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Nous sommes provisoirement sur cette terre. « Comment nous assurer que même cela ne sera pas en vain ? »

Publié le 14 janvier 2014 par Donquichotte

Dans le Philosophie Magazine no 71...

Philosophie Magazine

...j’ai trouvé cet article:

"Pierre Rabhi, Michel Onfray. L’ascète et l’hédoniste" (Diana Bagnoli)

Ce dialogue entre les deux philosophes, a é-réveillé en moi certaines réflexions.

Faire de mon existence une œuvre d’art : est-ce possible ? Et pourquoi le ferai-je ?

Je ne me suis jamais vraiment posé ces questions avant aujourd’hui. Mais depuis que je travaille à la restauration d’un vieux mas, et surtout parce que j’y consacre beaucoup de temps (plus de 10 ans de travail à temps plein ; je suis à la retraite), et j’ajoute, parce que j’en fais une affaire personnelle (peu d’aide, peu de contrats avec des artisans) – j’entends au sens où j’ai cette impression de réaliser un projet important qui est de mon cru, tout en me laisser aller, me détendant, m’exprimant, faisant différemment, m’éclatant parfois -, je crois bien que « l’artiste » en moi (entre guillemets) s’est réveillé. Et qui dit artiste, dit œuvre d’art, non ?

Mais les mots m’effraient. Artiste !  Œuvre d’art !

Wikipédia me dit que le mot « œuvre », désigne « une » production d’un artiste qui avait comme projet d’achever cette réalisation. Il peut aussi désigner l’ensemble de ces productions-réalisations. On dit l’œuvre d’une vie.

Wikipédia me dit que l’art est une activité humaine, le produit de cette activité ou l'idée que l'on s'en fait, s'adressant délibérément aux sens, aux émotions, à l’intellect. Pour Marcel Mauss, « un objet d'art, par définition, est l'objet reconnu comme tel par un groupe. »

Puis, lorsque je regarde un peu mon passé, je me dis : N’ai-je pas toujours été un peu différent ? Un peu scotché tout le temps sur des projets, beaucoup de projets ? Et n’ai-je pas toujours essayé d’innover dans mon travail d’enseignant ? Et je constate que, oui, j’ai toujours été un peu artiste. Mais... pas comme aujourd’hui, quand je vois cette œuvre matérielle apparaître et se développer, et qui répond à un vague dessein (me réaliser dans quelque chose de concret, avec mes mains) où je sais exercer avec plus ou moins de maîtrise divers métiers : maçon, plombier, électricien, plâtrier, carreleur... C’est évident cela suppose une certaine habileté manuelle qui n’a de cesse de s’enrichir au contact de la matière que je travaille et aussi grâce aux multiples conseils de maçons et autres artisans d’ici. Cela suppose aussi une certaine maîtrise « intellectuelle » des formes et matériaux que je mets en contact, une sorte de synthèse vivante pour moi ; j’ajoute qu’une sorte de maîtrise émotionnelle est nécessaire quand je repense à mes moments de doute, et de crise presque morale, quand je vois que cette activité me mobilise entièrement au détriment de d’autres activités que je pourrais entreprendre avec ma femme, mes enfants ou des amis.

Voilà où j’arrive.

Je vois bien que je réalise une œuvre avec ce mas. Certains aiment ce que je fais. On me dit souvent, tel ce plombier, que je fais un travail d’artiste. Je ne suis pas mécontent de cette remarque, et comme elles se répètent chez certains de mes amis, je commence à y croire : je suis un peu artiste.

On dit dans ce dialogue Rabhi-Onfray, que ce dernier, MO, n’a de cesse depuis vingt-cinq ans de réveiller en chacun le « désir d’être un volcan ».

Dans mon cas j’utiliserais cette expression toute simple « m’éclater » pour qualifier mon penchant « volcan » ; mais je comprends bien cette expression quand elle signifie pour moi, qu’il n’y a pas vraiment, dans ce que je fais, de frontières, pas vraiment non plus de balises déterminées, pas davantage de ligne droite et de plan... Je vois-imagine, dans ce que je fais, ce « volcan » qui érupte, et je me dis, oui, ça y ressemble. Il y a de la fougue, de la folie, du feu, des éclatements à tout moment, des périodes de calme, de la noirceur extérieure et intérieure (cendre-poudre-de-chaux-de-plâtre-et-de-ciment... et morale), une fumée et des braises qui volent et revolent, et... on ne l’attend jamais, ce volcan, ce « m’éclatement », là où il arrive.

J’interroge ce constat de l’auteure de PM : « voilà que les deux hommes se mirent à… se raconter leur vie. 

Comme si c’était là le seul moyen de vraiment se connaître », dit l'auteur de l'article. Et bien oui, je le crois aussi. 

Cela me rappelle une manière que j’avais développée au cours de mes nombreuses années d’enseignement à l’université en ce qui concerne les rencontres que j’avais avec les étudiants. C’était simple. Quelle que soit la raison qui amenait l’étudiant à mon bureau, je commençais toujours par lui demander « d’où il venait ». Les questions suivantes venaient tout naturellement : que font tes parents, que fais-tu l’été ? As-tu des frères et sœurs ? Bref, je lui demandais un peu de me raconter sa vie. Cela surprenait parfois, surtout quand l’étudiant, qui a un objectif clair quand il vient me voir, se voit déconcentré. Et il y avait tellement d’autres questions qui pouvaient varier selon le contexte : il vient me voir parce que insatisfait de sa note, ou pour me demander un renseignement, ou parce que je l’ai requis de venir me voir. Il n’y avait pour moi « qu’un seul objectif » : le connaître, se connaître, et oui, j’entrais aussi dans des histoires personnelles tout autant que celui-ci le faisait à ma demande. Une sorte de confiance s’installait. C’est fou, comme après quelques minutes la/le « cause-problème-malaise-insatisfaction-demande-de-renseignements » qui était l’objet de la rencontre trouvait un achèvement-solution-accomplissement qui satisfaisait l’étudiant... et moi. J’avais mis bien des années pour arriver à ce résultat. Mes recherches aussi sur le terrain et les nombreuses entrevues que j’ai réalisées y ont contribué. J’apprenais à parler au monde et à obtenir de résultats avec celui-ci, dont le plus évident: être amis.

Alors, quand je constate que cette rencontre entre PR et MO que les auteurs de l’article et de PM avait imaginée comme un affrontement possible entre les deux hommes a « finalement donné lieu à un émouvant exercice de confession mutuelle où, de souvenirs d’enfance en évocations de la figure du père, Michel Onfray rêve de frugalité et Pierre Rabhi de jubilation », je me dis : c’est tout simple. Et c’était prévisible. L’explication, il faut relire le dialogue, tient en deux temps. Le premier, c’est quand PR commence à parler de sa vie, à raconter son enfance (qui le lui a demandé ?) ; et que MO fait de même par la suite. Mais, je crois que l’autre moment important, c’est tout simple, c’est quand PR interpelle MO et qu’il lui dit : « Mais vous, n’avez-vous pas également dû surmonter beaucoup d’adversité dans la vie? ». Là, PR touche une corde sensible, il s’était ouvert à l’autre et il lui demande d’en faire autant ; ils ont des enfances assez similaires, ils viennent de la campagne, ils ont des pères qui ont souffert de cette civilisation industrielle que les deux hommes dénoncent, bref, ils ont un point de conjonction morale, émotionnelle, intellectuelle qu’ils vont aviver et qui va les rapprocher très fortement jusqu’à la fin de leur entretien. Et ce sera tellement fort que, même lorsque le sujet est presque tabou pour ces deux hommes, exemple le "divin", et risque de les diviser, et de les voir s’affronter... et bien ! il n’en est rien. Tout cela passe comme une lettre à la poste. Leur rencontre devient presque émouvante, elle est au stade du « je t’aime, moi non plus ». Chacun a apprécié l’autre à sa juste valeur, c’est déjà un point important. Et de plus, chacun a pu « influencer » l’autre dans ses convictions les plus profondes. PR est déconcerté dans sa conviction concernant le divin, quand il voit la souffrance autour de lui (leur constat sur ce sujet, celui de la souffrance, et de la responsabilité de notre civilisation industrielle, est le même) ; MO avoue qu’il aimerait se « retrouver dans un endroit où je prendrais le temps de regarder les arbres pousser et d’écouter les abeilles voler? C’est une tentation ». Le virus de la « sobriété heureuse » l’a touché.

Le libre arbitre

Wikipédia me dit : « Le libre arbitre est la faculté qu’aurait l'être humain de se déterminer librement et par lui seul, à agir et à penser ».

On est toujours le subalterne d’un subalterne d’un subalterne, dit PR, d’où cette idée que l’homme moderne, entendons aujourd’hui, est un homme soumis à cette civilisation industrielle, qui nous asservit : nous lui donnons notre vie en échange d’un salaire. L’homme serait ainsi « prédéterminé », qu’il en soit conscient ou pas, qu’il y ait incertitude ou pas, qu’il y ait chaos ou pas.

Pour PR, cela n’a rien de « naturel ». « C’est une institution qui n’est pas du tout naturelle ».

D’où son choix de se retirer avec sa femme dans un lieu, (hors de la proximité trop immédiate de cette civilisation industrielle et « consumériste »), dans un environnement de travail et de vie (la campagne et le travail manuel agraire d’autosubsistance où rien des contraintes du travail salarié n’intervient, sinon des contraintes beaucoup plus naturelles), construisant ainsi, librement, dans la durée (l’expérience a survécu), son « maquis physique et psychologique », construisant-manifestant-concrètement ainsi « son libre arbitre » : c’est à dire, son « choix de vie », un choix volontaire, spontané (le désir d’agir et de se construire, lui avec elle, une vie, par eux-mêmes) et connaissant (sachant intellectuellement très bien ce qu’il et elle faisaient). Évidemment cela n’enlève en rien les aspects conscient et inconscient d’une telle décision : oui, qui domine vraiment son inconscient ? Qui connaît vraiment toutes les causes qui le font agir ? Pour PR, et sa femme, comme le dit MO, cette décision en était une de survie : le couple prenait son destin en main. Il voulait « savourer la vie », c’est son expression, hors la frénésie qui est le rythme de vie des gens aujourd’hui, quand la technologie a standardisé « l’homo sapiens » (qui n’est déjà plus trop sapiens dorénavant).

Un jour, j’étais jeune, 28 ans, et j’y pensais depuis longtemps, je me suis mis à la recherche d’une ferme abandonnée. J’y croyais, dur comme fer, que je m’y retrouverais bien. Et je l’ai trouvée, cette maison, une maison abandonnée, sur une ferme abandonnée, depuis 10 ans, par son propriétaire, sans eau courante, sans toilette (il fallait aller comme ça dans l’étable, nulle part).

On a ri de moi, cette maison allait s’écrouler, me dit un collègue à l’université (parce que, intéressé, il l'avait visitée). J’entends encore un voisin qui disait que, après un bon hiver froid dans le bois (cette maison que j’habitais, celle enfin trouvée, était située sur une terre de 100 hectares, pour moitié de forêt, pour moitié de terre à cultiver), une bonne expérience, entendons difficile et ingrate, de couper moi-même mon bois de chauffage (j’avais acheté une tronçonneuse dès le premier jour, et je chauffais pour moitié au bois), après que mes petits animaux de basse cours (poule, canards, lapins) auront crevé suite à de mauvais soins, après que je serai arrivé en retard, à répétition, à mon travail (en ville) à cause des tempêtes de neige à répétition, après que ma femme, qui n’y croyait pas à ce rêve agreste m’aura quitté, après que je me serai emmerdé, seul avec mon rêve... je partirais. Et bien non ! Je n’ai abandonné cette maison que pour prendre ma retraite en France à l’âge de 59 ans.

Ce rêve pourtant était survenu trop tôt. Je m’explique ainsi que, jeune, trop jeune, un peu fou, pas assez mur, un peu éclaté dans mes choix de vie au quotidien, j’aimais bien la vie facile, bourgeoise, et faire la fête (trop souvent)... je n’ai pas saisi la magnifique occasion que j’avais de « vraiment » adopter une vie différente de la vie moderne, différente d’une vie effrénée à la recherche de plaisirs, différente écologiquement (ce n’est qu’à 45 ans, suite à un troisième mariage, que j’ai construit mon premier compost. Ma femme, d’origine finlandaise, m’y a initié, comme elle m’a initié aussi à la cueillette des champignons qui pullulaient autour de la maison...), différente, oui, parce que j’avais des voisins cultivateurs qui auraient pu m’aider (ils étaient si aimables, et ils n’auraient pas demandé mieux. Mais moi, je n’ai rien demandé, obtus, fermé, aveugle comme je l’étais devant une telle opportunité). À la suite de ce mariage, je me suis rattrapé, je me suis éduqué, je me suis conscientisé davantage, nous adoptons aujourd’hui ce qu’on appelle un mode de consommation volontairement simple, écologique, équilibré, et nous avons des loisirs sains (randonnées, travaux manuels, travaux d’artistes) et des plaisirs de la table sains avec des amis voisins et étrangers (il faut imaginer les visites que nous recevons de nos pays respectifs du Québec et de la Finlande, quand on vit su Sud de la France).

Alors, pour le "libre arbitre", pour le libre choix, je comprends que j'ai essayé, mais pas assez suffisamment, et surtout, pas assez tôt. J'aurais aimé faire mieux; et même si je ne regrette rien de mes écarts de comportement, je regrette quand même de ne pas avoir agi plus tôt. J'étais prédéterminé tout le temps et je n'en étais pas assez conscient, même si, tout au long de ma carrière de prof, j'ai fustigé ce système qui nous encarcane. J'étais le premier encarcané; et je me l'étais construite tout seul, cette quasi prison qui est celle d'un prof de fac de Management.

L’hédonisme prétendu de MO

Celui-ci nous dit : « Croire que mon hédonisme passe par la dépense est un malentendu. Il s’agit d’obéir à des choses élémentaires... », je comprends: comme boire et manger, travailler et relâcher ? Certes oui. Si l’on n’en demande pas plus. Si on suit bien sa pensée, MO aime la sobre sagesse du monde paysan. « Le paysan, c’est celui qui est tenu par le pays et qui tient le pays, qui étreint une réalité... Avec l’âge on peut être tenté de s’éloigner des hommes et de se rapprocher de la nature »

Bien sûr, comme lui, j’aimerais étreindre cette sobre sagesse, m’en emparer, me la faire mienne ; je connais un peu le monde paysan, j’aime le temps qu’il prend pour étendre son fumier, faire pousser son blé, faucher son champ; je l’ai vu à l’œuvre, et je sais que lui aussi est pris par les déterminants de la technologie et des marchés, on ne peut être dupe de cela et rêver de retour à la terre « passée ». Mais on peut, comme lui le fait, écouter l’herbe pousser, les oiseaux rigoler dans les matins blêmes, et atteindre, si cela est possible, cette sagesse paysanne en cours de vie (pas attendre à la fin). À quoi cela correspondrait-il ? Peut-être à une écoute plus attentive des autres, et aussi, et surtout, à une écoute plus attentive de soi. Le corps a ses limites que la tête néglige trop souvent, soumise comme elle l’est aux déterminismes-contraintes de la vie moderne, toutes d’émotions fortes et surévaluées (quelle idiotie, cette « vie moderne », quand elle signifie « travailler plus pour gagner plus », suivre la mode qui montre la « tendance » du jour, consommer les divertissements à tout va comme si cette existence à tout va pouvait remplacer « être mieux dans sa peau »). Alors? Ma sagesse? Quelle est-elle? Que peut-elle être? Je crois qu'elle est toute simple (définitivement, j'aime ce mot: "simple"): je veux vivre chaque jour comme il vient, rien ne peut être planifié, je dois être attentif à ce qui se passe, chez chacun, en chaque occasion, et me " compromettre" chaque fois qu'il est nécessaire. Ce n'est pas si simple; il ne s'agit pas simplement d'agir "politiquement", mais aussi sociologiquement, intellectuellement, émotionellement, quand cela est nécessaire, autour de moi, dans la rue, en société, avec des amis, des proches. Il faut être "présent", non?

Nous sommes provisoirement sur cette Terre.

L’un souscrit au divin, l’autre, à tout, sauf au divin. L’un croit être heureux, l’autre, ne l’est pas parce que sa femme, qu’il aime, est malade.
Nous sommes, je crois, une toute petite parcelle de rien, un tout petit temps de rien, une étincelle de vie si fragile, une mauvaise blague presque quand on y pense... dans notre histoire et celle de l’univers. Un brin de sagesse serait de le reconnaître et de s’assurer que même cela n’existera pas en vain ; il y a tant à faire dans la recherche du bonheur, pour soi et pour les autres.


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