Magazine Culture

"Ma mère avait ce rêve, qu'ici en Crète tout serait enfin pur, enfin beau".

Publié le 18 novembre 2014 par Christophe
Ah, ah, le mot magique est là : la Crète ! Promesse d'un voyage ensoleillé, de plages magnifiques, d'eau d'un bleu saphir et chaude, mais chaude ! Oui, c'est vrai, mais, à travers notre livre du jour, c'est à un drame familial aux airs de tragédie antique que je vous invite en fait. Des personnages hantés par leur passé, rongé par la culpabilité, une menace larvée, un décor de rêve... Du classique, dites-vous ? Oui, sans doute, des ingrédients classiques, c'est vrai, mais cuisinés de telle façon qu'on se laisse emporter et qu'on entre en empathie avec le couple central de cette histoire, et les personnages qui les entourent. Bienvenue "Chez Samira", cadre principal du nouveau roman de Corine Jamar, "On aurait dit une femme couchée sur le dos (ses longs cheveux de pierre descendant jusque dans l'eau)", publié aux éditions du Castor Astral. Avec, également, un bel hommage à un des monuments du cinéma mondial, dont la musique résonne encore au point d'être considérée par beaucoup comme de la musique traditionnelle...
Samira est Française, mais elle est venue vivre en Crète en compagnie de sa meilleure amie, Claudie, du conjoint de celle-ci et de leurs enfants. Manifestement, ce choix n'est pas simplement un changement de cap, mais on devine qu'il y a eu des raisons à cet exil, même ensoleillé. Et, puisqu'il s'agit de vacances à durée indéterminée, il faut gagner sa vie.
Cela va passer par l'installation d'une cantine sur une plage de l'île. Samira et ses amis la tiennent, ainsi qu'un homme du cru, Eleftheros, dont la Française est tombée amoureuse. Ils ne tardent pas à se mettre en couple et à se marier. Il est pêcheur, brut de décoffrage, taiseux, ombrageux, mais aussi fidèle et prêt à tout pour sa belle.
Ah, que je n'oublie pas un élément-clé : la cantine de Samira et de ses amis ne se trouve pas n'importe où. La plage où elle se dresse se trouve à deux pas de l'endroit où fut tourné "Zorba le Grec", de Michael Cacoyannis, avec, en particulier, Anthony Quinn, dans le rôle titre. Le lieu est idyllique, entre mer et montagne et c'est ce décor qui donne son titre au roman.
A l'époque où la cantine a ouvert, on était toutefois encore loin du tourisme de masse. La nature n'a pas encore attiré la convoitise des promoteurs immobiliers et si quelques magasins commençaient à porter le nom de Zorba pour attirer le chaland, l'endroit était encore authentique, peu fréquenté et même plutôt calme...
Calme, au point que les affaires ne marchent pas fort. Samira, qui entend faire sa vie ici, maintenant qu'elle est avec Eleftheros, décide d'employer les grands moyens : elle demande avec fermeté à Claudie de prendre sa petite famille sous le bras et d'aller voir ailleurs si la Méditerranée est plus bleue. En un mot comme en cent : elle les chasse.
Moins de bouches à nourrir et, petit à petit, plus de monde dans le coin. La cantine de Samira et Eleftheros va doucement décoller jusqu'à devenir un endroit fréquenté régulièrement, rentable, reconnu et autour duquel une clientèle d'habitués va se retrouver, souvent au moment des vacances d'été, mais aussi le reste de l'année.
A l'image de cet homme, Walter, qui travailla sur le tournage de "Zorba le Grec" et a trouvé l'endroit tellement magnifique qu'il est venu s'y installer. Il faut dire que ce lieu l'a si bien inspiré qu'il a eu un Oscar pour son travail sur le film de Michael Cacoyannis. Présent au quotidien, et malgré la jalousie que cela déclenche chez Eleftherios, Walter devient peu à peu le meilleur ami de Samira, son confident, son conseiller.
Tout va pour le mieux dans le meilleur du monde, allez-vous me dire ? Ce serait presque le cas, si Samira n'était pas hanté par ce passé qui l'a poussé à mettre de la distance avec son pays, sa famille ; si elle ne s'en voulait pas énormément d'avoir mis un terme à son amitié avec Claudie ; si un autre événement dramatique n'était pas intervenu, un soir, sur cette même plage, qui l'oblige à garder pour elle un terrible secret...
Oui, cela fait beaucoup de choses à porter pour une jeune femme. Et cela se ressent, elle est tourmentée, inquiète, malheureuse, malgré l'harmonie de son couple et l'amitié de Walter. Allez savoir s'il y a un lien de cause à effet, mais, malgré leur désir de devenir parents, Samira n'arrive pas à tomber enceinte...
L'orage gronde, au paradis. Chacun des personnages, en particulier ceux qui ne sont pas originaires de Crète, qui ne sont pas nés sur cette terre, n'y ont pas grandi, ont tous atterri là avec divers maux, diverses épreuves, passées ou en cours, qui en font des êtres blessés, en quête de guérison ou de rédemption. Mais, les grandes douleurs sont muettes, dit-on, et chacun garde pour lui sa hantise.
D'une certaine manière, les Crétois ont eux aussi des soucis, mais on les connaît. La famille d'Eleftherios est aussi assez particulière, de son père manchot et violent, à ses frères, qui sont loin d'avoir une conduite irréprochable. Mais, pas question d'intérioriser. Ici, on s'affronte, on se confronte, devrais-je plutôt écrire. Et, si l'on ne résout pas les problèmes plus aisément, on crache sa colère à la figure de l'autre.
Autour de la cantine, chacun va devoir régler ses propres problèmes, avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur ce microcosme. Chacun va devoir mettre carte sur table et se dévoiler pour que les drames ne se multiplient pas, pour qu'enfin, la sérénité revienne sur cette plage immuable sous le soleil de plomb et léchée par les vagues.
Il y a un dernier élément, qui est un trouvaille, mais aussi une idée pleine d'originalité. Malheureusement, je ne peux pas en parler ici. Eh oui, je suis comme ça, parfois je me montre terriblement cruel. Je plaisante, mais je dois dire que ce narrateur (oh, rassurez-vous, on comprend vite qui il est, ce qui manque et explique mon silence est ailleurs) permet d'envisager l'histoire sous un angle complètement différent.
Et ce n'est pas le seul exemple. Le plaisir qu'on prend à lire ce roman tient beaucoup à tous les personnages, qu'ils soient positifs ou négatifs. Samira en tête. Elle est discrète, sans doute, pas vraiment quelqu'un d'extraverti, au contraire, même, mais cela ne l'empêche pas d'avoir du caractère et de savoir ce qu'elle veut.
Son parcours, que l'on comprend au cours du roman, mais aussi tout ce qui peut lui arriver sous nos yeux ne font pas oublier les torts qu'elle peut avoir, en particulier vis-à-vis de Claudie, mais sa culpabilité, si elle ne la rachète pas complètement, lui donne de l'humanité, de l'épaisseur. Mais elle est l'âme de cette cantine, de cette plage... De ce livre.
Face à elle, Eleftherios est un personnage étonnant. Un bloc. Et pourtant, plein de faille. Un taciturne mais qu'il ne faut pas venir chatouiller. Lui aussi a sa croix à transporter. Et comme Samira, elle est familiale. Sauf que lui vit toujours sur ses terres de naissance et on se dit que, s'il devait les quitter, il dépérirait, inexorablement.
Quand je dis ses terres, ce sont ces montagnes, cet arrière-pays qu'il connaît comme sa poche, ses beautés, mais aussi ses pièges et ses dangers. Cette femme couchée sur le dos, dont les cheveux plongent dans l'eau, pourrait être une sirène qui attire pour mieux frapper le curieux. Eleftherios sait résister à son chant, parce qu'il en connaît les dangers.
Mais, quand je parle de terres, ce serait restrictif. Eleftherios est un homme de la mer. Issu d'une famille de pêcheur, c'est presque l'eau de la Méditerranée qui coule dans ses veines. Et, comme il a appris à domestiquer la terre, il a également apprivoisé la mer. Il la connaît, la ressent, la dompte et ne la craint pas, comme tant d'autres. On aurait tant à apprendre d'Eletherios !
Et puis, comment ne pas évoquer Walter ? Walter L., pour être précis. Bon, je suis toujours un gros curieux, cette initiale muette m'a mis la puce à l'oreille, il s'agit bien d'un personnage réel, du fameux chef opérateur oscarisé pour "Zorba le Grec". Je ne suis pas allé plus loin, je ne sais pas si Corine Jamar imagine son existence ou utilise des éléments réels aussi.
Peu importe, en fait, ce personnage est magnifique dans tous les cas. Un homme profondément seul, se dit-on. Pas vraiment le genre de retraité qui se retire au soleil pour couler d'heureux vieux jours. Non, derrière sa jovialité, sa gentillesse, son affection (en tout bien tout honneur) pour Samira, on sent bien que se cachent des fêlures...
Et on va, pour lui aussi, les découvrir peu à peu. Comprendre que ce vieillard débonnaire et modeste, capable d'offrir sa statuette à Samira pour qu'elle décore sa cantine avec, a connu un drame dans sa vie qui continue à le tourmenter. Il aurait pu choisir la gloire, discrète, c'est vrai, un technicien, même couvert de récompenses, ne fait pas la une, mais en tout cas une reconnaissance probablement bien supérieure.
Au contraire, il a choisi cette retraite. C'est le mot qui me vient au fil des lettres que je tape et je prends conscience d'un coup des sens différents qu'il recèle. Je les assume, il y a aussi bien dans l'attitude de Walter, cette volonté de quitter la vie active, cette envie de se retirer du monde comme pour chercher un sens à son existence, et même, d'une certaine façon, une débandade (je parle au sens figuré, là).
Auprès de Samira, et même d'Eleftherios, malgré leurs relations parfois tendues et quelques désaccords de fond, il parvient enfin à oublier tout cela. A couvrir ses blessures à vif d'un baume d'amitié qui apaise et fait du bien, même s'il ne suffit pas à guérir. La statuette est l'emblème d'une certaine vanité, dans laquelle semble s'être incarnée sa culpabilité.
Oui, j'ai aimé ce personnage. Plus que la plupart des autres présents dans ce livre. J'aurais aimé pouvoir m'accouder au comptoir de la cantine de Samira et lui offrir un verre, pardon, le partager. Et l'écouter raconter ses anecdotes hollywoodiennes qui donnent du rêve, sa carrière derrière les caméras mais aussi celles de ces stars qui nous sont familières autant qu'elles sont lointaines.
Enfin, comment ne pas être sensible à ce décor de carte postale ? Que j'aurais aimé connaître cet endroit, qui n'existe plus tel quel aujourd'hui ! Voir cette montagne avec cette forme si particulière, voir cette mer étale qui peut devenir méchante, entendre son grondement le soir, s'y plonger... Sentir le vent sur la peau, la brûlure du soleil. Grâce à ce roman, j'ai fait tout cela, en imagination, en tout cas.
Et puis, parce que le lieu l'inspire forcément, il y a quelque chose de tragique et de légendaire dans cette histoire. Une tragédie antique, évidemment, dans laquelle vie, amour et mort se côtoient, s'entrelacent, s'opposent et se complètent, indissociables de toute existence humaine, c'est vrai, mais le dosage n'est pas toujours le même.
Légendaire, presque mythologique, entre ce lieu, nature remplie de divinités assoupies qu'il ne faut pas éveiller, entre ces personnages livrés à leur destin, cherchant à l'accepter parce qu'il est impossible de s'en défaire, et la narration, on y revient, qui apporte ce soupçon de... magie, qui va bien. Oui, la rationalité peut s'effacer dans ce coin de monde si spécial où l'on peut, peut-être, tordre le cou au destin une bonne fois pour toute.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Christophe 12023 partages Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines