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Panorama musical : Bordeaux (2/2)

Publié le 03 janvier 2015 par Hartzine
dinosaur sex 2 On apprend aujourd’hui que le groupe hôtelier Radisson s’installera à Bordeaux en 2017 au niveau des bassins à flot, quartier en pleine restructuration dans le cadre du projet Bordeaux “ville millionnaire”. Un million d’habitants à Bordeaux d’ici à peine dix ans, voilà l’ambition de la municipalité. On ne préjugera pas trop en imaginant que l’installation de cet hôtel de luxe très haut de gamme aura sans doute des conséquences sur la vie des bassins, où se trouve notamment l’Iboat, et on espère que la municipalité trouvera un équilibre entre la vie nocturne et la vie touristique entre le Radisson et le futur musée du Vin. C’est l’occasion de reprendre notre dossier autour des productions et des initiatives bordelaises. Deux interviews : l’une de Dinosaur Sex qui tient d’une rencontre comme le hasard sait nous en réserver, et l’autre de Panoptique, qui vient de sortir un 33 tours chez Antinote. J’ai entendu pour la première fois parler de Dinosaur Sex sur une affiche. Au détour d’une rue à Bordeaux, j’ai vu Dinosaur Sex, live techno-drone à la Pharmacie de Garde. Et c’était plutôt une très bonne surprise. Panoptique est un porjet parmi d’autres. Il appartient à toute une constellation qui se compose d’United Assholes, Black Bug, du Bootleg ou encore de Normal Music. Il est basé, comme Haydée, cours de la Marne, entre la gare et les sex shops un peu glauques de Bordeaux, dans le quartier historique du Saint-Ex, le CBGB local. Aurèle NOURISSON Panorama musical : Bordeaux (1/2) Entretien avec Dinosaur Sex dinosaur sex.jpg Salut Dinosaur Sex. Il paraît que ce nom étrange vient d’une sorte de série de livres, tu peux nous en parler ? J’ai choisi ce nom après avoir lu l’interview d’une étudiante en maths, Christie Sims, qui a décidé d’écrire de la littérature érotique avec une copine pour payer ses études. Un jour, en regardant Jurassic Park (ce que tout le monde devrait faire au moins une fois par an), elle a eu l’idée géniale d’accoupler des femmes avec des dinosaures. Résultat : elle s’est fait un max de fric en torchant des nouvelles de 15 pages qui s’appellent Ravaged by the Raptor, Taken by the T Rex ou Ravished by the Triceratops. A mon avis, il y a une part de lecteurs simplement curieux de savoir dans quelle position un tricératops peut prendre une jeune fille sans la réduire en bouillie. Mais ça ne suffit pas à expliquer l’engouement actuel autour des bouquins de ce genre, qui permettent à certains auteurs de se faire 30 000 dollars par mois ! Ce phénomène révèle les fantasmes hyper tordus à base de cyclopes, de plantes mutantes, d’aliens pervers et j’en passe, qui gisent dans l’inconscient de la ménagère de moins de 50 ans. Je trouve ça très bien qu’une telle chose existe et ait du succès, grâce au livre électronique et à l’explosion de l’auto-édition. Le capitalisme n’a pas encore totalement uniformisé les désirs et les fantasmes. A propos du nom de ton groupe, il paraît aussi que tu fais des listes de noms de groupes potentiels. C’est une passion un peu étrange, non ? Mais non ! C’est juste que je pense toujours à ce que je ferai dans le futur. Je prends de l’avance en cherchant des noms cool pour mes prochains groupes. Moi, pour avancer, j’ai besoin de donner un nom à mon projet. C’est ce qui le fait émerger du néant, lui donne une identité. J’ai très envie de remonter un groupe de rock un jour. D’ailleurs, je compte bien me remettre à écrire et enregistrer des morceaux prochainement, quand j’aurai terminé ce sur quoi je travaille en ce moment. J’ai entendu parler pour la première fois de ton projet pour un live à la Pharmacie de Garde – c’est un bar avec une cave. Je dis ça parce que du coup, c’était dans une optique assez différente d’une optique club alors que les impros, ou les sons qu’on peut entendre de toi sonnent plutôt club. Cette cave est très importante pour moi. C’est là que j’ai fait mes premiers concerts, à l’époque où ça s’appelait encore l’Inca. Je suis un peu sentimental ! Avec Dinosaur Sex, j’ai eu envie de jouer en live très rapidement, en petit comité, pour tester le truc, sans aucune pression, comme à la maison. J’avais d’ailleurs songé à organiser des sessions live dans mon appart, mais finalement l’opportunité s’est présentée à la PDG. C’était à 200 m de chez moi, je connaissais le serveur, je pouvais jouer par terre sur la moquette, allumer autant de bougies que je voulais, et même gérer les entrées. Bon, l’acoustique est pas géniale, mais au moins la sono est correcte. En fait, je pensais jouer quelque chose de moins dansant, de beaucoup plus bizarre, avec de longs drones, j’avais préparé une cassette de field recordings… Je voulais que les gens s’assoient, se taisent et ferment les yeux. Un peu comme à ce concert de Tim Hecker et Baron Oufo organisé par Noir Prod au Garage Moderne, il y a quelques années. C’est une soirée qui m’a beaucoup marqué, et pas seulement parce que j’étais défoncé au point de voir la charpente du bâtiment onduler ! C’est un peu ce genre d’ambiance mystique que je voulais reproduire. Mais je sais pas, j’ai commencé à jouer et très vite un dialogue silencieux s’est mis en place avec le public, je suis parti dans une autre direction, et ça m’a beaucoup plu. Dinosaur Sex est véritablement né ce soir-là. Dans ta musique, il y a, me semble-t-il, une grande part d’improvisation, ce qui n’est pas très canonique sur la scène électronique. Suel rapport tu entretiens avec les machines que tu utilises ? L’improvisation, ça a toujours été mon aspect préféré de la pratique musicale. Telle que je la conçois, elle est une forme de méditation, puisqu’il s’agit avant tout de se concentrer sur l’instant présent, de lâcher prise, pour faire jaillir quelque chose. C’est ainsi que naissent les choses les plus belles et les plus bizarres. Je m’intéresse très peu à la composition, à la construction de mes morceaux, avec des breaks, des montées, une intro, une coda etc. C’est un aspect du travail que je trouve très pénible et j’essaie de m’en passer au maximum pour me concentrer sur le flux constant de la création. En ce qui concerne le live, c’était évident dès le départ que je n’allais pas rejouer des morceaux qui existaient déjà. Je prépare à l’avance quelques motifs de base, et je me lance, exactement comme à la maison, à la différence qu’il y a un public auquel je suis connecté et qui influe sur la direction que je prends. C’est un peu stressant au début, de partir à l’aventure, sans filet, mais je trouve ça beaucoup plus satisfaisant que de refaire un truc complètement figé que j’aurais répété des dizaines de fois jusqu’à le connaître par coeur. Je ne veux pas fonctionner comme ça. Quant à mes machines, c’est bête mais je crois que je les perçois avant tout comme des jouets. Pour moi, faire de la musique, c’est un jeu. C’est pas pour rien qu’on dit “jouer d’un instrument”. Je crois que c’est très sain d’aborder la musique de cette manière : il faut que ça soit un plaisir. De fait, j’ai commencé à faire de la musique sur l’ordinateur qui me servait aussi à jouer à Warcraft 2 et Duke Nukem 3d, quand j’avais 12 ou 13 ans. Sur un CD vendu avec le magazine Joystick, j’avais trouvé un émulateur de synthé ARP qui tournait sous MS-DOS. T’imagine pas comme j’étais heureux quand j’ai découvert ça. Comment se passe la captation ou la composition ? La composition se fait pour l’essentiel au moment de la captation, les deux étapes sont largement confondues. Je fais tourner des séquences en les affinant petit à petit, comme un potier derrière son tour. J’essaie de me placer dans un état qui s’apparente à la méditation, je fais abstraction du monde qui m’entoure et je me concentre sur l’instant. J’enregistre à peu près tout ce que je fais. J’ai des dizaines d’heures d’improvisation stockées sur mon ordinateur. Puis je passe pas mal de temps à réécouter, à découper des passages intéressants, à chercher comment les améliorer. Il m’arrive aussi d’enregistrer sur cassette, avec un 4-pistes Fostex vraiment très basique. Les deux méthodes ont leurs avantages et leurs inconvénients. Je suis beaucoup plus efficace en travaillant sur cassette, mais le son est moins bon et je ne peux enregistrer qu’une piste à la fois. Il va falloir que je trouve un appareil plus élaboré un de ces quatre. Tu joues avec quels instruments ? Pour Dinosaur Sex, j’utilise surtout deux synthés Korg, le MS-20 et le Poly-800. La plupart du temps, ils sont pilotés par un séquenceur analogique, mais j’aime jouer certaines parties moi-même. Et puis il y a mon sampler Boss, qui me sert surtout de boîte à rythme. J’y ai mis des samples de TR-909, et toute une collection de kicks créés sur mon MS-20. Ces trois machines ont du caractère, et elles se marient très bien. Le MS-20 m’impressionnera toujours, on peut en tirer tellement de choses, c’est fou. Son architecture est parfaite, et comme il est semi modulaire il suffit de brancher quelques câbles pour élargir encore ses possibilités. Le Poly-800 est un synthé un peu cheap, le mien est assez capricieux en plus. Mais il est capable de sortir des nappes magnifiques, riches, organiques, qu’on ne se lasse pas d’écouter. Le sampler, c’est un SP-303 Dr.Sample qui date de 2001. Lui aussi est assez cheap, mais il a un certain charme. C’est sur ce truc que J Dilla a composé Donuts, pendant un séjour à l’hôpital. Et que Panda Bear a fait Person Pitch. Bref, c’est un jouet capable de faire des trucs super. J’aime bien les jouets. J’ai l’impression qu’au fond, ta musique est à la fois très primaire, avec des basses assez présentes, et s’inscrit en même temps dans l’optique de la musique minimale ou sérielle. Tu peux nous parler de cette esthétique particulière que tu développes ? C’est une question très difficile, parce que ma musique résulte en grande partie d’une longue chaîne de petits choix inconscients. Disons qu’avant toute considération esthétique, ce qui me guide, c’est la recherche d’une sensation de bien-être liée à un état modifié de conscience. Dinosaur Sex, c’est juste du tam-tam moderne, pour rentrer en transe. Le rythme est fondamental, je veux qu’il soit puissant et hypnotique, quel que soit le tempo. J’utilise aussi beaucoup la technique du bourdon, parce ça m’aide à faire abstraction de mon environnement immédiat et à méditer. Dans le cadre de ce projet, je ne m’interdis pas d’ailleurs de produire de la musique purement drone, sans boîte à rythme derrière. Bref, dans tous les cas, le but, c’est de créer une sorte de courant puissant et irrésistible. Je suis quelqu’un de très cérébral, et la musique m’aide à faire le vide, à débrancher certaines zones de mon cerveau. J’ai besoin de me sentir happé et projeté dans le cosmos. Cette recherche de l’expérience mystique par la musique, c’est quelque chose de très primitif, voire préhistorique. Ma musique est primitive, je le revendique. C’est le point commun avec la musique minimale, que je vois comme une sorte de primitivisme, après des siècles et des siècles de raffinement et de complexification de la musique occidentale. Ce qui ne l’empêche pas d’être très sophistiquée, à sa manière, tout comme pouvaient l’être les travaux de Picasso durant sa période africaine ! Bon, après, pour en revenir à ma musique, je pense qu’au niveau du style, je suis resté attaché à certains de mes premiers émois musicaux, plus ou moins avouables : 2 Unlimited, Emmanuel Top, les deux premiers Prodigy, Nine Inch Nails période The Downward Spiral (et la musique du jeu Quake !), Aphex Twin, les maxis de Ed Rush et Optical, Jeff Mills, les compilations Biomechanik de Manu le Malin… Voilà qui dessine une esthétique, je crois. Ce qui m’intéresse aussi beaucoup dans ce que j’ai pu entendre ou voir, c’est que tu sembles développer ta musique dans une durée très travaillée : il y a une lenteur de la répétition, des variations, des choses qui s’accélèrent, enfin, un vrai travail sur la temporalité même. Comment tu génères et tu penses ça ? Je pars du principe que lorsqu’une boucle est bien faite, elle se suffit à elle-même, on peut la répéter encore et encore sans que son intérêt ne s’effrite. Au contraire, elle se déploie dans l’esprit de l’auditeur et gagne en impact. Jeff Mills dit la même chose. Il en a parlé dans une conférence. Il relatait une conversation qu’il avait eue avec Robert Hood en 1994 avant la sortie de Minimal Nation sur Axis. Ils avaient alors compris qu’une bonne séquence qui tourne en boucle relaxe les auditeurs et finit par les rendre dingos. Ce matin, j’ai vu un reportage sur les Hives, le groupe de rock, et le chanteur dit exactement la même chose : les gens s’attendent à ce que tu joues un riff pendant dix secondes, et que tu passes à autre chose. Mais si tu le fais durer pendant une minute, voire plus, ils deviennent fous. Cette répétition a un effet paradoxal, puisque même lorsque le tempo est assez enlevé, elle donne une impression d’immobilisme, comme si le temps s’arrêtait sur ces quelques secondes qui se répètent encore et encore. On n’est plus dans le linéaire, on est dans le circulaire, ce que je trouve très satisfaisant d’un point de vue philosophique. Après, sur cette base répétitive, je peux placer par petites touches des événements ponctuels, des modulations, parfois une sorte de progression… Et là, c’est vraiment tout à l’instinct. Avec une place non négligeable laissée au hasard et à l’accident, qui ne sont pas moins valables, en musique, qu’un choix purement arbitraire. Tout ça donne une musique assez statique, mais je l’aime comme ça <3 C’est peut-être aussi quelque chose de très introspectif, ta musique, la répétition aidant à rentrer, ou en tout cas à dévier d’une temporalité quotidienne. Ça en fait quelque chose de très politique, d’ailleurs, ça joue sur les états conscient et inconscient… Une production dans le quotidien qui joue sur des sentiments comme la frustration – parfois on a envie que la basse arrive, et elle ne se fait que sourde ou inexistante… Je conçois ma musique, en tout cas avec Dinosaur Sex, comme un outil, qui vise à faciliter, voire provoquer une altération, ou plutôt une augmentation de la conscience, une introspection qui aboutit à la dissolution de l’ego. Dans le cadre d’une écoute collective, ça implique la communion dans la danse et l’oubli de soi. C’est le pouvoir de la musique répétitive, a fortiori de la techno, qui peut vraiment agir comme une drogue. J’ai connu des moments très intenses comme ça en club, sans prendre aucune drogue ou presque, et je souhaite à tout le monde de vivre ça aussi souvent que possible. Je suis d’accord pour dire que cela revêt un caractère politique. On vit dans un monde caractérisé par l’isolement, l’aveuglement idéologique et la fuite en avant. Tout ce qui vise à extraire les gens de cette condition-là, ne serait-ce qu’un instant, est politique. La véritable introspection n’est pas un repli sur soi. Elle aboutit au contraire sur un sentiment d’appartenance au cosmos, et sur l’empathie avec tous les êtres qui en font partie. Je ne sais pas si tu as déjà vu ce regard heureux et bienveillant, venant d’un parfait étranger qui danse à côté de toi, en club. Comment ne pas croire que le projet de rendre les gens dans cet état n’est pas politique ? Ce paradoxe de la frustration, c’est peut-être aussi mine de rien une partie de l’essence des musiques électroniques – ça fabrique une tension très particulière, ça agit vraiment sur le corps et la joie, enfin, la joie d’une sorte de libération. Ta musique produit aussi peut-être une certaine forme d’énergie pour le coup-là, une énergie qui vient de l’introspection et qui se matérialise dans le corps. Je pense que de manière générale, l’esprit et le corps sont indissociables. La musique de club agit comme un courant puissant qui emporte aussi bien l’un que l’autre. Les sentiments de joie et de plénitude proviennent du fait que l’esprit et le corps vibrent en phase, portés par le flux, dans un relâchement total. C’est dingue ce qu’une simple vibration de l’air peut avoir comme effet sur les gens. C’est presque magique. Audio (PREMIERE)

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