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Musique et Châtiment | Episode 1 : la Soul

Publié le 22 janvier 2015 par Le Limonadier @LeLimonadier
Basile

Musique et Châtiment | Episode 1 : la Soul

Basile
  •  22 janvier 2015
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Musique et Châtiment | Episode 1 : la Soul

« La famille du marié lynche le DJ » [L’Avenir]. « Elle le poignarde pour avoir oublié les bières [Le Figaro]. « Egaré, il survit en mangeant des mouches pendant deux semaines » [Ouest France]. Le fait-divers on aime bien ça. Les plus collectors nous font beaucoup rire. D’autres font pleurer. Au cœur d’une actualité écrasante une chose est sure, ils “font diversion” disait le père Bourdieu.

Mais pour ouvrir 2015, le Limonadier a décidé de prendre l’adage du sociologue au mot en appliquant le principe à la musique. L’objectif ? Vous divertir. On vous propose une petite ballade, non exhaustive et délicieusement subjective, dans l’histoire de la musique à l’aune de ses grands fait-divers : meurtres, suicides, fins tragiques… bienvenue dans votre nouveau manuel d’étude ! L’occasion de réviser ses classiques en plusieurs épisodes, le nez plongé dans les chiens écrasés. Au programme de ce numéro 1 : une analyse stylistique de la soul old school des années 1950 aux années 1980. Bonne lecture !

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Musique et Châtiment | Episode 1 : la Soul

Chers amis lecteurs du Limonadier, à chaque étape son commencement. Et à chaque commencement, son trublion. Et au commencement de la soul, était Johnny Ace (ci-dessus). Ancien marine de la Seconde Guerre mondiale, fils d’un prédicateur du Tennessee, Johnny n’avait pas froid aux yeux. Véritable caïd au piano, il fréquente, très jeune, des artistes prometteurs, dont BB King. Johnny a du talent, sa voix et son écriture sont remarquées et son premier morceau, “My Song” l’installe très vite en haut des charts.

On l’écoute :

Mais en 1954, après une tournée épuisante qui dure près d’un an, notre précurseur, qui aime bien rigoler avec les copains, s’explose malencontreusement la tête avec un gros calibre devant ses musiciens, sur les marches de l’auditorium de Houston en jouant à la roulette russe. Pas de chance. C’est le jeu. La première étoile du RnB disparaissait à 25 ans.

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A la même époque, un autre jeune homme se fait remarquer : il s’appelle Samuel Cook, alias Sam Cooke. Il est LE père spirituel de tous ceux qui suivront. Le jeune Sam intègre à 19 ans une formation qui a marqué l’histoire du Gospel, “The Soul Stirrer”, produit par le label Specialty (John Lee Hooker, Lloyd Price, Little Richard). Mais au milieu des années 1950, on ne plaisante pas avec le Gospel : Dieu est aux commandes et on ne chante pas n’importe quoi. L’artiste en a bien conscience et commence donc sa carrière solo sous le pseudonyme de Dale Cooke avec le tube « Lovable ». Le titre est tout simplement excellent et fait scandale, la supercherie est démasquée et, n’en déplaise aux rigoristes du gospel, la carrière solo de Cooke est définitivement lancée.

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L’émancipation vient deux ans plus tard avec « You Send Me », la face B d’un single chez Keen Records qui devient vite l’étendard de son premier album éponyme. Le succès est immédiat. Sam Cooke réussi, avant beaucoup d’autres, à concilier dans sa musique un mélange complexe, puissant et diabolique reconnaissable entre tous, au croisement du gospel, du Rythm and Blues et de la Pop. Un mix spirituel et amer, triste et sublime, aussi noir qu’énergique : Le tout porté par une interprétation incroyable et une écriture que tout le monde à l’époque lui envie. C’est la recette de ce qu’on appellera, quelques années plus tard, la soul, tout simplement. La consécration vient en 1963 : adulé par son public, reconnu pour ses talents de producteur Cooke devient aussi, pour toute une génération, une figure politique. A 32 ans, il accouche d’un chef d’œuvre emblématique du mouvement des droits civiques : « A Change is Gonna Come ».

Et le changement viendra ! Mais pas pour Sam… qui s’éteindra quelques mois après la sortie de son chef d’œuvre, dans un motel crasseux de Los Angeles. Les policiers dépêchés sur place le retrouveront à demi nu (son pantalon et son caleçon ont mystérieusement disparu) effondré contre du verre brisé, avec une balle dans le cœur et le crâne défoncé. Sombre histoire de sexe ayant mal tourné ou complot ? Certains défendent encore la thèse n°2.

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 Mais l’histoire continue. Le capitaine Cooke disparu, une autre génération s’apprête à prendre la relève. L’un d’entre eux s’appelle Albert Greene, alias Al Green. N’y allons pas par quatre chemins, Al Green est Dieu. Ou alors ils sont de la même famille. L’efficacité de sa musique est effrayante : de « Let’s Stay Together » à « Love & Happiness » en passant par « I’m So Tired of Being Alone », qui peut rester de marbre face à un son pareil ?

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En 1973, Green est au sommet de sa gloire. Il vient de sortir son 6e album, Call me avec en guise de dernière piste, le sublime et terriblement sexy “Jesus is Waiting”, qu’on se réécoute, juste pour le plaisir, dans une version live conçue spécialement pour l’émission mythique « Soul Train »

Mais, on l’aura compris, la soul est un métier dangereux et Jésus n’attendit pas longtemps… Un soir d’octobre 1974, pépère à la maison, Green va prendre une montée sortie de nulle part. Alors qu’il s’apprête – pauvre homme – à prendre un bain pour enfin tirer un trait sur une journée qui a trop duré, sa girlfriend de l’époque l’attaque sans prévenir avec une volée de purée de maïs bouillante. Dur. Ou plutôt, chaud.

Sous le choc, brulé au 3e degré, Green n’a même pas le temps de se demander ce qu’il s’est passé : sa maitresse a profité de la diversion pour s’enfermer dans la pièce d’à côté et se tirer une balle dans le crâne en toute intimité… Al Green va prendre cette histoire au sérieux : persuadé d’avoir subi un courroux divin, il se converti au christianisme, achète une église et se fait ordonner pasteur à Memphis. La messe est dite. Et avis aux curieux, la messe avec Al Green en 2014, ça donne ça :

Merci révérend.

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En parlant de vocation, profitons de cet interlude musical pour continuer notre incursion dans la soul et le crime, avec un drame qui a marqué l’histoire, il y a trente ans pile. Le 1er avril 1984, un vieux pasteur fondamentaliste imbibé de vodka, le révérend Marvin Pentz Gaye Sr. tue son fils prodige, un certain Marvin Gaye Junior, la veille de son anniversaire, en lui logeant deux balles de calibre 38 dans la poitrine. Marvin Junior avait offert le pistolet à papa 4 mois plus tôt pour Noël.

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En 1984, Marvin Gaye est déjà vieux, du moins vieilli par les psychotropes divers qu’il consomme dès le petit déjeuner. Il a 45 ans. Complètement paranoïaque, rongé par la cortizone et d’étranges obsessions sexuelles, il est retourné vivre chez Papa et Maman à Los Angeles où il pleure dans l’obscurité de sa chambre deux divorces calamiteux et la mort de son véritable amour, Tammi Terrel (avec qui il a signé plusieurs duos), morte d’une tumeur au cerveau au début des années 1970. Autant dire que la cohabitation avec le Pater familias n’est pas simple. Quand il ne roue pas son père de coups de pieds pour le faire taire, Marvin passe donc son temps à dormir et à consommer de la cocaïne.

13 ans plus tôt, le jeune Marvin s’impose pourtant déjà comme une figure de la northern soul. Engagé au début des années 1960 comme batteur par Berry Gordy (le fondateur de Motown), Gaye rejoint la formation de studio du label de son protégé, les Funk Brothers (le parcours de ce groupe mythique auteur des instrus de bon nombre des disques du label a fait l’objet d’un film en 2003 : Standing in the Shadows of Motown) et se fait connaître en solo avec un tube très efficace, “Can I Get a Witness”. Jugeons plutôt sur pièce.

Suivront des reprises fameuses dont “I heard it through the grapevine” de Gladys Knight and the Pips et surtout, des albums décisifs tous les dix ans… The Soulful Moods of Marvin Gaye en 1961, le très concept et cultissime What’s Going On en 1971 et Midnight Love en 1982 sur lequel on retrouve “Sexual Healing”.

Le son de Marvin Gaye à un côté synthèse. Au croisement de nombreuses influences citées plus haut, sa musique s’est imposée dans l’histoire de la soul. Et a surtout contribué au rayonnement de la maison Tamla, créée en en 1959 à Détroit (Motor-Town) par Gordy avec 800 dollars en poche. Parmi les autres figures du label, on retiendra, dans le désordre, les noms suivants : Diana Ross, les Temptations, Stevie Wonder, Smokey Robinson, Martha Reeve and the Vandellas, les Jackson Five ou encore Barret Strong, dont le tube « Money, That’s What I want » (il n’y a pas de secret) sorti en 1959, sera le premier grand succès du label.

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La recette de Motown ? Un son “universel” et militant. Capable de séduire tout le monde, les noirs, les blancs, les verts avec les meilleurs musiciens du moment et des enregistrements impeccables. Bref, un management béton où rien n’est laissé au hasard et surtout pas l’impact commercial des productions. Ce qui nous donne une soul très spéciale, pop, sexy, dansante, plus jeune et plus agressive commercialement.

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A l’inverse de ce qu’on a appelé la “southern soul”, typique de chez Stax, un label créé à Memphis par des blancs, Jim Stewart et Estelle Axton. Stax puise davantage dans les racines gospel et le negro spiritual. Les Mar-Keys sont particulièrement représentatifs de ce style. Tout comme Booker T & the MGs, le groupe de la maison, connu pour son fameux titre instrumental “Green Onions” (en écoute ci-dessous) et dont le membre fondateur, Al Jackson (ci-dessus) a eu, lui aussi son lot d’emmerdes dramatiques : après avoir échappé à une tentative d’assassinat par son ex-femme, il est froidement tué de 5 balles dans le dos par un cambrioleur chez lui, quelques heures après le « Thrilla in Manilla », le dernier match de boxe entre Mohammed Ali et Joe Frazier, le 1er octobre 1975 !


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Les MG’s accompagneront tous les artistes Stax en studio : Eddie Floyd, Rufus Thomas, Johnnie Taylor, Sam and Dave, Isaac Hayes, David Porter, William Bell, Wilson Pickett et bien sur le grand Otis Redding (ci-dessous) dont la voix et la moustache (portée de façon si affirmée a seulement 24 ans) forcent le respect. Faut-il le rappeler ? Le grand Otis Redding est mort en 1967 dans un accident d’avion quelques jours après avoir enregistré « (Sittin’on) The Dock of the Bay », mondialement connu pour ce fameux sifflotement en fin de morceau qui n’aurait pourtant jamais du voir le jour : il fut ajouté au mixage pour combler le dernier couplet, qu’Otis Redding n’avait pas encore écrit.

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Parallèlement à Motown et Stax, la soul va évoluer dans les années qui suivent grâce au label Muscle Shoals (Aretha Franklin, Percy Sledge, Wilson Picket) et nos faits-divers vont continuer de pulluler mais, cette fois-ci, avec une tonalité beaucoup plus… funk. De James Brown à Rick James en passant par Don Myrick, vous saurez tout au prochain épisode !

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