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Gregor von Rezzori, Le Cygne

Par Eric Bonnargent
Naissance d'une plume

Romain Verger

Gregor von Rezzori, Le Cygne

© Jeff Bark, Woodpecker

S’il doit sa notoriété internationale à ses Mémoires d’un antisémite (1990), cet écrivain autrichien qui fut aussi journaliste, peintre, scénariste et acteur (il tourna notamment avec Louis Malle), Gregor von Rezzori reste l’auteur d’une œuvre littéraire relativement méconnue en France. Je l’ai découvert il y a quelques années à la lecture de son roman Sur la falaise (1998), somptueux et ébouriffant, puis de Neige d’antan, mémoires d’où jaillissent de saisissants portraits de famille. Fortement autobiographique, imprégnée de son destin d’apatride (Rezzori assiste à l’effondrement de l’empire austro-hongrois qui l’a vu naître en 1914 avant de partager son existence entre la Roumanie, l’Autriche, l’Allemagne, la France, les États-Unis et l’Italie où il s’éteindra), son œuvre est admirable par la qualité de son style, auquel rendent hommage les traductions qui nous en sont proposées, et la puissance évocatoire des situations dépeintes.
Paru en 1994 alors qu’il a déjà publié l’essentiel de son œuvre, Le cygne est un court roman mêlant subtilement autobiographie et fiction. Le narrateur y retrace quelques jours de sa préadolescence dans un récit centré autour de la mort de l’oncle Sergueï, un héros épique passablement grotesque qui, à défaut de mourir vaillamment sur les champs de bataille de la guerre de 14, s’est suicidé d’une balle dans la tempe :
« Grimé comme un cabotin, déguisé dans l’uniforme de la garde d’un empire depuis longtemps englouti, bardé des insignes d’un grade qu’il aurait atteint s’il était resté en Russie et si la Russie était restée l’empire du tsar, couvert et constellé de décorations qui lui auraient été décernées pour peu qu’il eût méritoirement pris part à quelques campagnes glorieuses qui n’avaient jamais été menées, un imposteur donc, si l’on veut, un escroc, dans le meilleur des cas un doux rêveur, il était pourtant ici, sur son lit de mort improvisé, et d’une façon stupéfiante d’authenticité, absolument indubitable, tout ce qu’il avait prétendu être. »
En s’ouvrant sur l’évocation d’un vol de mouche à viande décrivant d’amples volutes autour du cadavre étendu sur un billard faisant office de catafalque improvisé, le récit scelle d’emblée la mort à la vie, plaçant le texte sous le signe des contraires et de leur troublante alchimie. La fermentation des chairs qui travaille tout autant la matière du texte fonde l'alliance de l'entropique et de l'hormonal.
La décomposition du corps signe l’engloutissement d’un monde (cet empire austro-hongrois dissous au lendemain de la Grande Guerre), la fin de l’enfance, enfin la désintégration d’une famille dont le mérite inattendu aura été d’arracher l’enfant à l’atmosphère étouffante et morne d’un pays rythmé par « la monotone succession des saisons », les « hivers engourdis par le gel » et les « étés aux chaleurs d’étuve ». Tantôt, c’est un éclat de rire convulsif et nerveux de l’enfant qui fait imploser l’harmonie familiale, tantôt un trait de plume ironique du narrateur adulte qui chasse tout apitoiement et inclination à la nostalgie.
Mais c’est surtout à la faveur de ce deuil que l’enfant va se voir révéler le mystère de la vie, comme une montée de sève :
« Je ressens cette puissante impression de monde contenu dans un seul regard, la dimension cosmique immédiatement perceptible de l’immensité du ciel, de la lumière, de l’air, de la terre et du mystère de la vie, de la croissance des plantes proliférant sans un bruit, du grouillement invisible de myriades de créatures bizarres travaillant à une naissance toujours renouvelée et à une incessante disparition. »
Nous suivons les mouvements d’une conscience déchirée entre scepticisme (« je portais en moi toute l’histoire de ma vie, passé et futur confondus dans un moi dont je savais aussi qu’il contenait déjà tout son accomplissement, ses pertes et ses renoncements ») et hédonisme. Un éveil à la sexualité qui se cristallise autour de la figure de Tania, la sœur ainée, dont le corps de femme pointe chaque jour un peu plus sous celui de l’adolescente et dont il mesure toute la sensualité, contre toute attente, au cours de cette veillée funèbre, puis des funérailles. C’est d’ailleurs au fond d’une fosse de cimetière qu’il vit ses premiers émois, dans un trouble corps à corps avec une jeune fille du village.
Dans la dernière partie du récit, cruelle et haletante, le frère entraîne Tania dans une chasse au cygne acharnée. Une expédition initiatique, nourrie d’un symbolisme puissant et riche de résonances germaniques. L’animal lutte, résiste aux coups de carabine maladroits de l’enfant, déployant l’énergie d’une jeunesse qui se refuse à mourir et à se voir souiller de sang. L’enfant ne s’appartient plus. Dépossédé de toute sensibilité par un désir dont le sens lui échappe encore, il ne lâchera sa proie qu’après s’être rendu détestable au regard de sa sœur dans un geste d’irréparable rupture :
« Il me fallut une vie remplie de toutes sortes d’expériences pour me faire comprendre — je ne parle ici que de moi parce que ma sœur Tania mourut peu de temps après — pourquoi cette journée funeste pèse tant sur mon cœur, comme si elle contenait un péché : pas seulement un sacrifice de chasseur consenti aux règles de la bienséance en matière de protection des animaux, mais une souillure de la pureté de notre enfance, de surcroît inconsciemment intentionnelle. »
Enfin, les dernières lignes de cet admirable récit nouent le forfait à la naissance de la vocation d’artiste et d’écrivain dans un final éblouissant.
Gregor von Rezzori, Le Cygne, Éditions du Rocher, [1994] 2006. Trad. : Jacques Lajarrige. 16 €. 
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