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La belle est la bête.

Publié le 27 mai 2014 par Christophe
J'étais super fier de moi, quand j'ai trouvé ce jeu de mots, alors que je lisais notre roman du jour... Et puis, quelques pages plus loin, je l'ai lu sous la plume de l'auteur... Désillusion terrible ! Peu importe, à plus d'un titre, ces cinq mots sont ce qu'il y a de mieux, je pense, pour illustrer le billet consacré à "Animale, la malédiction de Boucle d'Or", de Victor Dixen (chez Gallimard Jeunesse, mais le roman est aussi parfait pour un public adulte). Eh oui, à peine rentré d'Epinal, la tête encore pleine d'images, les oreilles bruissant de la douce rumeur de ce salon à l'ambiance exceptionnelle, je vous parle de l'auteur qui nous a accompagnés pendant ces quatre jours avec le statut de "Coup de coeur du festival". Et ce livre, hommage aux contes et à la littérature du XIXe siècle, est une belle découverte, un bon moment de lecture.
La belle est la bête.
Elle s'appelle Blonde. On l'a nommée ainsi lorsqu'elle est arrivée dans ce couvent lorrain, orpheline, vouée malgré elle à passer sa vie entière entre ces murs quand les autres jeunes filles qu'elle y côtoie, issues des meilleures familles de la région, les quitteront bientôt pour se marier avec de beaux partis. A 17 ans, Blonde est donc un peu à part...
Mais, elle n'en a cure. La jeune fille traverse la vie dans une sorte de léthargie, les yeux cachés derrière de drôles de lunettes, son abondante chevelure soyeuse et lumineuse couverte d'un voile. Solitaire, elle traverse la vie sans rien lui demander, ni en attendre. Jusqu'à ces jours de 1832 où deux rencontres presque simultanées vont bouleverser son existence...
Il y a la rencontre avec Gaspard. Le jeune homme est apprenti et suit son maître, sculpteur, venu au couvent pour y réaliser une statue. On ne va pas parler de coup de foudre entre Blonde et Gaspard, le contexte ne s'y prête pas, mais leurs regards se sont croisés et, tandis que le garçon est sous le charme, intimidé, l'adolescente, elle, ressent des émotions inconnues... Une relation qui ne va pas manquer d'être remarquée et de faire des jalouses...
L'autre rencontre est plus étrange. D'abord, parce qu'il s'agit d'un vieil homme. Ensuite, parce qu'il vient frapper à la fenêtre de la chambre de Blonde, discrètement, pour conserver le secret de cette visite. Mais qui est-il ? Qu'a-t-il de si important et de si terrible à révéler à Blonde pour agir de cette manière, sans passer par la Mère supérieure ?
Son passé. Voilà ce que détient cet homme, qui laisse à Blonde des documents concernant ses origines, ses parents... Et, il y a de quoi désarçonner l'adolescente qui découvre une histoire qui n'a rien à voir avec celle de l'orpheline confiée à un couvent... Bouleversée par ces révélations, elle décide de tout mettre en oeuvre pour en savoir plus, pour comprendre...
La conjonction de ces deux rencontres va alors avoir une conséquence inattendue... Inattendue, mais redoutée par certains. En effet, c'est une métamorphose qui va se dérouler, la prise de conscience de Blonde des mensonges sur lesquels est fondée son existence entraînant chez elle des changements difficiles à maîtriser, des accès de violence incontrôlables, terribles, qui la surprennent elle-même.
Des accès qui, alors qu'elle en apprend plus sur son passé, sa naissance, vont se faire plus nombreux, plus violents... Mais qu'arrive-t-il donc à Blonde ? Pourquoi, lorsque peur et colère la gagne, semble-t-elle agir à l'instinct comme un animal, et non plus comme un être humain ? Bientôt, autant pour trouver des réponses que pour fuir les ennemis puissants que ses recherches ont éveillé, elle doit fuir. Et ne plus compter que sur Gaspard, son seul allié. Mais jusqu'à quand réussira-t-elle à enrayer le processus qui la mine ?
"Animale" est un roman très composite, à la fois roman d'aventures, roman fantastique, hommage au genre littéraire romantique et aux contes de fée, particulièrement ceux des frères Grimm. D'où cette tonalité assez sombre et pourtant prenante, envoûtante, ces personnages hauts en couleur, aux personnalités souvent complexes, contrastées. Rien n'est tout blanc ou tout noir, contrairement aux apparences ou aux premières impressions...
Roman d'aventures, parce qu'il se passe énormément de choses dans les 430 pages de ce roman. En particulier lors de cette fuite que j'ai évoquée plus haut. Des rencontres-clés, de nouvelles expériences mais aussi des drames et cette violence qui se manifeste brusquement, créant des pics de tension. Un suspense s'installe également, mais il évolue au fur et à mesure que l'intrigue avance, en lien avec les faits racontés. La question des origines qui crée se suspense n'est plus la seule finalité de l'histoire.
Roman fantastique, dans un univers qui est bien le nôtre. Le fantastique s'incarne, ici. Et, dans ce roman où la question de la métamorphose tient un rôle crucial, il prend des formes parfois surprenantes. Mais, c'est surtout la façon dont Victor Dixen l'utilise qui m'a intéressé. Elle ne vient pas de la magie, d'une quelconque malédiction, mais de tout autre chose. Et surtout, ses effets également sont très particuliers.
Ne vous attendez pas à une débauche d'effets, ce n'est pas le cas. Et c'est aussi ça qui est agréable. Le dosage est bon et le fantastique n'est là que pour servir l'intrigue. C'est efficace, cela pose des questions, dès le prologue dont nous allons reparler dans un instant, et jusqu'au final du roman. Les réponses ? Certaines sont là et constituent le coeur de l'intrigue. D'autres attendront le deuxième volet de ce qui sera un diptyque.
Hommage au romantisme littéraire. On le comprend dès les premières lignes du livre, dès les premiers mots, même : "Il neigeait." Ca ne vous rappelle pas quelque chose ? Un des plus célèbres textes de Victor Hugo, extrait des "Châtiments", retraçant la retraite de Russie. De ce passage, ous reparlerons prochainement plus en détails, puisque Victor Dixen consacre à cette épisode une novella que j'ai rapportée d'Epinal.
Pourtant, ce n'est pas Hugo qui traverse le corps du roman, mais bien Châteaubriand. Il est, avant même Victor Hugo, le précurseur du romantisme à la française. On ne le croise pas en personne, mais son oeuvre imprègne la première partie du roman et influe sur le cours des événements. Quant au romantisme, il marque "Animale" de sa patte (sans mauvais jeu de mots) sombre et tourmentée, où l'amour n'est jamais très loin du désespoir.
Les forêts, autre grand symbole romantique, sont aussi très présentes dans le livre. Les forêts vosgiennes, cousines de celle de la Forêt Noire, qui inspira de nombreux auteurs du XIXe, dont les frères Grimm. Ajoutez-y la nuit, très présente dans le roman, et vous comprendrez que le noir est dominant... Et renforce la puissance d'attraction de l'étonnante chevelure de Blonde, seul point lumineux dans tout cela (en fait, il y en a un second, mais je ne vous en parlerai pas ici).
Et, puisque le nom des Grimm est lâché, venons-en aux contes. L'un d'entre eux apparaît dans le sous-titre du roman, "Boucle d'Or et les trois ours", et il est à la source de l'histoire. Pourquoi, comment ? Lisez "Animale" ! Mais Victor Dixen a eu la bonne idée de réfléchir à ce qui aurait pu se passer après la fin de ce conte. Et de là...
Mais, Boucle d'Or n'est pas le seul conte qu'on croise dans le roman de Victor Dixen. Le titre de mon billet évoque "la Belle et la Bête", même s'il en fait une relecture assez surprenante. On croise aussi Cendrillon, le Petit Poucet et d'autres encore. Mais en soi, l'histoire de Blonde est aussi un conte. Reste à savoir si, à la fin, elle se mariera et aura beaucoup d'enfants...
Voilà tout ce qu'est ce roman, et sans doute encore beaucoup d'autres choses. Un roman édité par une maison jeunesse, en lice pour le Prix Imaginales des Collégiens, mais qui, je pense, régalera aussi les adultes. En tout cas, j'y ai pris beaucoup de plaisir, ce qui n'est pas toujours le cas avec la littérature estampillée jeunesse. Je suis un vieillard, que voulez-vous !
Sans doute un adulte et un adolescent en auront-ils une vision différente, sans doute ne s'attacheront-ils pas aux mêmes choses. Mais l'univers de Dixen, son histoire, l'atmosphère si particulière qu'il a créée ont de quoi faire passer un bon moment. Pour les jeunes lecteurs (enfin, pour les parents qui passeraient par-là et se poseraient la question), la violence est présente dans ce roman, mais elle est essentiellement suggérée, assez peu montrée, si ce n'est ses conséquences visibles.
Et puis, un conte, ça doit quand même faire un peu peur. Alors, oui, les scènes un peu plus violentes sont là pour ça, mais c'est aussi l'inconnu qui met sous tension. Non, ce commentaire n'a rien à voir avec une quelconque situation électorale récente... Quoi que... La peur que suscite l'autre parce qu'on ne sait pas qui il est, parce qu'on ne le comprend pas, tout cela est aussi au coeur d' "Animale".
L'instrumentalisation de cette peur, que ce soit pour des raisons politiques ou religieuses, crée ce climat dangereux dans lequel doit évoluer une Blonde qu'on traque et qui ne peut répondre qu'en renforçant les préjugés qui courent sur elle. Quant à ce qui pourrait l'aider, là aussi, l'ignorance et l'intransigeance ont tout mis en oeuvre pour l'effacer...
Blonde, bien malgré elle, incarne un forme de tolérance, elle a en elle ce mélange inaliénable, beau et tragique à la fois qu'on obtient quand l'amour croise l'impossible. Née d'un tabou enfreint, elle va suivre ce chemin tracé pour elle, sans avoir le choix. Je ne suis pas certain que Blonde soit d'une nature particulièrement rebelle. D'ailleurs, la première fois qu'elle s'enfuit du couvent, elle y revient. Ensuite, elle s'en éloignera contrainte et forcée.
Non, c'est son instinct de survie qui la met en mouvement. Comprendre ce qui lui arrive, ces phénomènes qu'elle ne maîtrise pas et qui, une fois enclenchés, pourraient la conduite vers une issue redoutable, inquiétante. A elle, et à Gaspard, s'il peut l'aider, d'empêcher la jeune fille de franchir un point de non-retour.
Tout cela est mené avec brio et précision, le livre se dévore tant on a envie de connaître le(s) fin(s) mot(s) de l'histoire. Il y a encore beaucoup de choses dont j'aimerais vous parler, mais cela nous entraînerait trop loin dans l'histoire, cela en dévoilerait trop. Cela concernerait Blonde et la façon dont Victor Dixen évoque le processus de métamorphose, les personnages qui l'entourent, plutôt ceux qui lui en veulent, d'ailleurs, mais aussi quelques-uns qui lui seront de bon secours, comme Madame Lune...
C'est un roman riche, tant dans le fond que dans la forme, une vraie découverte qui, je trouve, a amplement mérité son "Coup de coeur" des Imaginales. Une littérature d'imaginaire qui montre aux détracteurs de ces genres qu'ils peuvent être profonds et finement construits, en phase avec les réalités du monde, pour mieux les mettre en évidence, ainsi que leurs éventuels dysfonctionnements.
Blonde est un personnage fort et réussi, qui sait attirer la sympathie d'emblée mais aussi, par la suite, et là encore, malgré elle, nous émouvoir, nous inquiéter, nous effrayer... Le lecteur capte parfaitement l'humanité en détresse de ce personnage, la fatalité terrible qui la broie doucement et cette descente, non pas aux enfers, mais vers le plus profond de notre biologie, vers la part animale qui sommeille en chacun de nous.
Nous qui oublions tellement souvent que nous sommes aussi des animaux...

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