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Spectres de l’esclavagisme aux Etats-Unis (terreur encore vivante)

Par Borokoff

A propos de 12 Years a Slave de Steve McQueen ★★★★☆

Chiwetel Ejiofor - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Chiwetel Ejiofor

Solomon Northup (1808-1858 ?) a bien existé. 12 Years a Slave (12 ans d’esclavage) reprend le titre du récit autobiographique que Northup (joué par Hiwetel Ejiofor) écrivit et publia en 1853, après son enlèvement par des Blancs à New-York (alors qu’il était un citoyen Noir américain libre) et le calvaire qu’il eut à subir pendant douze ans en tant que mulâtre en Louisiane avant de retrouver sa liberté, par l’entremise d’un abolitionniste canadien joué par Brad Pitt, également co-producteur du film.

Michael Fassbender - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Michael Fassbender

Le moins que l’on puisse dire du troisième long-métrage du cinéaste anglais, qui fut dans une autre vie un plasticien et un vidéaste tout aussi talentueux que renommé, c’est que c’est un film âpre mais très fidèle aussi au récit des souffrances de Northup, aux humiliations et aux tortures mentales et physiques qui lui furent infligées par un « maître » aussi cruel que sadique, aussi alcoolique que violent. J’ai nommé Edwin Epps (Michael Fassbender), propriétaire en son Etat d’une plantation de coton. Epps entendait disposer de ses « nègres » comme bon lui semblait sous le simple prétexte qu’il avait payé pour les avoir. Il pouvait ainsi les traiter comme des chiens et les battre comme « des moins que rien » puisqu’ils étaient une « propriété » dont il avait l’entière jouissance. Dans tous les sens du terme hélas…

12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

12 Years a Slave marque d’abord le spectateur par sa reconstitution historique scrupuleuse. Le film, qui se situe dans une époque précédant la Guerre de Sécession aux Etats-Unis, est très précis et fourmille de détails, des marchés d’esclaves à Washington à la restitution des décors et de la propriété d’Epps en Louisiane. Mais là où 12 Years a Slave est le plus fascinant, c’est dans sa description presque clinique du quotidien des esclaves noirs, traités comme des « bêtes » battues, souillées, torturées et humiliées sans vergogne par un propriétaire aux allures de tortionnaire dément (on pense à Marlon Brando dans Apocalypse Now). Un malade dont le joug s’abattait sous différentes formes chaque jour et au gré des humeurs. A tel point qu’ « Arrête de faire ton Epps » est devenue une expression encore utilisée en Louisiane de nos jours.

Chiwetel Ejiofor - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

C’est cette terreur que le film retrace minutieusement, dans une propriété comparable à un camp de concentration. L’image est certes anachronique mais pas excessive si l’on en juge à quel point la vie y était si fragile et ne tenait à rien. Northup (irréprochable Ejiofor) joue constamment la sienne pour ne pas la perdre, lui qui doit trouver des subterfuges de plus en plus audacieux et redoubler d’intelligence, d’imagination pour contourner la foudre d’un maître aussi excentrique que vicieux. D’autant que Northup devait cacher qu’il était un musicien cultivé et un homme libre avant son enlèvement.

Chiwetel Ejiofor, Paul Giamatti - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Chiwetel Ejiofor, Paul Giamatti

A nouveau, le corps meurtri, mis à l’épreuve est au centre des attentions, des intérêts et des enjeux du cinéma de Steve McQueen. Cela donne lieu à une expérience sensorielle et physique éprouvante pour le spectateur mais qui renvoie directement et sans démagogie aux souffrances et aux tortures infligées aux esclaves. On se souvient dans Hunger de l’impressionnante dégradation physique et de la descente aux enfers vécues par le leader politique Booby Sands (incarné par Fassbender) après avoir entamé une grève de la faim. Fassbender aura joué dans les trois longs-métrages de McQueen. Dans Shame, l’acteur d’origine allemande campait un héros torturé dont l’addiction au sexe le conduisait tout droit à la damnation. Mais si l’affliction du héros nympho maniaque de McQueen passait par son corps, son constat d’échec et son impossibilité à nouer toute relation autre que sexuelle relevaient davantage d’une pathologie comme d’une souffrance morale et psychique sans fond qui l’aliénaient au final.

Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Dans 12 Years a Slave, récit d’une épopée héroïque où ne tarit jamais l’espoir de Northup, la torture est montrée en détails mais dans un souci constant d’éviter le spectaculaire, le pathos ou la complaisance. Le sang gicle au rythme du lasso qui claque. Les coups de fouet du démon Epps (fascinant Fassbender) lacèrent le dos des esclaves, entaillent les chairs en profondeur. Mais McQueen ne fait que s’appuyer fidèlement sur les écrits (méconnus) de Northup. La véracité de faits de torture narrés par Northup a été prouvée et avérée. Le réalisme, la distance et la froideur parfois avec lesquels McQueen les montrent et les dépeint n’en font que mieux ressortir leur terreur et leur abjection. Le point d’orgue et le paroxysme dramatique du film sont atteints dans une scène hallucinante, un plan fixe silencieux de plusieurs minutes dans laquelle Northup, pendu à un arbre par le cou, doit patauger du bout des pieds dans une marre de boue pour ne pas s’asphyxier et mourir.

Lupita Nyong'o, Chiwetel Ejiofor - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Lupita Nyong’o, Chiwetel Ejiofor

Avec une précision quasi chirurgicale et dans une mise en scène au demeurant assez classique (ce qui n’en fait que mieux ressortir le jeu intense et la confrontation tendue entre Ejiofor et Fassbender), McQueen fait remonter les fantômes d’un passé avec laquelle l’Amérique ne semble toujours pas avoir réglé ses comptes. L’Histoire de l’esclavagisme aux U.S.A. intéresse de plus en plus de cinéastes. C’est le cas de Tarantino avec Django et de Lee Daniels avec Le Majordome sans oublier le précurseur Amistad (dans lequel Ejiofor jouait un second rôle d’ailleurs)  de Spielberg.

Chiwetel Ejiofor - 12 Years a Slave de Steve McQueen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Gageons que les films à venir sur cette sombre et encore récente Histoire de l’esclavagisme (qui trouvera un tout aussi triste prolongement dans la Ségrégation) aient la même qualité de mise en scène, la même exigence de reconstitution historique, la même capacité à émouvoir que les vibrants acteurs de 12 Years a Slave, qui s’impose déjà comme une référence en la matière…

http://www.youtube.com/watch?v=0uGjQCg4TlY

Film américain de Steve Mc Queen avec Chiwetel Ejiofor, Michael Fassbender, Brad Pitt, Paul Dano, Paul Giamatti, Lupita Nyong’o… (02 h 13)

Scénario de John Ridley d’après le récit de Solomon Northup 

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Mise en scène : 

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Acteurs : 

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Compositions de Hans Zimmer : 

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