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[Carte blanche] Hommage à Claude Couffon, par Hughes Labrusse

Par Florence Trocmé

Né pour naître lui aussi 

À Miquel et Gilles 
 
 

Para nacer he hacido, ce titre complète les Mémoires de Pablo Neruda, publiés sous le titre J’avoue que j’ai vécu. À plusieurs reprises, Claude Couffon m’a confié que s’il devait les rédiger ses Mémoires s’intituleraient Moi aussi j’avoue que j’ai vécu. Aveu du traducteur à des œuvres originales, mais qui revendique une vie aussi intense que celle des écrivains dont il a partagé l’existence. D’autant que leur survie dépend, s’il faut en croire Walter Benjamin, de la tâche du traducteur. Toute œuvre est condamnée si elle ne peut se traduire, s’il ne reste en elle de l’incommunicable qui incitera à creuser toujours davantage dans la tradition et le communicable cette énigme.  
 
Or, Claude Couffon, décédé en décembre dernier, recèle une part du mystère de la traduction. Né le 4 mai 1926, dans le Vaugueux, un quartier de Caen, il accomplit ses classes de lycée dans la tourmente de la guerre. Contraint de choisir une seconde langue vivante, qui ne pouvait être l’allemand, pour passer son baccalauréat, il est entraîné par hasard et grâce à un réfugié républicain vers l’espagnol. En 1946, il se décide à faire le voyage en Espagne, à Grenade, où il commence ses recherches sur la mort de Federico García Lorca. Il retrouve des textes oubliés, les présente à Albert Camus qui les publie et lui demande de travailler avec lui aux éditions Gallimard. 
 
En 1951, il publie dans le Figaro Littéraire un article où est révélée pour la première fois toute la vérité sur les derniers jours du poète García Lorca. Ces révélations font grand bruit et lancent la carrière de traducteur de Claude Couffon. Elle comporte pas loin d’une centaine de livres d’auteurs latino-américains, de Nicolas Guillén et Alberti à Pablo Neruda et Miguel Asturias, de Gabriel Garcia Marquez et Juan Ramon Jiménez à Manuel Scorza et Luis Mizon, de Camilo José Cela et Ernesto Sabato à Vicente Aleixandre ou Blas de Otero. 
 
Mais son œuvre ne s’arrête pas là. Il fonde avec Charles Aubrun, professeur à la Sorbonne et Directeur de l’Institut d’Études hispaniques de l’Université de Paris, Le Centre de Recherche de l’Institut d’Études Hispaniques dont il sera le secrétaire général jusqu’en 1970. Conseiller littéraire de Maurice Nadeau, il est membre du comité de rédaction de la revue Les Lettres Nouvelles. Il collabore régulièrement aux journaux et revues comme Le Figaro Littéraire, Les Lettres Nouvelles, Les Temps Modernes, Les Lettres Françaises, Europe. La somme de ses articles est impressionnante et constitue des archives irremplaçables sur l’histoire de la littérature latino-américaine d’après la seconde guerre mondiale. On y décèle également son engagement auprès d’écrivains qui n’ont cessé de combattre la dictature, si souvent liée à l’impérialisme américain.  
 
Claude Couffon a réalisé plusieurs anthologies, notamment sur la Poésie cubaine, les Poètes du Chiapas, la Poésie hondurienne et la Poésie péruvienne au XXe siècle. Président de la Maison Internationale des Poètes et des Écrivains, à Saint-Malo, il conduit des entretiens fructueux avec Mario Vargas Llosa, futur prix Nobel, en collaboration avec Albert Bensoussan, avec Édouard Glissant et Andrée Chédid. Retenons enfin les nombreux hommages qui lui ont été consacrés, tout particulièrement en Espagne. En janvier 1985, Claude Couffon est fait Chevalier de la Légion d’honneur. La distinction lui sera remise par Léopold Sedar Senghor, agissant au nom du Président Mitterrand. 
 
Essayiste, Claude Couffon a été l’auteur d’études sur Garcia Lorca, sur Nicolas Guillén, Alberti, Asturias, Pablo Neruda et René Depestre dans la collection des Poètes d’aujourd’hui, chez Seghers, en 1986. Mais lui aussi était poète. Il a commis une dizaine de recueil dont Le Temps d’une ombre ou d’une image, en 1973, Célébrations, en 1979, À l’ombre de ce corps, en 1988, Intimité, en 2008. En 2011, il a été invité au Festival des Soirées Poétiques de Struga. Son état de santé ne lui a pas permis d’y participer, mais j’ai eu le plaisir de publier des poèmes inédits dans le Livre d’or de Struga, publié à l’occasion du jubilé du Festival, avec le concours de l’UNESCO. Dans Le Voyage immobile, dédié à Roger Guggisberg, il écrit : 
 
Nous voyageons vers le passé, 
voguons toutes voiles dehors, 
pirates de nos souvenirs, 
contrebandiers de nos mémoires… 
 
Dans l’échange des conversations que nous menions ensemble ces trois dernières années, Claude Couffon tenait à souligner qu’il n’avait jamais écrit ses poèmes sous une quelconque influence des illustres auteurs qu’il traduisait. Des fragments de texte, racontait-il, le traversaient fréquemment dans un demi-sommeil. Il en écrivait la composition à son réveil, sans autre recherche. J’ignore, à la vérité, quelle signification attribuer à cette dictée quasi-automatique et très revendiquée. Mais à ce que j’en pressens, elle correspond à ce métier de traducteur où excellait Claude Couffon. Il se refusait à toute théorisation et fuyait autant que possible les investigations savantes. Traduire pour lui, c’était être saisi par un texte et transmettre le contenu de cette affinité en le déplaçant dans une autre langue. Je dis bien le contenu, ce qui implique la rigueur et n’exclut nullement l’expérience. Il est remarquable que les auteurs traduits par Claude Couffon aient toujours admiré à la fois sa fidélité et sa liberté. Sa fidélité ouverte qui reconstruit dans les moindres détails l’original, sans le recouvrir, et la liberté d’élargir sa propre langue à partir de celle qui s’offre corps et âme à la traduction. 
 
 Janvier 2014 
 
[Hughes Labrusse]

Claude Couffon est mort le 18 décembre 2013.

  



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