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[Critique] UN AMOUR D’HIVER

Par Onrembobine @OnRembobinefr

[Critique] UN AMOUR D’HIVER

Titre original : Winter’s Tale

Note:

½
☆
☆
☆
☆

Origine : États-Unis
Réalisateur : Akiva Goldsman
Distribution : Colin Farrell, Jessica Brown Findlay, Russell Crowe, Eva Marie Saint, William Hurt, Jennifer Connelly, Will Smith, Kevin Durand…
Genre : Drame/Fantastique/Romance/Adaptation
Date de sortie : 12 mars 2014

Le Pitch :
Dans les années 1890, un voleur nommé Peter Lake est en cavale à travers Manhattan, poursuivi par son ancien boss, un monstre défiguré appelé Pearly Soames. L’intervention magique d’un cheval volé l’aide à s’échapper, mais Peter décide de cambrioler une dernière maison avant de quitter la ville. Là, il rencontre Beverly Penn, une héritière souffrant de tuberculose qui n’a que six mois à vivre. Les deux tombent éperdument amoureux. Convaincu qu’il pourra trouver un moyen de sauver sa nouvelle compagne, Peter la rejoint dans sa maison familiale à la campagne et gagne l’amitié de son père strict. Mais Soames et son mystérieux patron démoniaque préparent un complot qui empêchera le miracle entre les deux amants de se réaliser. Un siècle plus tard, Peter se réveille en 2014, amnésique, et découvre que l’existence d’une mère et de sa fille mourante pourrait bien être lié au destin de sa bien-aimée…

La Critique :
De nos jours, les bandes-annonces illustrent une science tellement cynique et astreignante au cinéma que si on n’est pas en train de nous spoiler toute l’histoire (ou au moins la première demi-heure, dans le cas d’Iron Man), il est raisonnable de soupçonner que le studio a quelque-chose à cacher. Pas nécessairement un rebondissement ou un caméo surprise, ma is l’intrigue elle-même, parce qu’ils pensent que si le spectateur savait à quoi s’attendre, il ne prendrait même pas la peine de payer sa place…

Ceci semble être le cas avec Un Amour d’Hiver (inspiré très librement d’un roman de Mark Halprin et qui n’a rien à avoir avec Le Conte d’Hiver de William Shakespeare), dont le marketing et les bandes-annonces promettent guère plus qu’une succession d’imageries de romance à l’eau de rose – Des costumes victoriens ! Un lascar charmant ! Central Park sous un ciel de minuit ! Un joli destrier ! – mais qui se révèle être un des casse-têtes cinématographiques les plus bizarres (et bizarrement épouvantables) vus de récente mémoire. Le genre de film qui aurait pu être imaginé comme la satire d’une production catastrophique dans les coulisses d’une comédie hollywoodienne, mais effroyablement réelle. Les cinéphiles déplorent à juste titre les tendances de la machine hollywoodienne à chasser et écraser des visions artistiques authentiques, mais en vérité, c’est aussi un effet secondaire de sa fonction que d’empêcher l’existence de désastres comme celui-ci.

Il y a des mauvais films, et puis il y a des films comme Un Amour d’Hiver. Plausiblement, cela pourrait bien être un de ces désastres artistiques tellement singulier dans ses échecs que le meilleur moyen de le critiquer serait de raconter le film à un ami, moins dans un exercice d’analyse filmique et plus dans la veine d’un acte de purgation psychologique. Jusqu’ici, la seule encapsulation qui me vienne à l’esprit serait la suivante : Highlander, raconté par une fillette de quatre ans à ses peluches, après avoir subi un énorme traumatisme crânien, puis réadapté à l’écran par Tommy Wiseau. L’effet est curieux : le choc d’avoir survécu à un truc pareil laisse sans voix, mais ce sentiment incompréhensible de déroutement qui persiste longtemps après est tonifiant. À côté, les navets cyniques qu’on a l’habitude de voir semblent tellement paresseux et complaisants dans leur médiocrité bancale. On oublie une bouse comme le remake de RoboCop avant même qu’elle soit terminée, mais Un Amour d’Hiver est une blague qui, espérons le, pourra être racontée pendant bien des années à venir.

À défaut d’autre chose, saluons le fait qu’il a peu de gens au cinéma ces temps-ci qui sont aussi balèzes pour ce qui est de jouer la carte de la sincérité que Colin Farrell. Si nous, spectateurs, ne croyons pas à l’histoire qu’il essaye de nous vendre, au moins on voit clairement que lui y croit, de tout son cœur. Autrement dit, il est l’acteur parfait pour être à la tête d’une folie comme celle-ci, et peut-être la seule personne qui peut sortir une réplique du genre « Je suis attiré vers elle, comme l’oxygène quand je suis sous l’eau », et faire en sorte que ça sonne vrai. Mais Farrell n’est pas suffisamment balèze pour parler à un cheval volant, ni rendre regardable une histoire d’amour qui défi les lois du temps et de l’espace, avec des démons maléfiques qui n’ont rien de mieux à faire que contrecarrer une relation (ou « un miracle », comme ils disent dans ce monde). Personne n’est aussi balèze que ça.

Ce conte de fée à peine intelligible se déroule pendant plus d’une centaine d’années, débutant avec Farrell échouant orphelin sur les côtes américaines au début du 20ème siècle après avoir été envoyé à la dérive en bateau miniature par ses parents immigrants russes (le bateau est inscrit avec la plaque « Cité de la Justice », qui compte comme une des allusions mythiques les plus subtiles du film). Il grandit pour devenir un cambrioleur beau-gosse du nom de Peter Lake (bizarrement doté d’un accent irlandais plus prononcé que celui qu’adopte Farrell habituellement), qui est entrainé dans un combat singulier contre une armée de malfrats qui règnent sur les rues de New York et s’habillent tous pareils avec des chapeaux melons qui les font ressembler à un boys-band rejeté des Newsies.

Le chef de cette bande de quarante et quelques voleurs est Russell Crowe, savourant une autre prestation affreuse en tant que gangster balafré du nom de Pearly Soames, qui marmonne, fulmine et cabotine à mort contre « les âmes et les miracles » (après l’avoir vu en faire des tonnes dans Les Misérables, on a l’impression qu’il fait exprès, maintenant) et collectionne l’or et les diamants parce qu’il pourra les utiliser pour transformer le clair de lune en hologrammes prismatiques qui peuvent prédire l’avenir (non, sérieusement). Au cas où vous ne le saviez pas, Crowe est aussi un démon venu de l’Enfer qui veut la mort de Peter et qui s’amuse à tuer ses hommes de main sans aucune raison valable. Kevin Corrigan est flanqué à la porte prématurément, sans doute parce qu’il se fait chier.

Revenons un instant à ce cheval volant mentionné plus haut. Ce destrier magique a un nom, apparemment, mais on ne l’entend jamais, et nous offre le spectacle hilarant de le voir surgir de nulle part comme le logo de TriStar à plusieurs reprises pour sauver le héros quand l’intrigue en a besoin. Peter l’appelle « Cheval », et lui fait totalement confiance parce que son Sage Copain Inuit/Personnage Cliché N°4,721 nous informe que c’est son guide spirituel. À un moment, le personnage de Crowe dit que c’est un chien, sans explication.

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Peter tombe raide-dingue amoureux de Beverly Penn, la fille angélique rousse d’un rédacteur-en-chef qui, dans la tradition de clichés moisis qui sont sortis du frigo par ce film comme s’ils étaient tout frais, meurt de la maladie Ali McGraw : c’est-à-dire le genre de tuberculose imaginaire qui ne porte aucune atteinte à la beauté de l’actrice et dans le contexte du récit, l’oblige à garder son corps chaudement enfiévré à une température glaciale…mais c’est pas grave parce que la fièvre lui permet d’avoir des visions flous de « tout ce qui est entre-lié » et de la lumière des étoiles, qui sont en fait un écho des gens morts quand ils vont au paradis. Elle n’a jamais été embrassée, ce qui mène à une scène de sexe PG-13 avec une bande-son piano en bonus qui est la façon hollywoodienne de nous informer qu’une vierge est en train d’être déflorée. Et ensuite, un certain prince de bel air a droit à un caméo perplexe dans le rôle de Lucifer lui-même pour aider le public à absorber le fait que cette histoire d’amour à gros budget est menacée par un complot qui a pour objectif de faire en sorte que le héros tue sa copine en lui faisant l’amour.

Si vous n’avez rien compris, c’est normal, et c’est un peu la sensation que l’on éprouve en assistant à Un Amour d’Hiver. On a certainement ici affaire à un récit ambitieux ici, notamment pour ce qui est du nombre de péripéties mélodramatiques, mais malgré tout, cela reste risible. Peut-être pourrait-on prendre la peine de le défendre si on ne prenait pas en compte la misère provoquée par son réalisateur. Akiva Goldman a gagné un Oscar pour son scénario d’Un Homme d’Exception, dont les éloges prestigieux semblent avoir oublié son travail sur des chefs-d’œuvre comme Le Droit de Tuer ou Batman & Robin (parce que oui, Joel Schumacher n’était pas l’unique responsable). À un moment, on le considérait comme un des pires scénaristes d’Hollywood, son nom sonnant comme la promesse de grosses conneries, de jeux de mots lourdingues et de réécritures stupides (Da Vinci Code, Je Suis Une Légende, Perdus dans l’Espace…).

Voilà peut-être pourquoi on ressent une certaine schadenfreude, à savoir un plaisir pervers pour ce qui est découvrir à quel point Goldman est surendetté alors qu’il fait ses débuts derrière la caméra, se cassant la gueule sur des hectares de mythologie dense, essayant désespérément de transformer un bordel pas possible en simple histoire d’amour. Sa décision de distribuer des infos narratives par petits morceaux revient lui exploser à la figure, tandis que des personnages se précipitent -tous en même temps- pour expliquer des choses magiques qui viennent d’arriver.

Parfois, ils font même des lapsus : quand Russell Crowe et compagnie, par exemple, se retrouvent incapables de quitter la ville de New York pour suivre Peter et sa bien-aimée jusqu’à leur maison de campagne (où Peter murmure à l’oreille des machines et visite une serre qui a été transformée en copie conforme du cercueil de Blanche-Neige parce que c’est comme ça et pas autrement), il hausse les épaules et dit « ce sont les règles ». Une production comme celle-ci serait complètement à l’aise parmi les films qui dans le passé commençaient avec un générique introductif interminable (ou encore mieux, pourquoi pas une tête fantôme pour raconter l’intrigue, comme dans Zardoz ou Dune ?)

Un Amour d’hiver s’écroule totalement quand, après une heure et quelque de fantaisie à la guimauve horriblement construite qui gave la narration de miracles et de lumière magique et de déclarations répétées comme quoi « on est tous liés les uns aux autres » parce que insérez des détails narratifs superflus, le film saute un siècle entier quand Russell Crowe fait tomber Colin Farrell du pont de Brooklyn en lui assénant des coups de boule, et le tout devient assez difficile à expliquer ensuite. Il est possible que Farrell se réveille amnésique en 2014 et passe son temps à faire le SDF immortel en dessinant compulsivement sa bien-aimée sur les trottoirs à la craie, puis rencontre Jennifer Connelly, jouant le rôle sous-écrit de Lois Lane version critique gastronomique (sans blague), et doit maintenant sauver sa petite gamine qui souffre d’un cancer. Parce que oui, le film avec des t-shirts de Jimi Hendrix en 1915 et des gens qui se transforment en neige quand on leur tranche la gorge, décide de retomber sur des enfants mourants pour nos arracher des larmes.

Ce genre de réalisme magique et de narration féérique n’est pas nécessairement impossible à accomplir, mais Un Amour d’Hiver est un argument convaincant pour que ça ne puisse jamais fonctionner de cette façon. Se baser des occurrences surnaturelles dans quelque chose qui ressemble à la réalité peut donner une esthétique intéressante (La Cité des Anges ou plus récemment Les Bêtes du Sud Sauvage sont de bons exemples), mais le film n’arrive pas à se décider : doit-il être allégorique ou figuratif ? Russell Crowe utilisant l’or et les diamants comme s’il lisait dans le marc de café est une jolie métaphore pour assimiler l’avarice à la magie noire, mais faire apparaître des cartes 3D de Manhattan pour la démontrer a juste l’air ridicule dans un drame historique. C’est comme si le Loki de Tom Hiddleston débarquait en plein milieu de The Dark Knight Rises : le genre est le même, mais les tonalités ne vont pas ensemble.

Et pourtant, malgré tout, il est encore tentant dire qu’un film comme celui-ci est recommandable. Non pas parce qu’il est bon (il est abominable !) mais parce qu’il a tout du parfait exemple de mauvais cinéma, à l’instar de ces nanars comme Flowers in the Attic, The Room ou pourquoi pas Batman & Robin. Et dans cette ère culturelle de plus en plus fragmentée et diversifiée, on a toujours de la place pour une autre de ces questions: « Où étiez-vous la première fois que vous avez vu Un Amour d’Hiver ? »

@ Daniel Rawnsley

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Crédits photos : Warner Bros. France

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