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Viva de Patrick Deville

Par Sylvie

RENTREE LITTERAIRE 2014

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Editions Seuil "Fiction et compagnie", 2014

Assurément, cette rentrée littéraire française est historique...On convoque les personnages historiques, connus ou moins connus, pour réfléchir à des choses plus abstraites comme le rôle du spectacle de masse (Eric Vuillard dans Tristesse de la terre) ou la notion de l'engagement. C'est le cas de Patrick Deville, modèle exemplaire de l'écrivain voyageur, qui depuis quelques années parcourt l'Afrique, l'Asie et l'Amérique dans le temps et dans l'espace. l'Exofiction, la création de la fiction à partir d'éléments réels, a de beaux jours devant elle.

Après le Cambodge de Kampuchéa, c'est au tour du Mexique d'être revisité par la plume flamboyante de Deville. Plus précisément le Mexique des années 20 et 30 qui, après la révolution zapatiste, voit naître ou affluer nombre d'écrivains, intellectuels, artistes. Il y a les natifs, le muraliste Diego Rivera et Frida Kahlo et une multitude d'exilés qui fuient les purges staliniennes. Parmi ces derniers, le plus illustre, Léon Trotsky qui débarque en 1937 et l'écrivain de  Sous le volcan, Malcolm Lowry, qui écrira son chef d'oeuvre en 10 ans, choisissant l'engagement dans la littérature plutôt que l'engagement en politique.

Deville va convoquer ces deux figures illustres en quête d'absolu pour réfléchir justement aux affres de l'engagement. Alors que Trotsky choisit l'engagement politique, Lowry choisit le retrait dans son jardin de la création, modèle du paradis perdu dans son célèbre roman.

Mais les deux grandes figures ont un "socle" commun : Trotsky, modèle du sacrifice à la révolution, plus grand écrivain du 20e siècle selon Mauriac a été toute sa vie tenté par le retrait, par la vie dans la nature et la lecture. Ce qui explique son refus du pouvoir à la mort de Lénine, lui le grand intellectuel face à l'inculte Staline.

Voici un passage admirable :

" Ils ont le même goût du bonheur, un bonheur simple et antique, celui de la forêt et de la neige, de la nage dans l'eau froide et de la lecture. Chez ces deux-là, c'est approcher le mystère de la vie des saints, chercher ce qui les pousse vers les éternels combats perdus d'avance, l'absolu de la Révolution ou l'absolu de la Littérature, où jamais ils ne trouveront la paix, l'apaisement du labeur accompli. C'est ce vide qu'on sent et que l'homme, en son insupportable finitude, n'est pas ce qu'il devrait être, l'insatisfaction, le refus de la condition qui nous échoit, l'immense orgueil aussi d'aller voler une étincelle à leur tour, même s'ils savent bien qu'ils finiront dans les chaînes scellées à la roche et continueront ainsi à nous montrer , éternellement, qu'ils ont tenté l'impossible et que l'impossible peut être tenté. Ce qu'ils nous crient  et que nous feignons souvent de ne pas entendre : c'est qu'à l'impossible, chacun de nous est tenu"

Loin de s'en tenir à ces deux figures mythiques et à la réflexion désincarnée sur l'engagement, Deville convoque une multitude de personnalités artistiques et intellectuelles qui ont fréquenté ce Mexique révolutionnaire des années 30 : Diego Rivera et Frida Kahlo qui accueille Trotsky dans leur Maison Bleue, André Breton qui "bafouille" devant Trotsky, Antonin Artaud à la recherche de l'authenticité indienne et des figures moins connues comme la photographe Tina Modotti ou le romancier allemand Traven, auteur énigmatique du Trésor de la Sierra Madre, adapté au cinéma par John Huston. La Guerre d'Espagne, La Révolution Russe, la Révolution Mexicaine...

Plutôt que de faire un récit linéaire ou réflexif sur l'engagement, Deville téléscope les scènes dans différents pays, villes, à différents moments de la décennie, passant ainsi d'un personnage au suivant pour mieux ensuite revenir au précédent. Le récit est ainsi extrèmement rapide, mêlant les citations, les réflexions et également les passages où l'auteur se rend sur les lieux pour parler avec les témoins contemporains.

Le lecteur est abreuvé pour son plus grand plaisir d'une multitude d'informations. Tel le train de l'Armée Rouge dirigé par Trotsky pour convertir conquérir l'ensemble de la Russie à l'idéologie communiste (décrit admirablement dans le récit), nous avons l'impression de faire un formidable voyage à mille kilomètes heure dans l'espace et dans le temps, où les lieux et les périodes se téléscopent.Pas de lignes droites mais des wagons qui s'entrechoquent, qui ne séparent violamment avant de se raccrocher désespérément.

Le lien entre tous ces épisodes : l'hésitation entre le retrait et l'engagement mais aussi la ligne de fracture dans l'idéal socialiste : l'anarchisme libertaire défendu par Trotsky et la dictature stalinienne...lutte fratricide qui mènera à l'assassinat de Trotsky.

A chaque ligne, nous sentons le plaisir de Deville à se plonger dans le bain bouillonnant des turpitudes du 20e siècle. Un récit habité, foisonnant qui allie l'érudition à l'amour de la langue. Magique !

Le lecteur en ressort nourri, abreuvé, conquis...Deville réinvente une nouvelle forme de récit historique en mêlant les multiples figures qui ont transité à un même endroit à la même époque. Le récit évenementiel laisse la place à de formidables portraits psychologiques, créés par de multiples petites touches à la manière des peintres impressionnistes. Mention spéciale à Trotsky, admirablement esquissé, figure tragique par excellence.


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