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4 avril / Chicago, lettre de prisonnier

Par Blackout @blackoutedition
4 avril Chicago, lettre de prisonnier C'est bizarre de penser que moi, condamné à mort, je vais mourir en même temps que tout le monde. Y aurait-il une justice ? Toutes ces années à clamer mon innocence qui n'ont servi à rien. Et là, tous égaux... Ce trente et un décembre 1999 est un jour de liesse pour moi. Tout à l'heure, les prisonniers ont frappé les barreaux avec leur gamelle, tous ensemble, et moi j'entendais la sortie de la messe, peut-être même un mariage. Cette volée de cloche m'a libéré et j'écris pour toi pour toi qui m'attends depuis si longtemps. Tu m'attends et je me suis tu. Tu m'attends et têtue, tu t'es tue. Rassure-toi je ne parlerai pas plus aujourd'hui que les cinq ans de détention préventive qui ont précédé mon inculpation. Mais justice il y aura, puisque selon les prévisions nous mourrons ensemble cette nuit à zéro heure. Je me suis tu et pendant ce temps tu étais libre, libre d'élever notre enfant et d'avoir des amants. Satisfait ? Non. Libéré seulement si Dieu existe et qu'il nous a jugés. Je t'ai aimée et je t'aime encore du fond de ma geôle et la dernière image que j'aurai sera la tienne tenant un enfant que je ne connais pas et qui n'est pas de moi. Là aussi j'ai tenu bon, je me suis tu. Une mer de silence qui nous engloutit tous. Le juge mourra aussi. Le juge qui n'a tenu compte que de la couleur de ma peau, mais pas de la sale race du mec qui t'a violée. Peut-être aurais-tu eu les circonstances atténuantes. Avec un autre juge. Il va mourir en même temps que nous, en même temps que les juges du monde entier et s'ils sont tous du même bois ce ne sera que justice. Mon avocat commis d'office, accroché à ma bourse comme une hyène à un morceau de cadavre pourrissant. Mon cas était indéfendable disait-il en suçant mon pognon, un jour plus noir que les autres. J'ai eu envie de l'étrangler, qu'est-ce que je risquais ? Deux chaises électriques ? Il va mourir en même temps que nous, et j'en jouis par avance. Tous les jurés, tous blancs et tous du Sud. Ils n'ont pas écouté mes plaintes et ma douleur et tous, tous blancs et tous du sud, m'ont cloué au pilori. La délibération a duré à peine une heure. Une heure pour envoyer un homme noir à la mort. Douze hommes en colère, mais pas un ne s'est élevé pour se poser la question : et si nous nous trompions ? Tous ensemble, ce soir, ils vont mourir en même temps que nous. Et le public, debout à l'annonce du verdict, qui a applaudi à tout rompre. Jamais me glissa le flic qui me gardait et qui va mourir avec nous, il n'avait vu telle unanimité dans un procès. Tout le public cette foule haineuse aveugle, elle va mourir en même temps que nous. Il paraît que certains prisonniers ont profité de la panique ambiante pour tenter de s'évader, ils ont été abattus sans sommation. S'évader où ? Pourquoi ? Je t'écris cette lettre que je te donnerai cet après-midi au parloir pour déverser cette boule de haine qui me coince la gorge. Et si les prévisions étaient inexactes ? Si la fin du monde n'avait pas lieu ce soir ? C'est que Dieu n'existe pas et continue à se taire, que ma mort serve à quelque chose.

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