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Ecrire en bâillant

Par Clementinebeauvais @blueclementine
Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir qu’on a eu à l’écrire n’est-il pas le critérium infaillible de la valeur d’une belle page; peut-être n’est-il qu’un état accessoire qui s’y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre elle. Peut-être certains chefs-d’œuvre ont-ils été composés en bâillant. (Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.374)
Alors, les ami/es, question du jour: écrit-on toujours mieux quand on est tellement passionnée qu'on n'arrive pas à s'arrêter, que l'aurore darde ses doigts de rose par la fenêtre et qu'on s'aperçoit soudain (parce que le robinet de la salle de bains n'a pas été fermé et qu'on a les pieds mouillés par une inondation généralisée) qu'on n'a pas donné leur biberon aux triplés, que le chien a chié partout dans le salon, que le mari s'est barré avec la voisine du dessus et qu'un avion de la TransAsia s'est écrasé dans les hortensias du jardin?
A mon avis, non; on n'écrit pas forcément de meilleurs textes, qui passionneront plus les lecteurs, si on n'est pas toutes les trente secondes en train de regarder sa montre. Je ne dirais pas qu'être passionné n'aide pas - notamment parce que si ce qu'on écrit nous intéresse vraiment, on est, me semble-t-il, plus réceptif parfois à des idées vives et originales, ce qu'on appelle benoîtement l'inspiration. Mais ce que j'ai remarqué au fil des années, c'est qu'il y a finalement peu de corrélation entre les bouquins que j'ai vraiment adoré écrire et ceux qui fonctionnent vraiment avec les lecteurs.
Prenez par exemple La plume de Marie, qui reste l'un de mes meilleurs souvenirs d'écriture. J'ai adoré écrire ce livre. Je l'ai écrit en retenant mon souffle, complètement emportée par ma propre écriture. Je revenais à mon moi clémentinesque de sixième-cinquième, quand, fascinée par le théâtre classique, j'engloutissais tout Racine, Corneille et Molière et m'inventais dans ma tête des dizaines de scènes en alexandrins rimés sur le chemin du collège. J'étais à fond dedans.

Ecrire en bâillant

oui j'étais très cool comme ado.

C'est donc avec moult pincements au coeur que je lis des chroniques de ce petit bouquin m'affirmant qu'il a été écrit 'pour correspondre aux programmes scolaires', ce qui est parfaitement faux. De nombreux lecteurs l'ont lu comme un exercice intellectuel d'une profonde sécheresse, alors que pour moi c'était véritablement un élan affectif, presque amoureux. En gros, ça a foiré.

Ecrire en bâillant

tristesse infinie

Autre exemple, totalement opposé: La pouilleuse, qui a été difficile, lent et pas très plaisant à écrire. C'est un livre sombre, je l'ai abandonné après une semaine, repris un an plus tard, fini plutôt par sens du devoir que par passion; envoyé sans grande conviction à des éditeurs, qui tout de suite ont mordu. Et ça reste le livre dont on me parle le plus comme d'un roller-coaster, hyper prenant, etc. Quand je l'écrivais, pourtant, il n'avait rien d'hyper prenant, je vous demande de me croire.
Ensuite il y a les livres qu'on n'a pas aimé écrire ET qui ne marchent pas bien: la loose internationale. Je vais pas m'autocrucifier en donnant des exemples de mon propre corpus, mais il y en a.
Et puis l'idéal: un livre qu'on a adoré écrire, et pour lequel les lecteurs montrent un enthousiasme similaire. Ca ne m'est arrivé pour l'instant qu'avec mes petits Sesame Seade anglais, que j'ai écrits avec une joie absolue et en rigolant toute seule, et qui fonctionnent avec beaucoup d'enfants. C'est un immense plaisir de rencontrer une résonance comme ça, et ce n'est pas courant.

Ecrire en bâillant

tout le fun et zéro de pas bien

Donc, des cas de figure très différents, des livres qu'on adore et qui ne marchent pas, des livres qu'on n'a pas aimé écrire et qui touchent une corde sensible. Il y a beaucoup d'incompréhension entre auteur et lecteurs. Des moments ou quelqu'un nous parle en bien d'un de nos livres qu'on n'aime pas trop, et on a envie de dire mais arrête, kestufous, lis celui-là plutôt! Des moments où un lecteur nous dit qu'il a préféré tel passage, qu'on a dû réécrire mille fois, sans passion et sans enthousiasme, un travail peu gratifiant, cérébral, inintéressant. Et au contraire, des lecteurs qui n'aiment pas - mais comment PEUVENT-ILS ne pas aimer? - des pages passionnelles et emportées par l'inspiration.
J'ai relu récemment les épreuves de The Royal Wedding-Crashers, qui sort en mai et qui est la suite des Royal Babysitters. Très franchement, ça a été une totale pain in the a## d'écrire ce bouquin. J'en ai bavé. Panne d'idées, impossibilité de lui faire faire ce que je voulais, etc. Une vraie corvée. Et ensuite, un travail éditorial monstre (enfin, rien comparé au travail Tiboesque, hein), boring et tedious.

Ecrire en bâillant

je te hais, mais finalement je t'aime bien


Et pourtant, en lisant les épreuves... Je me suis dit hé bien, ça fonctionne nickel. It works. C'est un livre énergique, fun et insolent, meilleur d'ailleurs que les Royal Babysitters. Où sont les cicatrices de mes traumatismes d'écriture? Le texte les a résorbées.
Personne n'en saura jamais rien.
Ah oui, sauf que je viens de l'écrire sur mon blog, dammit.
Et vous alors, qu'est-ce que t'en penses?

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