moins tout ce qu’on veut. Bref, chacun se questionne – même si c’est avec de toutes petites questions, le soir en se couchant - sur les « fins » du travail, sur « l’oeuvre » - même s’il ne l’appelle pas ainsi -, qu’il peine à réaliser, sur son « apport » à la vie, aux conditions de vie des humains. Son travail est-il « utile » à quelque chose, et à quelqu’un, et surtout, à lui-même en particulier ? Bref où va-t-il ? Et y va-t-il de la bonne façon, et a-t-il cette impression qu’il « devient », qu’il se « transforme », qu’il « est » autrement, et surtout qu’il « pérennise » ce qu’il devient ? Ou encore, a-t-il cette impression que sa vie se déprécie, qu’il se déprécie, et qu’au regard des autres, il est une « merde », un pas grand chose ?

J’ai déjà posé cette question – un peu différemment - lors d’un dîner de la Saint-Sylvestre que nous avions organisé à la maison... il était deux heures du matin. Je l’avais posée ainsi, si je me rappelle bien : « est-ce que vous trouvez que ce que vous faites, chaque jour, est pertinent, et correspond à ce que vous êtes et cherchez à accomplir ? Êtes-vous à l’aise avec ce qu’est votre vie ? Bref, est-ça la vie que vous voulez vraiment, ou...? » Je me donnais en exemple quand je disais : « Ainsi, ce soir, nous avons organisé un dîner, je suis bien avec cette idée, j’aime que vous soyez là, nous sommes heureux que vous soyez venus, je vois bien que l’on passe du bon temps, que nous nous amusons – c’était le cas, je présume - et que demain est un autre jour. Mais suis-je à l’aise avec cela ? Oui, que je répondais à ma propre question. Mais l’êtes-vous, à l’aise avec cela, venant ici ? Et demain va-t-il être un simple autre jour, un « bon » jour, ou encore un de ces jours où on a cette impression qu’il ne servira à rien, à rien d’autre que d’ajouter 24 heures au temps qui passe, et qui sert à QUOI, et qui ne serait pas seulement due qu’à un mal de tête ? »

Bien sûr, je suis certain que je n’ai pas eu beaucoup de réponses à mes questions, trop folles pour être posées à deux heures du matin ! Mais ce qui importe, c’est que je me « rappelle très bien » les avoir posées, ces questions. Quel idiot ! Mais peu importe.

Quand je lis ce dossier de PM, - évidemment, il parle du travail, mais moi, je parle aussi de la vie, les deux sont liés inextricablement -, je me dis que mes questions trouvent encore une place ; mais les réponses apportées ? Pas sûr qu’elles conviennent, qu’elles disent bien, qu’elles répondent bien aux questions posées, qu’elles montrent bien le(les) problèmes(s) du travail et de la vie. Mais... je m’obstine à chercher des réponses... afin de comprendre mieux. Et je vois bien que je ne suis pas seul à me les poser.

Et en particulier, il y a pour moi cette question de l’œuvre que chacun va réaliser, ou pas, j’entends un projet de vie associé de très près à un projet de travail. Dans ce sens-là, travailler doit avoir un sens, et je crois que travailler à construire quelque chose qui vaille (qui vaut), dans la vie, qui a un sens, qui apporte à l’humanité un petit quelque chose de mieux, c’est faire « œuvre de vie ».

L’homme a des capacités, - naturelles d’abord, de tout temps -, puis intellectuelles, qui se sont développées et qui lui permettent d’aller au-delà de la simple fabrication d’objets, du monde no 1 de Popper, « saisissable ». L’homme a usé ses mains, a usé de ses mains, a usé son corps, a usé de son corps, depuis si longtemps. Il est avant tout, un manuel avant que d’être un intellectuel. Je dis cela parce que je suis toujours étonné de comprendre que, dans la vie, l’homme agit d’abord avec son corps, avec ses mains, avec ses yeux (tous ses sens) avant, ou en même temps, qu’il opte aussi pour faire agir ses petites cellules grises. Mais le tour a été pris depuis des millénaires, il est d’abord « manuel », cela veut dire pour moi, un « animal laborans ». Ainsi, lorsque aujourd’hui, on me parle de « homo fluxus », sous prétexte que l’homme manipule avant tout des flux d’informations avant que des matières premières, cela ne change pas grand chose au fait que lorsqu’il rentre à la maison après son travail, il rentre à pied ou en auto, il marche, il peine dans le métro, ou sous l’averse, il va se préparer à manger, il va faire du sport, il va jouer avec ses gamins, il « fait agir son corps », il s’en sert, il travaille manuellement. Et cela, même s’il passe une partie de sa soirée sur internet. Quand il dort, il travaille, son corps travaille, lentement ; il est avant tout un être très « physique », il n’est pas qu’un cerveau.

Mais m’objectera-t-on, son esprit aussi travaille très fort, l’homme est aussi un cerveau. Bien sûr, ses pensées, sa mémoire, sans cesse le harcèlent, ses cellules grises s’agitent toute la journée, ses nuits sont remplies de « rêves », ces parties de mémoire cachées et enfouies si profondément, ces parties de « conscience inconsciente » qui le font se mouvoir - imaginer, créer, produire des « produits concrets ou inconcrets » -, sans même qu’il le sache, ou bien même le sachant.

C’est drôle : « la vie est courte », dit-on. Bien sûr, nous n’occupons qu’une toute petite partie de temps dans le « grand temps », passé et  à venir, de l’homme sur terre, et dans toutes les constellations. Mais ce qui est pis aujourd’hui, c’est que ce temps s’est mis à tout rapetisser : on ne fabrique plus que de l’éphémère, et c’est voulu, - le pire de tout cela – et là-dedans, on ne trouve plus le temps de bien faire, et de bien comprendre que le peu de temps que dure un « objet » (conçus pour s’user vite), ou un « travail » (précaire), ou une « pensée » (les idéologies vagabondent et ce qui est pis, on doit en changer souvent pour s’adapter aux modes), ou un « sentiment » (même les sentiments peuvent être tendance aujourd’hui... on aime, on divorce, comme on change de chemise), ne nous laisse plus de choix : il faut les « multiplier », tous ces petits temps pour arriver au compte, je veux dire pour faire une vie qui elle dure plus longtemps « aujourd’hui ». Nous éloignons le temps de mourir, et nous faisons des petits temps qui meurent si vite qu’on n’a plus le temps de les regarder comme il faut et d’en jouir. Les petits temps meurent si vite. Alors à quoi l’homme peut-il se rattacher s’il souhaite voir devant, voir, avec un minimum d’intérêt et un minimum d’imagination, avec un souci de responsabilité, un « grand dessein » pour sa vie, et entreprendre la construction d’une « œuvre » ? L’homme se borne à des petits pas et à des petits temps, il laisse tomber le « grand temps », et si c’est le cas, c’est la fin de l’homme, bref, c’est la fin d’une société si elle ne peut entrevoir le futur. Avant, l’homme vivait peu de temps, mais il comptait le temps en saisons, en années ; aujourd’hui, il vit plus longtemps, et il compte le temps en secondes, au mieux, en minutes. On appelle ça de la performance : l’homme est devenu un « animal laborans-pensant compétitif ». Mince alors ! Comment aller au-delà des frontières perceptibles de la vie actuelle, faite de petits temps ? C’est sans doute ce qui explique que les écologistes et les gens préoccupés de l’avenir de la planète ont de la difficulté, de sérieuses difficultés, à se faire entendre et à être pris au sérieux. Comment un « animal laborans-pensant compétitif », qui pense seconde-minute, peut-il entrevoir les décennies-centenaires-millénaires du futur, et surtout, s’en préoccuper ? En fait ces dernières n’existent tout simplement pas. Elles sont le néant.

Attention, ça brûle : le « burn out »

Le « burn out » ? Oui, bien sûr, tout le monde connaît, ou en a entendu parler. On dit de la personne en « burn out » qu’il avait trop de travail, trop d’idéalisme, qu’il s’investissait émotionnellement trop dans son travail, qu’il était « workaolic ». On dit aussi qu’il était soumis à trop de pression de la part de ses supérieurs. Tout cela est avéré en général.

Mais... pourquoi, puisque l’on comprend de mieux en mieux, et les symptômes, et les raisons du « burn out », ne parvient-on pas, - ou, l’homme ne parvient-il pas - dans l’entreprise et dans la vie, à mieux « assumer » ce qui se passe au quotidien ? Tout le monde n’arrive pas à « être brulé » de la même façon, ou pour les mêmes raisons. Et je sais, il n’y a pas de nécessité de le démontrer, que la vie aujourd’hui, faite de ces « petits temps » - qui se bousculent -, n’est pas facile à gérer. Et je sais aussi que cette grande « machinerie technico-capitaliste » (ça devient lassant de répéter cela) qu’est le MARCHÉ n’est gérable qu’au profit de quelques-uns, et que les « laissés pour compte » dans ce grand MARCHÉ sont nombreux et que ceux-ci forment tous ensemble un terroir idéal, apte à être cultivé-soumis et qui va engendrer du mal-être, et où le « feu » qui brûle si facilement provient de la nature même de ce MARCHÉ et de ses mécanismes, contrôles et règles, qui génèrent ces « petits temps ». Alors, comment y échapper ?

Des témoins du « burn out »

L’un dit : « j’avais dépassé mes limites ». Il prend la balle. Mais comment peut-on dépasser ses limites ? La question a l’air idiot, mais elle dit « gravement » tout ce qu’il faut savoir. Mais aussi ce qu’il faut comprendre : quelles sont mes limites, et surtout comment mes facultés-capacités peuvent-elles être affectées par le travail et l’environnement dans lequel opère ce travail ? Celui-là dit aujourd’hui « mieux écouter son corps ». Belle réponse !

Un autre dit avoir souffert d’un mode de management devenu « ubuesque », donc cruel, cynique et couard. La balle était dans l’autre camp. Bon voilà, il a été soumis à la grosse machinerie technico-capitaliste, et ne l’a pas supporté, pour des raisons d’ordre moral et personnel. Mais « so what » ? disent les Anglais. L’homme a changé d’emploi... et se trouve plus heureux.  Belle affaire.

Une autre, jeune médecin, qui s’investissait beaucoup émotionnellement dans son travail, a, un jour, craqué. Trop de contraintes qui ne correspondaient pas à ses valeurs. La balle est dans les deux camps. Bon, voilà, encore du rendement « exigé » qui brise quelqu’un... qui a une autre idée-valeur du rendement. Mais ce qui m’a intéressé dans son histoire, c’est le fait qu’elle a écrit un livre là-dessus et qu’elle déclare : « Finalement, le burn-out m’apparaît comme une réponse positive, saine face à un processus de déshumanisation. » Là, je dois réfléchir, je n’attendais pas une telle remarque. De quoi s’agit-il ? Je ne sais pas. Mais la chose ressemble à : « il faut souffrir pour guérir », un vieux dicton chez les médecins. Ou encore à : « le travail doit nécessairement passer par des périodes de souffrance extrêmement dures si l’on veut qu’il aboutisse aux meilleurs résultats ». Ou encore, comme le dit Richard Sennett dans un autre article : « Il faut avoir des connaissances de bases solides, entendez dures à obtenir et souffrantes à souhait, si on veut être créatif ». C’est clair, il « faut souffrir si on veut réussir ». Trop classique pour moi, et j’aime pas. Dans un cas comme dans l’autre, j’ai cette impression que cette dame médecin accepte son sort et qu’il est bénéfique qu’il en soit ainsi. Donc la roue tourne dans le même sens, il n’y a pas d’issue possible, elle va retomber dans le même sillon... elle est prête à souffrir à nouveau, prête pour un prochain « burn out ».

Un autre encore parle d’un « rythme de dingue » et « d’exigences de résultats pour lesquels on ne lui donne pas les moyens ». La balle est dans l’autre camp. Classique encore. Lui aussi dit aujourd’hui ne plus vouloir « dépasser ses limites ».

Une autre finalement nous parle du « syndrome d’épuisement maternel ». Elle l’a vécu, elle l’a compris, elle a aussi écrit un livre là-dessus, et elle a repris le dessus, et dit « avoir accepté de n’être pas une mère parfaite ». Bien ! c’est bon pour elle. La balle était dans son camp.

J’ai l’air cynique, mais tous ces cas ne sont-ils pas le même cas ? Un épuisement (ils sont brûlés) dû à des conditions de travail très sévères, et à des investissements émotifs personnels si grands qui viennent en conflit avec ces conditions ? La solution dans tous ces cas : de nouvelles mesures et manières de travailler, un « temps » perçu-voulu très différemment, un changement voulu de décor, un apaisement qui survient et qui a l’air de suivre une grande souffrance et qui redonne du « sens » à leur vie. Oui, je sais, c’est trop court comme analyse.

Des solutions ?

« Notre activité s’inscrirait dans un présent perpétuel » (Richard Sennett, élève de Hannah Arendt)

Je parlais plus haut de ces « petits temps » ; ici, ce sociologue du travail, Sennett, nous dit que de parler de travail aujourd’hui n’est plus tout à fait évident (no relevant, disent les Anglais) et que par ailleurs le travail « ne s’inscrit plus dans la durée ».  On ne fait plus carrière, c’est trop long de penser ainsi, on pense à des emplois-embauches successifs, pour des « petits temps », donc ! Pour Sennet, l’homme vit dans un présent perpétuel que je comprends ainsi : il vit dans une série de « petits temps », et la durée n’existe plus. Plus de projet de travail-vie à long terme, mais des micro micro projets (le projet à  sa plus simple expression) qui seraient l’objet d’une transaction entre un « acheteur de travail » (l’entreprise) et un « donneur de travail », qui offre sa compétence particulière, une somme de travail qui peut-être décrite-montrée-liée à un métier. L’un consomme, (il a le choix, il peut consommer un autre travailleur) l’autre, offre (il n’a pas le choix, il n’a que sa compétence à offrir). Il n’y a plus d’emploi possible dans la durée pour l’offreur de compétence, un emploi où il pourrait s’investir, puisque la tendance pour ce contrat qui lie les deux parties est d’un temps très précis et toujours plus court. L’entreprise non plus n’investit pas dans cet offreur de compétence puisqu’elle a le choix d’aller ailleurs si elle le veut. Elle utilise le métier de l’homme, le consomme pour un temps, le rétribue selon un mode donné... et l’affaire s’arrête là.

« La loi Aubry était ridicule. Il aurait fallu aller vers une semaine de vingt heures !  », écrit Sennett.

C’est simple pour lui : il faut que chacun ait accès à l’emploi, il faut le « partage du travail ». Cela permettrait de reconsidérer le travail autrement pour qu’il redevienne le lieu d’un « vrai métier », plus artisanal et plus épanouissant, et qui s’inscrirait dans la durée. J’ai bien compris. Et je suis d’accord avec lui. Mais... j’ai aussi un fort doute quant à sa « praticabilité ».

Oui, qu’observe-t-on depuis de nombreuses années ? Je parle de la réalité. Quand je suis arrivé dans mon premier vrai emploi, début des années 70, on nous disait que très bientôt, le temps de travail irait en diminuant, de 48 à 45 à 40 à 37 ½ ... heures par semaine. Ce fut le cas. Puis il y eu une sorte de décélération de la diminution, un temps d’arrêt, puis, une tendance à une nouvelle augmentation. En fait, pendant un certain temps, on voyait bien le chômage augmenter, les emplois devenir plus rares, les emplois spécialisés, eux, devenir plus essentiels à la production de produits toujours plus techniques. Et c’est au cours de ces années – disons les années 90 – que l’on s’est mis à parler de « partage de l’emploi », « partage du temps de travail » comme solution au chômage, sans toutefois que cette nouvelle « idéologie » soit vraiment prise au sérieux.

Il y eu même des expériences sérieuses qui furent tentées : ici, je pense à Volkswagen qui avait fait accepter une tel partage du temps, et une diminution de salaire, pour éviter une mise à pied de 10,000 travailleurs : tout cela est documenté...

« En 1993, l'accord conclu entre le syndicat IG Metall, représentant les salariés de la métallurgie, et la direction de Volkswagen prévoyait une baisse du temps de travail de 20%, soit 28,8 heures hebdomadaires, accompagnée d'une baisse de salaires moyenne de 16%. Cette solution de crise à court terme est aujourd'hui devenu un modèle cité en exemple par de nombreux experts qui encouragent les dirigeants d'entreprises à utiliser la même méthode ».

Mais cette idée, expérimentée en quelques lieux, n’est jamais allée très loin ; mais il faut rappeler que, sous un gouvernement socialiste, en France, Martine Aubry y est allée d’une loi des 35 heures, une loi qui n’a pas vraiment fait l’unanimité.

Puis, plus récemment, il y eu le «Travailler plus pour gagner plus », ce slogan de Sarkozy. Tout le monde s’en souvient. C’était un slogan-programme un peu niais, alors que le % de chômage était élevé en France, d’encourager ceux qui travaillaient, avec un input fiscal de l’état pour le faire, à travailler plus ? Où était alors la possibilité pour les chômeurs de trouver un emploi ? Niet.

Faisons bref, la tendance forte depuis plusieurs années est d’augmenter le « temps de travail » afin de mieux pourvoir-répondre-se-plier aux nécessités de l’économie mondialisée, et de plus, à un prix plus bas, compétitivité oblige. Ainsi nombre de conventions collectives de travail sont renégociées aujourd’hui à des tarifs horaires moindres que par les années passées.

Faut-il se surprendre de cela ? NON. La marche des entreprises est calquée sur la marche des entreprises dans le MONDE. C’est ce qu’on appelle la Mondialisation de l’économie.

Sennett insiste sur deux choses, pour bâtir une sortie de crise, j’entends, pour sortir de ce « présent perpétuel » qui n’en finit pas de déconsidérer le travail, de le plier à un simple exercice « d’offre de travail précaire, négociable, résiliable, annihilable » sur simple diktat de l’entreprise consommatrice de travail : 1/ il y a en chacun de nous un « artisan », et ce modèle d’organisation du travail peut être un secours pour l’économie en ce moment et pourrait contribuer à revaloriser le travail. 2/ il faut au travail des relations de coopération fortes, formelles, et informelles surtout.

Je comprends ces idées et surtout, les approuve, mais... ce discours me laisse sur ma faim. C’est la mise en œuvre de ces idées qui est difficile. Comment contrer (ou formater autrement) les règles de l’économie de marché pour que cela advienne ?

Autres questions sur le travail

1/ Travaille-t-on pour gagner de l’argent ? 

OUI : Le travail, selon Simmel, permet de recevoir un salaire qui permet d’acheter de la viande, comme des journaux... Ainsi va la vie.

NON : Hegel soutient que c’est pour devenir un homme à part entière que nous travaillons. Le « travail forme » ; ainsi l’homme se reconnaît dans ce qu’il construit, fabrique – son œuvre – il prend alors véritablement conscience de « soi ». Autrui nous reconnaît aussi dans le produit de notre travail. Bien sûr, si tout est travail, « l’homme laborans » se construit ainsi.

2/ Travaille-t-on pour transformer le monde ?

OUI : car « le travail est de prime d’abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature », explique Karl Marx dans Le Capital (1867). « L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature et développe les facultés qui y sommeillent », poursuit-il.

L’homme, ainsi, construit le monde et le transforme. Mais ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est que l’homme a « pensé » la fin du travail, dans sa tête, dans son imagination... Mais, plus important pour Marx, c’est comment tout cela, le travail des hommes, est organisé. Trois éléments dominent : a/ des techniques sont apparues qui ont modifié le « comment » du travail, b/ les modes de production ont évolué (de l’esclavage à celui actuel, le capitalisme, qui a créé le « salariat privé »), c/ mais le fruit de son travail échappe toujours à l’homme; également, et c’est la question la plus importante, la « décision » du choix du système qui actuellement le « fraude » des fruits de son travail ne lui appartient évidemment pas.

NON : nous travaillons d’abord pour nous améliorer nous-mêmes. Selon Sénèque, philosophe stoïcien de la Rome impériale, le monde est en effet déjà parfait. Et tout obéit à la divine providence. Il ne reste qu’à dire que « discipline et amour du travail » sont les deux mamelles de la vie de travail. On ne va pas loin avec ça : cela ne montre aucune conscience des réalités objectives, et de l’histoire matérielle, du travail des hommes.

3/ Peut-on se contenter de bien faire son travail ? 

Oui : Pour Diderot, tout travail est noble, il n’y a pas de sot métier : « bref, l’artisan, l’ouvrier, le technicien, déploient tout autant d’intelligence que le mathématicien ou l’ingénieur. » Faire bien son travail, en soi, compte pour quelque chose, mais...

NON : pour Hannah Arendt, il faut donner au travail une finalité plus digne. Tout travail est noble certes, mais il ne servirait qu’à la survie. C’est peu dire ; et même si Mme Arendt prône « l’action », ce qui fait de nous un animal politique, - l’homme peut alors activement contribuer à changer ses conditions de vie et de travail - et surtout, ce qui fait que l’homme a de l’intérêt pour l’homme-autrui (et pas que pour lui), et que cela donne un « sens » à sa vie... il reste que le système capitaliste actuel ne lui donne pas beaucoup de place pour s’exercer à changer les conditions du travail, sinon, en dehors des cadres même du travail, dans sa vie sociale, syndicale, coopérative, par exemple. Comme elle le dit, l’homme est encore réduit aujourd’hui à n’être qu’un « animal laborieux ».

On appelle ces réponses des « conseils de sages ». Bien sûr, aucune de ces réponses, prises isolément, n’est absurde. Je veux gagner ma vie, je veux transformer le monde, et, si j’y contribue par mon travail, ma vie trouvera un sens. Mais, l’article suivant nous éveille  à une triste réalité...

Le « process » de Kafka.

Philippe Nassif introduit ainsi son article : « D’un côté, on demande aux cadres de faire preuve d’autonomie. De l’autre, ils doivent respecter des procédures sophistiquées et verrouillées, avec plusieurs niveaux de contrôle pour la moindre décision. Bienvenue dans un monde qui a élevé l’absurdité au carré ».

On dit trop facilement aujourd’hui que la concurrence mondiale force l’entreprise à être plus performante. Ainsi, le mot clé que l’on entend si souvent, est celui de la « compétitivité des entreprises ». Elle a le dos large la compétitivité, puisqu’en son nom... on va forcer la manœuvre, on va augmenter les cadences (et pas que celle de la production : la cadence des cellules grise est au premier plan), on va exiger la « confrontation » des employés entre eux, on va avoir recours à la science comme seul critère objectif d’évaluation des résultats... et des personnes. La RAISON, les Lumières, sont de retour, à forte dose, au nom d’un « progrès rationnel » ; et peu de gens s’en émeuvent, ni ne trouvent à redire, et foin des habitudes qui ont marché, des expériences singulières qui innovent, des traditions de bonne tenue, on ne mise plus que sur le seule toute puissance technologique pour des solutions toujours plus optimales. En ce cas, quid des injonctions de « faire plus avec moins » quand cela mène au désastre trop souvent lorsqu’il s’avère que ce n’est « pas possible » (la schizophrénie guette, le « désengagement » est proche, avec sa déferlante de gens planqués et de gens in-responsables) ?

Il semble que la seule solution à ces problèmes, si l’on veut redonner du « sens » au travail est de revenir à une éthique noble du travail : faire confiance, ramener au premier plan l’esprit d’un « bel ouvrage » en lieu et place de la performance individuelle, et la « coopération ».

Bref, on tourne en rond, on connaît les symptômes de l’absence de sens au travail, on imagine un monde meilleur et transformateur du travail (éthique, confiance, coopération, une « esthétique » des relations humaines, et pas que des produits...). Mais on piétine encore quand il s’agit de se donner les moyens d’y arriver.

L’œuvre d’une vie 

Pour le psychanalyste Christophe Dejours, « le travail est un vrai boulot où l’on joue son identité et sa chance de se construire soi-même: l’œuvre d’une vie ».

Celui-ci répond de cette façon à deux questions  importantes:

1/ Grande question simple : qu’est-ce que le travail ?

« Le travail est ce par quoi je me confronte au monde, à la résistance du réel, et me transforme ».

2/ Quelle est cette intelligence au travail ?

« C’est une intelligence inventive qui permet de ruser avec les règles et d’anticiper les solutions face à un réel qu’on ne maîtrise pas ».

Et pour arriver à cela, ajoute-t-il plus loin, il faut d’abord échouer et endurer l’échec dans la confrontation de son corps avec ce qui résiste, et... conclue-t-il, s’il n’y a pas de travail, donc de la souffrance et de la confrontation avec le réel, il n’y a pas de Mozart.

Mais qui veut être Mozart ? Je n’accepte pas, je me répète, que l’homme doive souffrir pour simplement dire « je travaille ». Bien sûr, travailler, c’est agir sur soi-même, chaque jour, c’est se transformer, c’est contribuer à une œuvre, singulière et commune (dans le grand dessein), mais c’est aussi accepter que « corps et esprit, labeur physique et pensée », sont en relations étroites et s’interpénètrent ; c’est aussi accepter que l’homme est dans un système qui le « fracasse » parfois, physiquement, intellectuellement, émotionnellement... et que la solution pour l’être humain qui veut se désaliéner (pauvre mot) n’est pas dans « plus de souffrance, et encore plus de souffrance » pour s’imaginer devenir Mozart dans son travail.

J’écoute maintenant...

Daniel Kahneman. « Les gens sont infiniment compliqués »

PM introduit ainsi un article qui donne un entretien avec M. Kahneman :

« Daniel Kahneman fait plus que déceler une faille dans le système. Ce psychologue, tel un Socrate statisticien, met au jour l’illusion de la rationalité dont se bercent les individus, mais aussi (et surtout) les marchés. Ce qui lui a valu le prix Nobel d’économie et une grande influence auprès de Barack Obama ». On dit qu’il dénonce « la fiction d’un Homo economicus guidé par ses choix rationnels et donc milité pour un monde néolibéral où prime la compétition de tous contre tous ». Et pour celui-ci, la faute réside dans « un désaccordement entre les deux systèmes de pensée qui cohabitent en nous, explique Kahneman : un « Système 1 », rapide, intuitif, trop sûr de lui, et un « Système 2 », raisonnable, laborieux, mais souvent distrait ».

Qu’en est-il ? Je lis avec intérêt ses réponses.

Il aime dire que les idées trop abstraites ont peu de charme pour lui. Il est près des positivistes et de Marx. Et il reconnaît qu’à une certaine époque il avait des certitudes très fortes « mais qui ne valaient rien ». Et cela l’intriguait, pire, cela l’indignait quand il voyait que le fait d’être contredites par les faits, ses « certitudes » n’entamait en rien sa « confiance » en ses croyances. D’où ce terme qu’il a forgé : « l’illusion de validité ». À partir de là, il focalise son attention sur les « biais de l’intuition ». Plus tard, lors d’un enseignement donné dans l’armée de l’air, il montrait qu’il est plus efficace de récompenser une amélioration que de punir une erreur. Or on lui a objecté tout de suite que lorsqu’on punit celui qui a fait une erreur, il ne la commet pas la fois suivante. Et c’est là que le raisonnement (statistiquement prouvé) de Kahneman est « éclairant », et pourtant si simple : « Ces gens, dit-il, voyaient un lien de cause à effet qui n’existe pas : en réalité, il s’agit d’une simple fluctuation aléatoire de la performance avec régression prévisible à la moyenne. L’aviateur, après avoir commis une faute ou accompli un exploit, revenait ensuite à un résultat plus habituel. La vie nous expose donc à des informations perverses : statistiquement, elle a tendance à nous punir pour notre gentillesse et à nous récompenser pour notre méchanceté  »!  Cela semble évident : quand vous avez accompli une très bonne performance, il est assez normal que vous reveniez à votre performance habituelle (moyenne s’il en est, et peut-être mauvaise), donc en baisse, et alors, on vous punit pour cela. Et vice et versa : quand vous commettez une erreur, on vous récompensera par la suite, tout simplement parce que vous aurez mieux réussi. On commet rarement deux fois la même erreur. Intéressant, non ? 

Quant à sa théorie principale... qui dit que notre cerveau est régi par deux personnages conceptuels :

Kahneman s’exprime ainsi :

« Le Système 1 régit notre intuition : il est automatique, procède par associations, cherche les relations de cause à effet et ne s’appuie que sur le particulier. Il n’a aucun atome crochu avec les statistiques ou les grands ensembles. Ce qu’il veut, ce sont des histoires, il cherche la cohérence. Or la cohérence ne dépend pas de la quantité de connaissances et de preuves qu’on a sur un sujet : nous pouvons tirer des conclusions fortes à partir de très peu. C’est ce que j’appelle « Covera » : c’est «Ce qu’On Voit Et Rien d’Autre » qui gouverne la plupart de nos impressions. 

« Le Système 2 a la capacité de raisonner, de résister aux suggestions du Système 1, de ralentir les choses, de faire preuve d’analyse logique et de livrer nos illusions de validité à une autocritique. Mais il n’intervient que contraint et forcé... C’est pourquoi, la plupart du temps, le Système 2 se contente de valider les scénarios d’explication qui viennent du Système 1 : il est plus facile de glisser vers la certitude que de rester campé sur le doute. »

Mais comme dit l’article, nos intuitions, à défaut d’être justes, peuvent être très utiles. Ainsi, c’est ce qui fait la force – le « biais optimiste » - de notre système capitaliste : on entreprend, on prend des risques. Mais l’autre biais, le « pessimiste = l’aversion au risque », fait que nous prenons souvent des décisions timides d’autre part.

Alors, nous décidons comment ?

C’est pour moi un point important, quand M. Cahneman déclare : « Une compétence intuitive ne peut se développer que s’il y a un environnement suffisamment régulier pour être prévisible et la possibilité d’apprendre ces régularités grâce à une pratique durable – il faut à peu près dix mille heures de pratique pour devenir un expert ».

J’ai écrit un livre sur les entrepreneurs qui connaissent le succès et dont nous disons trop souvent (à tort) qu’ils prennent toujours des décisions « intuitives » (eux-mêmes le disent également) : or, lors de la recherche qui a mené à ce livre, j’avais compris une chose : leur intuition si grande est le résultat de milliers d’heures de travail sur leur objet principal, la « gestion de leur entreprise ». J’ai déjà vu des entrepreneurs prendre des décisions aussi importantes que l’achat (ou la construction) d’une deuxième, puis d’une troisième usine... en quelques minutes ou heures et... réussir ces projets. Ça existe, pour sûr ; mais, alors que tout semble avoir été décidé à la dernière minute, rien ne montre les nombreuses heures de « méditation », rien ne montre, aux yeux du public qui crie à l’intuition heureuse, tout le travail, les expériences et l’intelligence de ces expériences... accumulés depuis des années, et qui seuls, ou presque ( ?), peuvent justifier, expliquer, faire comprendre ces décisions dites « intuitives ».

Kahneman avoue être souvent victime du Système 1, mais, ajoute-t-il, pour lui-même et pour tous les citoyens, nous devons essayer de nous assurer que tout le monde puisse jouir d’un environnement qui aide, d’où le concept politique de « paternalisme libertarien » ? L’état doit donner un coup de pouce, cela peut empêcher que trop de décisions subjectives biaisées ayant des effets très négatifs soient prises. On pousse les gens du coude (to nudge) pour que...

Ainsi, cet exemple que donne Kahneman !

« Pourquoi 96 % des Suédois sont donneurs d’organes contre seulement 4 % de Danois ? Les premiers doivent cocher une case sur leur permis de conduire pour refuser le don, les seconds doivent la cocher pour l’accepter ».

Ce système du coup de pouce (to nudge) a été apprécié par Obama et aussi par Cameron, dit-on, au Royaume-Uni.

Kahneman a trouvé cette faille dans notre système : trop de gens croient encore que l’homme « économique » prend des décisions rationnelles. Or, rien n’est plus faut, dit Kahneman. Mais l’École de Chicago, qui domine encore largement la pensée économique occidentale, est le défenseur attitré de ce mode de pensée. Ce qui est grave, c’est que beaucoup de décisions politiques, en regard de l’économie, sont encore prises sous cette « influence » par nos gouvernements. Mais ce « paternalisme libertarien » qu’il propose, si mal utilisé (j’entends, l’état a des moyens énormes pour influencer le citoyen, qui, rappelons-le, croit toujours être rationnel et raisonnable, dans ses décisions), si utilisé avec les « biais » habituels en politique (ex : le sempiternel biais de la réélection en tête, d’où des décisions très à court terme), peut apporter son lot de désillusions chez le citoyen ordinaire.

Qui se fie encore aux politiciens aujourd’hui, et ici en France, après les désaveux de Cahuzac et DSK ? Je sais, c’est trop simple de le présenter ainsi ; mais les sondages sont évidents à ce propos.

« Georges Bataille et l’excès »

J’ai lu, jeune, L’érotisme, Ma mère, Le bleu du ciel... puis finalement, moins jeune, La part maudite. Désarçonné au début, mais l’écriture l’emportait, je me suis bien entretenu avec ses idées et surtout, avec cette part maudite. À l’époque je lisais Marx et les épigones marxistes, les théoriciens du « développement du sous-développement » (A. Gunder Frank, Samir Amin, et d’autres), j’engrangeais des leçons de vie, de société, de militance. Avec Bataille, c’était un autre langage, une vision plus éclatée peut-être, moins formelle, mais le ton, le style, le sérieux aussi de cette analyse folle de la « part maudite » m’avait attiré.

Mais voilà, j’ai lu tout ça il y a plus de trente-cinq ans. Que me reste-t-il ? Je sais, oui : peu de choses, mais je repense ainsi à cette part maudite, cet excès de dépenses improductives dans nos sociétés, cet excès qui est souvent gaspillé « dans l’exubérance et l’ébullition » ; mais je me rappelle aussi cette notion du « potlatch », ou une idée élargie de cette notion, qui permet de restituer, sous forme de dons libres aux proches de celui qui s’y livre, à son ennemi aussi, en des dépenses « sans limites », jusqu’à la liquidation complète de sa richesse.

Mais voyons ce que ce numéro 68 de PM me dit... à propos de Bataille.

Avez-vous déjà connu l’extase ? La transgression ? L’excès ? Ce sont des mots fétiches auxquels on identifie Bataille, et non sans raison. Yannick Haenel écrit à propos de Bataille : « S’il a existé un esprit qui ne s’est pas reconnu dans la satisfaction, qui a maintenu en lui le déchirement inhérent à toute pensée, qui a préféré la béance qu’elle révèle plutôt que les positions confortables qui la trahissent ; si quelqu’un n’a rien respecté parce que rien de respectable ne lui paraissait suffire face à l’invivable, c’est bien Georges Bataille ».

L’appel de la transgression

Jeune, Bataille perd la foi, se débauche, dévore Nietzsche, puis, rapidement transgresse les règles de la vie, de la société, de la philosophie, « il entend, écrit Martin Duru, libérer le négatif, en sonder la puissance dans tous les domaines (c’est la raison pour laquelle il développe une métaphysique de la mort, du mal ou encore de la perte en économie) ». Sartre le traite de « nouveau mystique », mais le « fou » incriminé n’en a cure ; la vie humaine, pour Bataille, ne peut en aucun cas être limitée aux systèmes fermés, et ne peut surtout pas être « raisonnablement conceptualisé ».

L’homme doit voyager au « bout du possible », refuser les interdits de la société, approuver la vie jusque dans la mort, et puisqu’il a soif d’épancher sa part maudite, il doit s’affranchir des nécessités de l’existence.

Je devrais relire La part maudite, cette part du travail de l’homme que s’approprie le capitaliste (la plus value de Marx ?) c’est ainsi que je l’identifiais, et, peut-être aujourd’hui, y trouver de nouvelles idées, qui sait ? Bataille proclamait « c’est la transgression de l’interdit qui envoûte… » Je recherche des idées qui transgressent, pas pour le plaisir, mais pour contrer toutes ces idées « enfermantes » de notre époque ; j’ai besoin d’aire et d’air, et ici, en ce monde, en ce moment, je respire mal.

Dans la sélection des livres, je lis...

« Disparu de la scène historique, le communisme se réduit aujourd’hui sur la scène intellectuelle à une « idée » ou à une « hypothèse », pour parler comme Alain Badiou ». Tout cela réduit peut-être trop le « concept » de communisme ; mais je partage cette idée, parce que je ne peux concevoir cette idée, « l’avènement du communisme », avant que bien des années (des milliers, à mon avis) ne passent et rendent « possible » une idée aussi révolutionnaire... Malgré tout, je considère que c’est la seule solutin possible pour que l’homme (les hommes) trouve(nt) enfin un « sens » à la vie sur terre, en société.

Une « fine » biographie de Charlotte Delbo vient d’être éditée (de Violaine Gelly et Paul Gradhvol). On dit de cet auteure qu’elle est femme d’exception, et l’égale de P. Levi et de J. Semprun. Je suis d’accord. J’ai lu et commenté ses trois livres sur l’expérience d’Auschwitz.

Voilà, j’ai lu ce numéro 68 de PM, et j’ai apprécié.


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