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Salle 5 - vitrine 6, côté seine : 21. de la symbolique du palmier-dattier au sein de l'architecture égyptienne .....

Publié le 07 octobre 2014 par Rl1948

 

           On a beau dire ce qu'on voit, ce qu'on voit ne loge jamais dans ce qu'on dit, et on a beau faire voir, par des images, des métaphores, des comparaisons ce qu'on est en train de dire, le lieu où elles resplendissent n'est pas celui que déploient les yeux, mais celui que définissent les successions de la syntaxe.

Michel  FOUCAULT

Les mots et les choses

Paris, Gallimard,

p. 25 de mon édition de 1966.

     La place prépondérante qu'occupe le monde végétal dans la vie des Égyptiens n'est, à mon sens, plus à démontrer, dans la réalité des faits quotidiens au même titre que dans la symbolique religieuse et funéraire.

     Aussi n'est-il nullement immodeste de ma part de penser que tous ces rendez-vous que je vous ai fixés, amis visiteurs, depuis de nombreux mois maintenant, aux fins de détailler les pièces exposées dans la vitrine 6, côté Seine, ici en salle 5 du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre, vous l'auront abondamment prouvé ; et vous le prouveront encore.

     Sauf à penser que la citation du philosophe français Michel Foucault que j'ai retenue pour vous ce matin freinerait mes envies d'expliquer, voire rendrait inopportuns mes propos, il me siérait d'évoquer avec vous une des composantes essentielles de l'art architectural de la vieille Égypte. 

     Ceux parmi vous qui s'y sont déjà rendus, ou que des visites de musées ne rebutent pas, auront évidemment constaté combien les motifs végétaux s'arrogent une part plus que belle dans le programme iconographique des chapelles et des temples, et peut-être plus spécifiquement encore pour ce qui concerne les chapiteaux des colonnes qui, à l'image des plantes elles-mêmes, s'élèvent majestueusement vers le ciel, couronnées qu'elles sont de détails floraux qui ne se résument pas qu'à de simples ornements.

      J'ouvre ici une petite parenthèse pour préciser qu'il n'est nullement dans mes intentions de prodiguer un cours complet d'architecture qui répertorierait tous les styles de supports verticaux connus à l'époque mais qu'en fonction de la thématique qui sous-tend nos rencontres actuelles, je n'envisagerai que ceux d'entre eux qui ont transposé dans la pierre l'un ou l'autre élément floral de l'environnement naturel.

     Une attention peut-être plus soutenue vous aura aussi permis de constater que ces colonnes, créées dès les temps premiers de la civilisation, ont évolué tout au long des siècles qu'elles ont traversés, jusqu'à ce que les Grecs, puis les Romains à leur suite, y apportent des détails nouveaux, quand ce n'était pas une conception tout à fait originale : je pense par exemple au chapiteau qu'il est convenu, dans le vocabulaire scientifique, d'appeler "composite", dénomination évocatrice définissant un type bien précis, à l'éventail diversifié, faisant droit à maints détails entremêlés : ombelles, folioles, palmettes, sépales, tiges, boutons de fleurs ... ;

Chapiteaux-composites---Temple-d-Horus--a-Edfou--c-Daniel.JPG

chapiteau qui apparut à la XXVIIème dynastie, soit à la fin de l'Égypte autonome puisque débutait alors la première domination des Perses sur le pays, se développa typologiquement et stylistiquement pendant toute la période ptolémaïque, avant de définitivement s'étioler et disparaître du côté d'Alexandrie, au IIème siècle de notre ère.

     Vous aurez probablement reconnu ci-dessus ceux qui chapeautent trois des colonnes du temple d'Horus, à Edfou.(© Daniel Csorfoly)

     Mais avant cette typologie particulière qui ne dura que quelque 650 ans, que créèrent les artistes des rives du Nil pour supporter leurs couvrements, y associant l'un ou l'autre végétal ?

     Si vous vous rendez au temple de millions d'années de Séthi Ier, pharaon de la XIXème dynastie, à Cheik abd el-Gournah (Thèbes-ouest),

Portique-du-temple-de-millions-d-annees-de-Sethi-Ier--Ala.jpg

vous ne vous priverez pas d'admirer ce qui subsiste de son portique d'entrée et des colonnes surmontées d'un chapiteau papyriforme, c'est-à-dire figurant un bouquet de papyrus. Si les plantes sont ici sculptées refermées sur elles-mêmes, elles peuvent parfois être ouvertes.

     C'est ce que vous découvrirez si, un peu plus loin, vous pénétrez dans la salle hypostyle du Ramesseum, temple de millions d'années de Ramsès II, fils et successeur de Séthi Ier  

Chapiteau-campaniforme--Salle-hypostyle-Ramesseum---Alain-.JPG

où vous attendent de superbes chapiteaux campaniformes (ou ombelliformes) : non seulement l'artiste leur a donné l'aspect d'une ombelle de papyrus grandement éployée mais en outre ils présentent, sur le pourtour de cette sorte de cloche inversée, - la campane -, ces mêmes végétaux peints encadrant les cartouches précisant l'identité du souverain bâtisseur. 

     Vous n'êtes pas sans ignorer, amis visiteurs, que le papyrus constituait l'emblème héraldique de la Basse-Égypte, cette portion du Double Pays essentiellement caractérisée par le Delta dans les marais duquel, précisément, en abondance croissaient ses fourrés.

     Cette végétation luxuriante, vous le comprendrez aisément, ne constitua pas qu'un simple élément esthétique de l'art antique : c'est parce qu'elle était porteuse d'une forte symbolique que la plante y figura, des grands sanctuaires aux hypogées de simples particuliers : souvenez-vous de cette superbe portion de peinture murale ramenée par le Nantais Frédéric Cailliaud devant laquelle nous nous étions un temps extasiés le 23 mars 2010vitrine 2 de cette même salle

E 13 101

(© R.M.N - H. Lewandowski)

     Dans la mythologie liée à la création du monde, les marécages métaphorisaient l'image sublimée des origines, le Noun, cette eau préexistante grosse de toutes les formes de vie futures. À partir de cette masse liquide primordiale et inorganisée purent sourdre tous les éléments de la création, en ce compris le démiurge.

     La civilisation pouvait naître !

     Si le papyrus symbolisa donc la Basse-Égypte, c'est à la fleur de lotus que revint l'honneur de représenter la Haute-Égypte, le sud du pays.

     Dans cette perspective, les artistes ne se privèrent évidemment pas de la mémoriser dans la pierre sous forme de bouquet : naquit ainsi une autre typologie de chapiteau que les égyptologues tout naturellement nommèrent lotiforme. Et là aussi, les colonnes arborèrent en leur sommet les unes des corolles fermées, les autres, bellement épanouies, comme ici, à Edfou toujours, avec ce magnifique exemplaire qui a lui aussi partiellement conservé sa polychromie.   

    

Chapiteau-lotiforme---Temple-d-Horus--a-Edfou.jpg
(© Wikipedia)      Si au sein de la thématique qui est nôtre depuis quelques mois, j'ai pour vous tenu à rappeler trois des plus grands types de chapiteaux à motifs végétaux que les immenses artistes égyptiens ont façonnés, c'est évidemment parce que j'avais l'intention, en rapport direct avec les plus récents de nos rendez-vous, d'évoquer le palmier-dattier.      Lui aussi, dès l'Ancien Empire déjà, il eut l'heur d'être magnifié : ainsi, en Abousir, dans le complexe funéraire de Sahouré, pharaon de la Vème dynastie, ces deux colonnes auxquelles, par anastylose, les égyptologues ont magnifiquement rendu prestige.           
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     Lui aussi participa, - fallut-il qu'il fût précieux à leurs yeux !  -, à l'iconographie des végétaux destinés à caractériser le double Pays. Ainsi, au temple d'Edfou, encore et toujours, vous rencontrerez, gravée sur la face externe du mur d'enceinte, une scène dans laquelle le souverain Ptolémée offre sur un plateau à Horus la Basse et la Haute-Égypte qui, vous venez de le constater, sont donc métaphoriquement illustrées, la première, par un fourré de papyrus et la seconde, un de lotus : or là, le lapicide a "revisité" le choix des végétaux dans la mesure où il a remplacé le bouquet de lotus attendu par une théorie de palmiers de deux hauteurs distinctes d'où pend, de part et d'autre de chacun des stipes, une abondante grappe de dattes.      Bel exemple de papyrus et de palmiers-dattiers symboliquement associés dans la pierre pour figurer, l'union de la Vallée et du Delta, l'union des Deux Terres ...      Je dois malheureusement bien vous avouer que je ne suis pas à même  de vous dévoiler cette scène, amis visiteurs, bien que j'aie remué ciel et terre, entendez : le Forum d'égyptologie que je fréquente et les personnes qui me suivent sur Facebook où j'ai inscrit mon blog depuis le 26 septembre dernier. Aucun n'en dispose dans ses archives.      Nonobstant, avec une immense gentillesse, deux lectrices qui ont programmé un séjour en Égypte dans le courant de ce mois ou du suivant m'assurent qu'elles mettront tout en oeuvre pour photographier puis m'offrir ce tableau particulier. D'ores et déjà, grand merci à elles !      Aurez-vous comme moi la patience d'attendre quelques semaines avant de découvrir cette scène d'offrande d'Edfou ? Je l'espère ! Quoi qu'il en soit, dès réception, je vous avertirai que je l'ai introduite dans le corpus iconographique d'aujourd'hui.         J'ai, vous l'aurez parfaitement compris, tenu ce matin à évoquer la symbolique qu'attribuaient les Égyptiens à leurs dattiers. Mais une infime partie, seulement ; et, soyez-en conscients, la plus simplissime.      En revanche, si vous êtes prêts à gravir à mon amble le chemin ardu des croyances phyto-religieuses égyptiennes sur lequel j'escompte vous emmener mardi 14 octobre prochain, 
Chemin-vers-tombe-de-Rekhmire---c-CatSay.JPG
(© CatSay) j'aborderai le concept de régénération des défunts pénétrant dans les champs osiriens, et par la suite, celui de revigoration d'un pouvoir royal défaillant.      À mardi ?      (Mes remerciements les plus appuyés à Madame Catherine Sayous, ainsi qu'à mes amis du Forum, Alain Guillleux et Franck Monnier, - dont je me réjouis, dans deux semaines, de faire la connaissance à la Journée d'étude dédiée à Sésostris III, en marge de la prestigieuse exposition qui s'ouvre au Palais des Beaux-Arts de Lille -, pour m'avoir tous trois permis d'étayer les propos de la présente intervention avec leurs photos personnelles.)       

BIBLIOGRAPHIE

BAUM  Nathalie

Arbres et arbustes de l'Égypte ancienne, OLA 31, Louvain, Peeters, 1988, p. 242. 

CAUVILLE  Sylvie 

L'offrande aux dieux dans le temple égyptien, Louvain-Paris-Walpole, MA, Peeters, 2011, p. 102.

HANEBORG-LÜHR  Maureen

Les chapiteaux composites. Etude typologique, stylistique et statistique, dans OBSOMER Claude et OOSTHOEK Ann-Laure, (Éd.), Amosiadès. Mélanges offerts au Professeur Claude Vandersleyen par ses anciens étudiants, Louvain-la-Neuve, 1992, pp. 125-52.

MONNIER  Franck 

Vocabulaire d'architecture égyptienne, Bruxelles, Editions Safran, 2013, pp. 97-108.


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