Avant de continuer mon séjour transalpin vers ColleMassari pour le Festival de musique annuel de fin août, chose promise, chose due : un billet sur Podere Forte, une propriété peu ordinaire dans cette si belle Toscane, autour de Castiglione d'Orcia.
Pasquale Forte est quelque part l'exemple ultime d'un industriel, passionné par la terre et le vin, et qui a décidé de créer de toutes pièces un domaine en quasi autarcie.
Ses affaires industrielles (ses enfants gèrent de plus en plus les 3.000 employés qu'il a de part le monde : Italie, Turquie, Chine et Brésil) marchent mieux que bien, et très vite, il donnera tout son temps à ce vignoble qui s'étend sur plus de 140 hectares.
Sa démarche est assez singulière et, tant mieux pour lui, il a les moyens financiers de l'assurer. Son but, en souvenir de ce que son Père lui appris sur le respect et l'amour de la terre, est de créer un vaste domaine où la chimie ne doit pas rentrer, où de A à Z on essaie, sur place, de créer tous les moyens requis pour mettre en valeur des parcelles parfaitement identifiées par le couple Bourguignon (lire un de nos billets précédents : ICI).
Le site de cette propriété :ICI

Une vue de la propriété : vignes, oliviers, bosco
La tâche est immense et complexe. A ma connaissance, je ne connais aucune propriété où on a poussé aussi loin l'intégration de tous les éléments nécessaires à la création d'une autarcie aussi complète que possible. Sans oublier qu'avec le vin, le "cibo" est le compagnon naturel qui, ici, a ses propres parcelles de culture. Et bien sûr, des oliviers cultivés avec soin et amour qui donnent une olio de tout haut niveau.
Je passe vite sur les installations techniques qui s'étagent en gravité naturelle sur 5 niveaux, avec des tables de tri très particulières qu'il a pensées et créées, et où chaque étage est d'une propreté exemplaire. Tout a été construit pour une capacité de 500.000 bouteilles, alors qu'on en est encore très loin. La vision est clairement sur plusieurs décennies.
Juste un point particulier : après la mise en bouteille, celles-ci sont gardées debout, le temps pour le bouchon de bien prendre sa place sur le goulot. Avec cet outil pour ensuite remettre la palette couchée.

Une autre "invention" de Pasquale Forte

Comme chez Anne Claude Leflaive.
Un laboratoire où tous les outils sont là pour des analyses permanentes.
Quiconque visitera la cave sera certainement ébloui par la fresque inouïe qui a pris 3 ans à se faire par une équipe florentine spécialiste, représentant, avec des personnages actuels, les noces de Cana. Assez dingue ! J'y ai reconnu Pavarotti (mais en fait : l'architecte du bâtiment) :

Un travail dantesque !

Un détail

… un autre

… et encore !

Quelle finesse de travail !
Si le petit film que j'ai fait sur cette fresque est bon, il sera mis en ligne sur notre site YOUTUBE.
Pour qui connaît cette région de la Toscane, on voit très bien que les grandes propriétés sont une multitude de parcelles, plus ou moins pentues, d'orientation aussi diverses que plein nord ou plein sud, avec des "bosco" qu'on respecte comme nulle part ailleurs, et des sols loin d'être homogènes : d'où l'impérieuse nécessité des travaux d'analyse des Bourguignon.
Prenant dès le départ l'option "bio", Pasquale Forte est loin de l'attitude (pas forcément négative) des propriétaires-industriels laissant ± la gestion d'un domaine à des techniciens de la chose. Il veut apprendre, comprendre et ensuite gérer à sa façon. C'est ainsi qu'au tout début, quand je l'ai connu, il a engagé Stéphane Derenoncourt pour savoir comment un français déjà reconnu pour ses compétences, pouvait orienter le développement du domaine.
L'élan a été donné et pendant une belle décennie, tout a été mis en place progressivement pour créer une entité complète.
Ici, quelques hectares pour des vaches fournissant une belle matière à compost. Là, des lots de terrain pour garder d'une année sur l'autre le compost requis. Ici, quelques hectares pour des cochons "cinese" dont - je ne vous dis que ça - les prosciutto sont une gourmandise rare. Là des chapons, ici des sangliers. Là une réserve des eaux de pluies provenant d'un réseau complexe de rigoles récupérant les eaux de pluies, et participant ainsi à une forte réduction des érosions fréquentes dans cette région de collines bien pentues. On oubliera pas de voir aussi les chênes truffiers, le jardin aux herbes et le potager.

Les vaches…

… les ruches

Les maiale qui bénéficient, en fonction de leur âge, de parcelles closes spécifiques ! Une race particulière cochon-sanglier.

Un peu orgueilleux ces chapons, non ?
Bref : tout est mis en place pour optimiser, autant que faire se peut, les conditions pouvant permettre la création de crus de référence. Alors, quid des vins ? On va en parler.
Auparavant, juste quelques lignes sur les prochains investissements. Le borgo Rocca d'Orcia, qui s'accroche au flanc d'une colline où des habitations datant de temps immémoriaux va devenir, sous son impulsion un pôle harmonieux - très loin de publicités tapageuses - un restaurant "Perilla", un hôtel en construction, des boutiques, et ruelles où le respect de la pierre est primordial. Une visite de ce borgo doit être mise sur la liste des endroits où flâner pour quiconque aime le vin, la cuisine toscane, et les belles pierres. Ne serait-ce que pour déguster la focaccia et les légumes - qui ont aussi leur parcelle sur le domaine - en tempura d'une finesse exemplaire.

Le Borgo "Rocca d'Orcia" : une beauté médiévale unique.

Une focaccia de rêve : véritable *** de ce mets toscan !

Tempura de légumes itou…

Pasquale Forte : un autre amoureux de la Vespa !

Claude Bourguignon : un sérieux à table …

Un réseau de vieilles caves, en face du restaurant, creusées dans la roche, et acquises récemment.
Alors, les vins ?
Si le sangiovese qui prend ici une identité le différenciant sensiblement des versions assez tanniques du Chianti, va dominer le vignoble. Cela donne la cuvée PETRUCCI, laquelle, à l'aveugle, sera certainement une sacrée surprise pour une dégustation du GJE. Elle fait partie de ces vins rares qui, d'emblée, offrent une harmonie, une finesse, un équilibre de référence.
En cépages bordelais, qui donnent de belles choses dans cette Toscane, comme le Giorgio Primo de Gianpaolo Motta ou les plus beaux crus de la Maremma (Argentiera, Sassicia, Ornellaia, et autres) Pasquale Forte a des parcelles de cabernet-franc, de merlot et de petit-verdot. Pas de cabernet-sauvignon qui n'a pas ici de beaux résultats. Cela donne le deuxième cru du Domaine : le GUARDIAVIGNA. Là encore un vin assez étonnant avec une personnalité immédiate développant une palette de saveurs qui se succèdent en bouche avec bonheur.
Le futur ? Un "Bollicine" (méthode champenoise) dont j'ai pu déguster le premier millésime, un 2007, à base de pinot noir, un cépage qui a été planté sur une parcelle nord nord-est, et qui est simplement impressionnant. Définitivement un vin, et pas seulement des bulles. Ne cherchons pas de comparaisons avec la Champagne, tant ici, le goût est vraiment différent. A la fois onctueux, riche, plein, mais avec une belle délicatesse et une finale où aucune acidité excessive ne vient perturber l'équilibre du cru. A coup sûr, quand ce cru sera mis sur le marché, un succès immédiat. Il portera le nom de la fille de Pasquale : ASYA.

Le Bollicine que j'ai tant aimé… juste avant un dégorgement à la volée de la toute première bouteille !

Le cru Petrucci
Merci de lire ces lignes plus sur un réel respect pour cette tâche gigantesque menée tambour battant par un homme voulant aller au bout de ses rêves que sur un enthousiasme excessif qui, parfois, m'est trop familier.
Disons simplement qu'en ce début d'un nouveau siècle, il y a sur cette planète "vins" des hommes bien plus soucieux de créer pour l'avenir une référence en la matière plutôt que de rechercher des rentabilités financières qui seront le cadeau offert aux générations suivantes. Et en Italie, on trouve de beaux exemples de tels comportements. Rien qu'en Toscane, on peut citer naturellement ColleMassari avec Grattamacco et Poggio di Soto, l'Argentiera (là aussi une visite s'impose) et le nouveau projet de la Famille Antinori qui est sur ma liste des prochaines visites à faire.
Oui, je sais : certains vont dire que c'est facile de se lancer dans de telles opérations quand on a les moyens financiers conséquents. C'est vrai. Mais combien d'entrepreneurs vont aussi loin dans leur vision du vin ? Très, très peu. Alors, dépassons cette réaction primaire et félicitons cet homme pour pousser aussi loin son rêve d'enfant, façonné par un Père amoureux de la terre et du vin.
