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Calamity jane

Publié le 03 février 2015 par Aelezig

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Article de Ca m'intéresse Histoire - Janvier Février 2015.

Elle tire, elle fume, elle boit, elle jure... Martha Jane Cannary fait tout comme les hommes. Mais sous la carapace, la cow-girl a aussi un coeur, elle est amoureuse de Wild Bill Hickok.

Automne 1872. Un hululement sauvage retentit dans la forêt, signal de l'attaque. A l'arrière de la colonne, un premier soldat tombe, la gorge déchirée par une flèche. Cinq autres sont criblés de balles. L'un d'eux, le pied coincé dans un étrier, est traîné par son cheval, le crâne fracassé sur les rochers qui bordent la rivière de Goose Creek, Wyoming. Les hommes du général Custer sont pris en étau par les guerriers sioux entre la forêt et le cours d'eau. En quelques minutes, une dizaine d'entre eux sont abattus. Le capitaine Egan, chef du détachement, tente de donner ses ordres en pleine débâcle. Son élan est stoppé net lorsqu'un tir lui transperce l'épaule. Comme au ralenti, il se sent glisser de sa selle, son sang macule déjà la robe palomino de sa monture. A l'instant où ses forces l'abandonnent, un autre cheval vient galoper à ses côtés. Quelqu'un l'empoigne par sa veste. Une dernière impulsion lui arrache un cri de douleur, mais Egan est hissé entre une paire de cuisses solides. Emporté au galop, le jeune officier tourne la tête et dévisage le téméraire éclaireur qui vient de lui sauver la vie : c'est une grande brune de 20 ans, cheveux courts et regard félin. Egan perd connaissance...

Quelques heures plus tard, Egan se réveille en sécurité à Fort Custer, à 2 kilomètres de l'embuscade. Il décoche un sourire reconnaissant à sa recrue providentielle : Martha Jane Cannary, femme et soldat de l'armée américaine. Ses exploits commencent à être connus dans la région. On l'appelle Calamity Jane, surnom dont personne ne connaît l'origine mais qui décrit bien son tempérament volcanique ! Cette sacrée délurée écume les Grandes Plaines comme éclaireuse depuis au moins trois ans. C'est une fine gâchette et une spécialiste du lasso. Elle boit, fume, jure et se bat comme le pire cow-boy. Veste à frange, chapeau à larges bords, bottes et pantalon de cavalier : elle ne se travestit pas en homme mais clame avec humour - et un délicieux sens de la contradiction - qu'elle "porte les vêtements de son sexe". Elle pense les avoir bien mérités, ces attributs masculins. A la fin du XIXe siècle, le Far West se conquiert dans le sang et l'odeur de poudre. Calamity Jane en a déjà eu p lus que son lot.

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Martha Jane naît en 1852, la même année que l'entreprise Smith & Wesson dont les armes rythmeront son existence ! A Princeton, Missouri, Martha est l'aînée de six enfants - deux garçons et quatre filles. Son père, Robert Cannary, est prédicateur et fermier. Dans les saloons où il perd au jeu l'argent du ménage, il brandit sa bible pour vitupérer contre la nation indienne. Trois ans plus tôt, la ruée vers l'or a commencé en Californie, contribuant à promouvoir l'idée d'une "terre promise" pour les Blancs. Depuis les années 1840, la notion de "destinée manifeste" se répand, un droit quasi divin du peuple américain à s'approprier les terres amérindiennes sous prétexte d'y apporter la civilisation. L'expansion des colons vers l'Ouest ne cesse de s'intensifier, au prix de nombreux massacres. Pour l'historien américain Howard Zinn, "les gouvernements américains ont signé plus de 400 traités avec les Amérindiens et les ont tous violés, sans exception". Les pionniers n'ont aucun état d'âme à faire parler le colt pour imposer leur présence. Les parents Cannary ne font pas exception. La mère, Charlotte, parle haut, boit trop et arrondit les fins de mois en monnayant ses faveurs. Les enfants sont livrés à eux-mêmes, et Calamity, dès son plus jeune âge, apprend à tirer, à soigner les bêtes et à mendier pour survivre.

Criblés de dettes, les Cannary vendent leur ferme lorsque Martha a douze ans. La famille prend alors la piste de l'Oregon : un périple de 3200 km, dont une partie passe par les montagnes Rocheuses, qui traverse les actuels états du Missouri, du Kansas, du Nebraska, du Wyoming, de l'Idaho puis de l'Oregon. A la clé, de multiples décès dus à la maladie, à la sous-nutrition - conduisant parfois au cannibalisme -, aux accidents, aux intempéries et, bien sûr, aux attaques de hors-la-loi ou d'Indiens. Martha évolue dans cet univers d'uen violence extrême, où les femmes n'ont qu'un rôle à jouer : faire la cuisine et soigner les malades à l'arrière de la caravane. Mais la jeune ado préfère l'action : elle suit les hommes à la chasse. On reconnaît vite qu'elle monte parfaitement à cheval et sait faire mouche : moyennant quoi elle échappe aux corvées. Martha est déjà une vraie cow-girll.

Début 1866, sa mère attrape une pneumonie en faisant la lessive dans les camps de mineurs du Montana. Elle meurt au bout de longs jours d'agonie. Le temps de laisser passer les derniers blizzards de l'hiver, les enfants Cannary et leur père restent à Virginia City, ville de prospecteurs fondée trois ans plus tôt. Au printemps, ils repartent en direction de l'Utah et arrivent à Salt Lake City pendant l'été. Malade à son tour et épuisé, Robert Cannary rejoint sa femme dans la tombe en 1867. Martha Jane, 15 ans, est orpheline. Mais déterminée. Elle décide de continue l'aventure dans les territoires traversés par le chemin de fer en construction. Elle trimballe ses frères et soeurs dans des décors de villes qui ressemblent plus à des campements. Ainsi en est-il de Cheyenne City (Wyoming), dite "la ville miraculeuse des Plaines", surgie un an plus tôt pour abriter les chercheurs d'or et les ouvriers de la compagnie de chemin de fer Union Pacific Railroad. Calamity y trouve de quoi faire vivre sa fratrie. Elle conduit des attelages, lessive, cuisine, se prostitue dans les saloons. Destin banal d'une misérable orheline. Mais la jeune Cannary se distingue des autres femmes en se faisant accepter des frontiersmen (les aventuriers des Grandes Plaines) les plus coriaces. Il faut avouer que Martha Jane incarne un idéal pour les coureurs des Plaines : buveuse de whisky, libre, costaude et belle, avec une forte poitrine, de longues jambes, une bouche bien dessinée. Un vrai fantasme... qui ne tient pas en place !

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En 1870, assoiffée d'action, Calamity rejoint l'armée et participe à la campagne contre les Indiens. Elle commence à s'habiller en homme pour servir sous les ordres du général Crook, qui stationne à Fort Fetterman, au sud de la rivière North Platte (Wyoming). L'endroit est particulièrement dangereux et isolé ; les désertions y sont fréquentes, et les hivers rudes. Les soldats doivent s'approvisionner en eau à la rivière et chaque sortie est scabreuse. Pas de quoi arrêter Martha Jane ! C'est elle qui part en reconnaissance devant les troupes. L'audacieuse cavalière est désormais considérée comme une excellente pisteuse et l'une des meilleures gâchettes de l'Ouest. Au printemps 1872, c'est en rentrant d'une mission de reconnaissance qu'elle se signale en sauvant le capitaine Egan...

Calamity Jane entre dans la légende de l'Ouest, elle est la seule femme sous uniforme masculain à être ouvertement admise au service de l'armée américaine. Au printemps 1874, elle devient même la première Blanche à pénétrer dans les Black Hills (Dakota du Sud), les montagnes sacrées contrôlées par la tribu des Lakotas. Mais Calamity ne participe à aucune bataille. C'est une aventurière, pas un bon petit soldat : elle ne se voit pas mourir en suivant les ordres d'un quelconque officier. Mais l'expédition dont elle est aujourd'hui l'éclaireuse a des conséquences importantes sur l'histoire américaine. Elle confirme la présence de gisements aurifères dans les Black Hills, ce qui déclenche aussitôt une gigantesque ruée vers l'or dans la région. L'accord de paix passé avec les Indiens dix ans plus tôt devient alors caduc. En mars 1876 commence la guerre des Black Hills, qui culmine les 25 et 26 juin suivants avec la célèbre bataille de Little Big Horn entre l'Américain Custer et le chef indien Sitting Bull : une victoire en forme de baroud d'honneur pour les Amérindiens, d'ores et déjà voués à l'extermination. La "Calamité" ne participe pas à ce mythique combat. Elle est déjà ailleurs. Son seul amour, c'est sa liberté. Elle se sait indomptable. Et pourtant...

En 1876, son coeur chavire pour James Butler "Wild Bill" Hickok, héros de la guerre de Sécession, partisan de Lincoln, ancien shérif et éclaireur. Il est chercheur d'or lorsque Calamity le rencontre à Fort Laramie. A 39 ans, il est respecté et charismatique. Calamity Jane a 24 ans, elle est valeureuse et rebelle, mais son physique est défraîchi par l'abus d'alcool et les privations. Ils s'aiment. Ensemble, ils se joignent à un convoi de marchandises et chevauchent vers le Dakota du Sud. Les hommes adorent la gouaille de Calamity et ses talents de pisteuse. Le soir, à la veillée, elle les épate par ses dons de conteuse hors pair. Mais elle ne parviendra pas à retenir l'attention du seul qu'elle ait jamais admiré : Hickok ne s'attache pas durablement à elle. Il est agacé par son exubérance ; peut-être aussi lui ressemble-t-elle trop... Leur histoire s'achève vite. Ils resteront bons amis, mais le coeur de Martha est brisé à jamais.

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Calamity Jane et Wild Bill Hickok posent leur barda à Deadwood, une ville créée ex nihilo par l'afflux massif des chercheurs d'or. L'endroit est un vaste chaos de saloons, de bordels et de fumeries d'opium. Ici, le sport local, c'est la chasse aux Peaux Rouges. Une récompense de 50 dollars est offerte à tous ceux qui rapportent la tête d'un Indien. Martha Jane s'épanouit dans ce climat de violence omniprésente dont elle maîtrise les codes et les usages. Elle s'enivre, festoie, noue des amours d'une nuit et des amitiés d'une vie. La jeune aventurière travaille comme courrier pour l'armée, chevauche en solitaire les étendues sauvages surveillées par les Indiens et frôle souvent la mort. Elle chute dans une rivière glacée et délire pendant des jours, échappe à des guet-apens, à des traîtrises. Wild Bill Hickok, lui, n'aura pas cette chance. Le 2 août 1876, dans un saloon, il est abattu dans le dos d'une balle tirée par John Jack McCall, un ivrogne de 24 ans qu'il venait de battre au poker. Sa disparition est une rude épreuve pour Calamity. Sans lui, Deadwood n'a plus le même attrait. Depuis l'enfance, les gens qu'elle aime lui filent entre les doigts. Et comme toujours, Jane réagit à la mort en s'étourdissant de chevauchées et de travail.

Trois ans plus tard, la voici écumant le Wyoming, engagée comme cow-girl dans un ranch de Yellowstone puis dans une auberge. En 1883, on la croise à San Francisco, ville d'aventuriers dominée par les compagnies minières. En 1885, elle pense à se "ranger" en épousant Clinton Burke, un Texan avec lequel elle aurait eu une petite fille le 28 octobre 1887 et qu'elle décrit comme "le portrait craché de son père, avec le tempérament de sa mère" ! Martha adore sa progéniture. Mais elle n'a pas le profil de la femme au foyer. Pour l'Amérique, elle est une légende vivante. La même année, la romancière W.L. Spencer publie un livre de fiction sur elle ; des feuilletons dans les journaux, des articles, et même une pièce de théâtre s'inspirent de la vie de Calamity. Martha Jane ne peut échapper à son destin. Se sachant incapable de donner à son enfant une éducation correcte, elle la confie à une famille d'accueil. Pendant quelques années encore, Jane vit au Texas avec son mari. Avant de reprendre la route.

Octobre 1895, retour à Deadwood. Calamity est revenue sur les lieux où elle estime avoir été la plus heureuse, dix-sept ans après en être partie. Ici, on la traite comme une héroïne. En janvier 1896, elle est l'attraction d'un musée itinérant entre Minneapolis et Chicago. Elle participe à plusieurs Wild West Shows aux côtés de Buffalo Bill. Tous deux sont des personnages emblématiques dans l'histoire de la conquête de l'Ouest. Signe que leurs aventures appartiennent désormais au passé... Même Deadwood a changé. Le chemin de fer s'y arrête depuis 1890, la ville est prospère et ordonnée. Fini les duels, lynchages et règlements de comptes ! A 44 ans, Calamity Jane survit en vendant des photos d'elle habillée en éclaireur. Elle ne regrette rien, mais ressuscite ses souvenirs dans les vapeurs d'alcool et de cigares. Toujours sans adresse fixe : on sait qu'on peut la débusquer à l'hôtel Calloway de Terry, un village jouxtant Deadwood. Ou dans les saloons alentours. En juillet 1903, elle sent sa fin approcher. Calamity, 51 ans, multiplie les beuveries, raconte inlassablement ses exploits et prend un maximum de bon temps avec ses amis. La baroudeuse veut partir avec panache. Elle demande à être enterrée au Mount Moriah Cemetery de Deadwood. Elle meurt le 1er août 1903, des conséquences de son alcoolisme. Selon sa volonté, Calamity Jane repose enfin à côté de Wild Bill Hickok, son amant des Grandes Plaines.


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