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EMOUVANCES (9) Fragments de temps suspendu

Publié le 17 février 2015 par Parent @LEGOBALADIN
   SIXTINE


   Le doigt de Dieu. On ne voit que lui, plein centre de l’immense voûte où dansent cent figures sculptées célébrant la fête des corps dans un paradis perdu des origines. Vaste scène primitive sans haut ni bas, flottant dans un espace que le peintre a voulu céleste. Le mouvement y tournoie, le flux y circule, à l’aune d’un vertige créateur dont la divinité seule sait apprécier le détonant secret.
   D’un geste nonchalant, Adam étend son bras gauche pour recueillir l’énergie vitale que Dieu lui transmet de sa main droite. Du divin à l’humain, symétrie savante, entendue, des mondes prêts à fusionner sans tout à fait se mélanger. Les deux index se rapprochent sans se toucher. Entre Dieu et sa créature, la poignée de main est télépathique. Car si Adam est à l’échelle de l’homme, Dieu, lui, s’élève à l’échelle des astres. Il flotte de toute sa masse au-dessus du monde interstellaire, enlaçant une jeune fille prépubère préfigurant sans doute la Vierge. Enveloppé dans une cape ondulante, le corps aérien semble esquisser dans l’espace une coupe d’encéphale propre à insuffler l’esprit aux malheureux mortels que nous sommes et demeurons. Tout le plafond de la chapelle tourne autour de ces deux doigts que sépare un vide infinitésimal et pourtant sidéral. C’est le moment unique, sublime, qui voit l’œuvre jaillir des mains de son créateur. Instant magique de tous les possibles dont nous prend l’envie d’isoler la grâce, pressentant qu’elle ne durera pas.
   Déjà, pressant l’homme, s’annonce la figure séduisante d’Eve, suivie par l’ombre d’un serpent vigoureux et tentateur. On devine alors - plus que l’on ne la voit s’accomplir - la laide déchéance d’un couple banni et la cohorte des malheurs conséquents. Mais pour l’heure, le peintre est tout à sa joie d’animer la puissance des chairs que décuple à l’infini l’originalité du modèle. Autour de lui, le génial Adam voit ainsi se décliner sans fin une profusion de nus aux formes sculpturales : prophètes en méditation, sibylles inspirées, enfants cariatides, tous exposant leurs corps glorieux dans une vaste fresque qui célèbre l’ancien récit et annonce le nouveau. L’arbre généalogique du Sauveur est en place sans toutefois que celui-ci n’apparaisse nulle part. Le message visuel célèbre l’œuvre totale déclinant peinture, architecture et sculpture. L’arc de triomphe à ciel ouvert, dédié à l’homme bâtisseur, peuple les arcades de cette immense galerie à claire-voie, ouvrant un gigantesque continent où pierre marbre et chair humaine s’entremêlent, tous convoqués par le créateur pour les besoins d’une fiction conçue ex abrupto à notre intention.
   Mais il arrive que l’œuvre, échappant en partie à son auteur, infléchisse ses innocences premières vers des réalités plus prosaïques. Ainsi, la fraîcheur des origines transmue sa gratuité au gré d’une Histoire qui la dépasse. Sous la grâce éphémère dormait l’impatience des ego. L’homme alangui fait place au potentat investi : laissant se déployer la continuelle marche en avant du désir, l’état de nature cède sa place à celui de culture. Le paroxysme de la peur - celle que l’on éprouve comme celle que l’on crée - s’incarne dans le scénario implacable de duels fratricides. Les hommes découvrent qu’ils adorent se faire peur. Notre semblable nous devient intolérable et génère la crise mimétique qui appelle le grand Léviathan : le pouvoir tombe dans l’escarcelle d’institutions prêtes à le faire fructifier jusqu’à la confiscation. L’irascible Caïn a tué l’innocent Abel, provoquant la naissance des nations et de leurs lois. La collusion secrète du sabre et du goupillon s’organise, inventant des configurations fécondes que l’Histoire validera cent fois, confisquant à l’art la fraîcheur originelle et magique de la danse des corps. L’homme vient de perdre son innocence.
   D’impeccables soldatesques en ordre de bataille sont désormais prêtes à écrire maints récits de prise de pouvoir occultes, éphémères, répétitives. Le plafond sublime des corps éclatants a accouché, à quelque vingt mètres sous sa voûte, au ras du plancher des vaches, d’un long cortège de corporéités spectrales aux chairs enfouies dont seules émergent des têtes livides, omniscientes, aux visées omnipotentes. Cardinale et somnambulique cohorte des soldats de Dieu vêtus de chasubles asexuantes, aux teintes sanguinaires de l’incarnat, entonnant sur une seule note hypnotique la litanie mortifère des inusables martyrs de la cause. Causa nostra porteuse de mort, exaltant le sacrifice sans fin des chairs flétries. Vingt mètres plus haut, le Dieu planant ne peut que jeter un regard affligé sur cette absconse réalité humaine, lointainement engendrée, mesurant combien l’œuvre a définitivement échappé à son créateur. « Je ferai pleuvoir sur terre quarante jours et quarante nuits », se surprend-il à proférer en guise de menace. Mais y croit-il encore, témoin atterré de ce long cortège de vieillards cacochymes qui se balance au rythme d’une lettre morte qui a su escamoter son Verbe génial ?... Le bienheureux pouvoir divin accouche en direct d’une chimère cléricale.
   Comment la fête des corps a-t-elle pu engendrer cette légion impuissante, éplorée, de fantômes égrotants, uniques locataires désormais de la chapelle magique transformée en une immense salle fermée à clé. « Con clave ». Conclave. Marmite autoclave plutôt où barbotent de misérables secrets prestement réduits en cendres dans la fumée grisâtre d’une ridicule cheminée sans âge. Pacotilles célestes aux relents de bondieuseries fumeuses. Torves manœuvres sur fond de confidences codées, de lenteurs millénaires, de scénarios simplissimes où bons et méchants s’étripent avec jubilation. Clergé médiatique qui ne sait que détester ou adorer et fait semblant de connaître ce qu’il ne comprend toujours pas. Triste réalité propre à enfumer la foule hystérique des pèlerins qui s’engrouillent, béats, aux aguets de la consolante papale prête à choir du balcon lointain. « Une preuve du pire, c’est la foule », nous glisse à bon escient le poète.
   Quant à Dieu, à jamais frustré de ses essais créateurs, on peut l’entendre expirer dans un souffle du tonnerre de Zeus : « Merde, je ne joue plus pour tous ces pauvres hères. J’ai peur que la fin du monde soit bien triste.     EPHEMERES     Le fugace a un faible pour les incartades précaires, insolites. De celles qui nous laissent interloqués et ravis. On y déniche pêle-mêle des queues de ficelle, de ces bouts d’on-dit / as-tu-vu qui font l’avers plaisant des longs exposés et des récits patiemment construits. Il arrive que ces frêles libellules - éphémères - jouent les passeuses entre des vérités consistantes, des narrations échafaudées, bien charpentées, aptes à nous rassurer. Pour autant, il nous les faut ces précieuses vétilles, coutumières de nous peaufiner des pauses salutaires au creux de scénarios trop bien fagotés, aux issues attendues. Au jeu joyeux des hasards survient parfois l’aventure qui sait dérider nos pesanteurs ordinaires.    Tout ronronnait jusqu’alors… quand surgit l’étincelle qui se met à vibrionner devant nos yeux épatés. Suspension des durées communes, un flottement physique et mental nous propulse loin du cours attendu des choses. Nous touchions à l’assoupissement où nous plonge toute histoire qui musarde : combien de temps durerait la traversée nous embarquant au fil du livre, du tableau, du film ? Le moment peut venir où, lassé de nous, de notre attention devenue flottante, le récit se révolte, se révulse et décide de quitter ses codes et ses repères douillets pour nous affoler et nous surprendre. Et c’est souvent par pure effraction qu’il ouvre devant nous un espace troué d’interstices, une fissure, un étonnement, un frisson embryonnaire qui réveille nos impatiences et ranime une ancienne aspiration à l’étrange.   Le cinéaste lui-même reprend la chose à son compte : il connaît nos limites de spectateurs et sait jouer avec les codes. Aussi choisit-il le moment propice pour suspendre le récit en nous prenant par la main, ou par le regard plutôt. L’œil est soudain saisi par le minuscule, l’inattendu ou le sublime, injectés sans coup férir dans une durée subliminale de quelques secondes où s’égrènent pourtant quelques moments précieux de véritable éternité qui feront trace.    Ainsi dans cette ville en état de siège investie et terrorisée par des militaires en armes à chaque coin de rue, nous assistons à la fuite de civils qui se terrent, se dissolvent dans chaque trou disponible, talonnés par la peur à chaque plan du film. Rafales d’armes automatiques, cadavres sur le bitume, contrôles et arrestations sommaires. Paysage de désolation, le récit court - lui aussi - dans une épouvante qui dure, nous prend aux tripes, confine au désespoir. Et c’est au mitan du film, au moment où l’on n’attend plus d’éclaircie, que le cinéaste choisit de nous délivrer une séquence nocturne, onirique : sur une avenue glauque, surgi de nulle part, un immense cheval blanc traverse l’écran - notre écran mental et affectif - de gauche à droite, dans un galop sonore et superbe, poursuivi de près par une jeep de soldats tirant en l’air (comme fêtant - eux aussi ! malgré eux - la liberté ?). Un air de délivrance baigne les esprits durant quelques secondes qui figurent la force d’un espoir possible, irréel, s’extrayant soudain de deux heures de drame.   Ainsi dans le huis clos d’un appartement citadin abritant la fin de vie d’un vieux couple solitaire, nous voici plongés dans un climat de mort qui rôde, ne sachant quand elle adviendra. Le cinéaste nous relève soudain de notre tension attachée à cette mort programmée, nous emmenant très loin du lieu oppressant - sans le quitter pour autant - pour une brève et bienvenue bouffée d’oxygène. Cinq plans muets de quatre secondes chacun nous transportent au cœur de cinq toiles accrochées aux murs de l’appartement. Toiles quelconques, de paysages anonymes, mais convoquées là pour dire simplement l’ailleurs de la mort, son avers tangible dès lors que visible. A la suite desquelles le cinéaste sait que nous pouvons nous retourner un peu plus légers vers l’issue du récit de la mort qui rôde.   Légèreté, fugacité de l’éphémère. Fragilité de l’insecte éponyme dont la durée de vie se perd dans les eaux stagnantes des marais. Fleur et papillon accompagnent l’idée portée par l’homme antique sur ces moments de vie qui ne font que s’évanouir. Sans lendemain, puisqu’attaché au jour même, l’éphémère est ce moment court, passager, provisoire, qui n’excède pas ce jour, ou cet autre, marqué par son éphéméride particulier. Paradoxe entre la conscience du temps qu’il requiert pour le nommer et la pensée de son inconsistance. Tension entre le ponctuel et la durée, le continu et le discontinu, la présence et l’absence. Convulsion annonciatrice d’une mort prochaine. Spleen entre angoisse et lyrisme.    S’il revient aux multiples formes d’art de fixer la richesse complexe qui anime la vie, certaines semblent cristalliser les paradoxes de l’éphémère. L’espace du poème parvient à saisir au filet des mots, dans le rythme du souffle, le volatile des émotions et des pensées, les métamorphoses de l’être. Lutter contre la disparition, l’oubli de nos impressions les plus fines, telle est la gageure du sculpteur de mots. « Ce qui plaît au monde est un songe éphémère », se lamente Pétrarque. A chacun de défendre la géographie des mots particulière à son espace personnel, au rapport singulier qu’il entretient avec eux, en lien étroit avec ses récits de vie. Imaginons nos mots inscrits sur autant de petits papiers que nous transformons parfois en boulettes serrées à balancer étourdiment dans le monde… Et si nous les défroissions sans les déchirer, pour les lisser et leur faire prendre un envol conscient, appliqué, attentif… mémorable ?... Volonté de retenir le « presque rien » et la certitude rassurante du « ça a été » chère à Roland Barthes.    Dans toute photographie niche un miracle : la rencontre de l’éphémère et d’une forme d’éternité. Dans la structure microscopique des photons figeant les zones de l’image, comme dans la structure granulaire du temps physiquement inscrit. A y regarder de plus près, le temps vécu n’est pas continu, mais fait d’instants discrets dont chacun compose un chiffre parfait. Pénétrant la structure interne de chacun de ces petits miracles, nous y verrions autant d’instantanés dont la force ne dépend que de la qualité du regard que nous savons leur accorder. L’éternité du transitoire se niche dans la nature du regard porté sur l’instant - anodin, fugace, en lui-même. Le sensible est une nymphe en perpétuelle métamorphose, composée de caractères, d’idéogrammes parfaits, aux géométries accomplies. Le monde est un texte, une rêverie poétique toujours à l’œuvre, invisible dans le visible. A nous d’en décrypter les transitions magiques. Multiple présence. Surgissements secrets. Poéthique.   « Mon esprit galope comme un cheval étonné », constate le philosophe aux aguets. « Il se balade en liberté sur la toile de mes fictions », ajoute en écho le peintre cinéaste. Tous les deux ont raison. L’art sait inscrire nos imaginaires dans les fugacités durables de l’éphémère. Si durables qu’il nous est loisible d’en faire l’inventaire, nous en rejouant mentalement la pertinence apte à nourrir notre mémoire émotive. Fines libellules du sensibles, ces éphémères témoignent de jeux de bascule dans l’étrange qui frisent souvent une élégance de l’instant que nous ne soupçonnions guère. Une manière d’apogée de la métamorphose.     NOMBRE D'OR 
Divine proportion. Rapport magique contenu tout entier dans la symbolique d’une lettre : la « phi » grecque, initiale du légendaire Phidias, architecte du classique Parthénon dont la structure se décline en autant de rectangles d’or. « Les choses qui sont dotées de proportions correctes réjouissent les sens », note Thomas d’Aquin.
  Que peuvent avoir en commun des phénomènes naturels aussi divers que l’agencement des graines d’une fleur de tournesol, l’élégante spirale dessinée par la coquille de certains mollusques, et le profil de la Voix Lactée, la galaxie qui nous accueille ? Quelle règle géométrique d’une inégalable harmonie se cache dans l’œuvre de grands artistes et architectes, de Vitruve à Le Corbusier en passant par le grand Léonard et Salvador Dali ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, la réponse à ces questions est un simple nombre !
   Un nombre d’une humble apparence, connu depuis l’antiquité, qui apparaît continûment dans toutes les représentations naturelles et artistiques : le Nombre d’or. Un nombre à peine supérieur à l’unité, mais composé d’une suite infinie de décimales. A l’image du fameux « pi »grec, lui aussi, connu de tous les collégiens. Valeur arithmétique dorée : 1,61803… Nombre d’objets de notre quotidien sont façonnés selon cette divine proportion : livres, cartes de crédit, journaux, téléviseurs, tableaux, écrans divers… Dorées sont nos fenêtres ouvertes sur le monde.
   La première trace écrite de phi remonte à l’an 300 avant JC, dans un ouvrage qui compte parmi les plus célèbres, les plus imprimés et les plus commentés de l’Histoire : les Eléments de géométrie d’Euclide. Œuvre maîtresse pour la compréhension du monde, premier best-seller scientifique, ouvrage fondamental de notre culture. « Le tout est à la partie ce que la partie est au tout. » Ainsi, le rapport Longueur / largeur de nos cartes familières est-il sensiblement toujours le même : 1,61803… Géométrique à l’origine, le vieux nombre d’or donna naissance à des suites arithmétiques remarquables mises au jour par le plus grand mathématicien du Moyen Age : Finobacci, fils d’un marchand italien du XIIe siècle initié aux mathématiques arabes et au système arabo-hindou. Avant une vulgarisation européenne qui créa nombre d’objets à la logique rigoureuse : compas d’or, spirales, pentagones, étoiles, pavages, polyèdres, pyramides, flocons de neige…Tous phénomènes aux équilibres secrètement codés. Le Nombre d’or au cœur du langage mathématique de la beauté.
   Depuis les pyramides d’Egypte jusqu’à la Porte du Soleil, monument de culture pré-inca, des civilisations éloignées par le temps et l’espace se rejoignent - sans toujours se concerter - dans leur estime du nombre d’or. Même l’éminent luthier Stradivarius prit la précaution de percer les trous de ses violons selon les proportions d’or. Architecture, astronomie, dessin, peinture… Toutes ces activités humaines font appel à une même loi.
   Qu’en est-il de la Nature ? Symbole de l’idéal humaniste de la Renaissance, l’Homme de Vitruve, de Léonard de Vinci met en valeur les proportions idéales du corps humain, inséré dans un carré et dans un cercle. Le rapport entre le côté du carré et le rayon du cercle est le nombre d’or. Et même si notre développement physiologique humain est soumis à un constant changement de proportions, nous conservons notre forme d’origine selon une figure précise et régulière : la spirale.
   Les insectes tracent également une spirale quand ils s’approchent d’un point de lumière. Les rapaces suivent cette même trajectoire quand ils se lancent en chasse. C’est la seule qui leur permette de maintenir la tête droite sans jamais lâcher des yeux leur proie. La vie végétale n’est pas en reste. Etudiant la disposition des feuilles sur une tige, nous remarquons que celle-ci obéit à des règles géométriques et numériques : une sorte de « patron », une organisation, apparaît alors, par groupes de cinq et suivant… des spirales ! Le chou romanesco déploie ses spirales parfaites vers la droite et vers la gauche selon les suites du nombre d’or. Quant à la taille d’un arbre, elle varie tout au long de sa vie, mais son apparence extérieure - les proportions entre sa taille et la longueur de ses branches - restent identiques.
   La spirale d’or donne forme aux escargots. La structure interne de la coquille du Nautilus se construit par ajouts successifs de compartiments chaque fois plus grands, mais qui conservent tous la même forme. Décidément, le nombre phi n’a rien d’une antiquité qui aurait pris la poussière, bien au contraire : il continue sa vie, plus vigoureux que jamais ! Son territoire de compétence sur nos univers présente des horizons infinis qui n’en finissent pas d’étonner le spécialiste comme l’amateur. Selon le mot célèbre de Galilée, l’immense livre de la nature est écrit en langage mathématique. Qui nous incite à décrire, comprendre et agir. Triptyque sur lequel s’est construit le progrès du savoir humain. Et son incroyable harmonie.

  
 MAÏEUTIQUES 

   Chair de nos mères, paroles de nos pères. Quand la parole prendra-t-elle chair si la chair est impuissante à livrer parole ? Le fleuve du temps voit chaque père reprendre insensiblement ses gammes sur le père enfoui avant lui… en prenant soin du père à venir. Chaque génération penche sur la suivante un regard attendri, au risque de s’y perdre. Père présence, disparition, force. Père calme, peur, refuge. Père oubli, patronyme, transparence. Tous pères solidaires. Et si les pères sacrifiaient leurs goûts, leur consistance, et jusqu’à leurs rêves pour dédouaner d’antiques pères absents, fantômes demeurés à l’état de trace, d’ébauche, car trop vite disparus, évaporés. Mais quel père est-il vraiment comptable d’un autre alors que tous le sont par hérédité ordinaire des âges, sourde voie d’héritage ? Devoir vital d’échapper au long cortège de la malédiction des pères. Oser sortir de la lignée immémoriale pour rester au guet d’un chemin singulier et solitaire, à la croisée de tous ces pères possibles à épuiser… sans en élire aucun.
   Père initiateur, passeur de vie, faiseur de traces en vrac, obstiné bricoleur de petits riens, entêtant poseur de mots sur tout, inlassable épuiseur des pourquoi et des comment, manitou pédagogue des fines leçons de choses comme des grands secrets à partager. Père pélican, touchant cousin de nos frères animaux, prédateur naturel qui s’ignore, bricoleur d’une oralité ludique et dévoreuse penchée sur la grande marmite fumante des mets et des objets. Papa poule, rassurant double se glissant dans l’ombre des mères. Père de passage semant au hasard des désirs, essaimant ici et là, au fil des rencontres ; mateur indifférent de moissons vite délaissées. Père à jamais virtuel, vieux garçon recouvrant de la cendre du temps sa généalogie incertaine. Père chef de clan, grand sachem, vivante statue sur pied, réceptacle des haines comme des adorations, Commandeur pathétique et terrible. Père récit fascinant les enfants de contes répétitifs immémoriaux, dansant la gigue en compagnie de lutins gouailleurs. Père toujours au charbon épuisant le réel, épuisé du réel, puits à réel. Père conseil, père phare, père copain proche et complice des quatre cents coups de l’enfance. Père peur de ce qu’il a mis au monde et qui le dépasse. Père de la Nation, recours unique, symbole toujours au garde à vous, tapi dans nos consciences collectives et dans la nuit de l’Histoire. Petit Père des Peuples, sourire chafouin et calculs débonnaires, décrétant le Bien - le sien - urbi et orbi. Père curé semeur de sermons vides ne tombant qu’entre les oreilles de piafs volages. Père la pudeur, père la vertu, arborant leurs raideurs primaires et surannées. Camaïeu miroitant de paternités.
   Voguant sur les ailes de sa métamorphose, le père nouveau - avatar animal du vin primeur - ranime la flamme de l’antique père oublié qui brûle en lui. Brûle de bien faire, jure de ferrailler hors des abdications et compromissions. Combat neuf, vivace, toujours repris à ses fondements. A perpète. Défi ordinaire où s’abîmer insensiblement. Jusqu’à en oublier le « hors père », cette parole qui ranime l’envie, renoue avec d’antiques désirs, les primitifs qui ont modelé l’âme. Origines profondes contre empreintes obligées. Père trace.
   Homme sage. Père Socrate accoucheur des esprits à défaut d’engendrer les corps. Violence du questionnement socratique faite au disciple ou à l’élève, à qui l’on propose d’accoucher de… lui-même. Autonomie construite par le fils qui mène son raisonnement personnel, édifie sa loi propre. Le savoir est en nous, à portée, et nous ne le voyons pas ! Pauvres prisonniers d’une caverne obscure, il ne nous est donné que d’apercevoir les silhouettes dansantes animées par de vilains faiseurs de prodiges. Nous ne voyons que des ombres, nous n’entendons que des rumeurs, celles de la doxa, de l’opinion courante véhiculée par tous. Tandis que la plus intime connaissance, celle de nous-même, nous échappe… Seul l’électrochoc socratique peut déciller nos yeux aveuglés, confinés dans la vaine critique des apparences.
   Le père Socrate. Homme de tous les paradoxes. Face plate, nez camus, narines retroussées, œil de bœuf, toujours mal attifé, le philosophe le plus incarné qui soit  fait de sa laideur une preuve de sa… beauté ! Lui le tenant du canon grec Kalokagathia qui fait s’harmoniser beauté et bonté en proportions égales. Beau mais laid, bizarre mais rationnel, homme poli toujours en retard, tempérament de buveur jamais ivre, anti-héros qui fuit la gloire publique, maître penseur qui refuse de donner la leçon à quiconque, rationaliste évoquant une révélation divine, révolutionnaire et conservateur au point de se plier à des lois injustes qui le conduisent à la mort. Homme complexe à l’image d’une vérité qui l’est tout autant lorsqu’il appartient à chacun de se la concocter pour ce qui le concerne. Pas de prêt à penser !
   On n’apprend pas, on se remémore. Il faut se défaire de ce que l’on croit savoir - l’opinion - pour désirer connaître - naître avec. C’est ce désir-là qui nous rend le savoir intérieur. Apprendre à… désapprendre, à nous déprendre ! Le dialogue socratique nous conduit à la construction d’un objet commun repris par chacun à son propre compte. Force de la maïeutique des âmes.
   « Philosopher, c’est apprendre à mourir. » Détacher l’esprit du corps. Penser des réalités qui, elles, ne meurent jamais. Platon développe l’Apologie de Socrate en lui faisant retourner l’accusation contre ses juges. Il est cet homme singulier qui accepte de mourir au nom d’une vérité qu’il porte en lui et qui lui est supérieure : comment vivre autrement ?
   Accoucher du savoir, comme de la chair : acte violent, douloureux. Zeus, le dieu des dieux, en fait l’expérience forte. Saisi de violents maux de têtes, il doit appeler à l’aide son forgeron de fils, Ephaïstos, pour lui briser le crâne afin d’en faire sortir sa fille  Athena, - née de la tête - pour s’incarner en… déesse de la sagesse. Naissance cérébrale dont on s’assure de la viabilité en se livrant au rite antique de l’amphidromie : le père fait le tour du foyer en brandissant son enfant, lui conférant ainsi sa légitimité et la reconnaissance sociale aux yeux des siens. Aux affres de l’accouchement succèdent les moments heureux de l’accueil du nouveau-né. Savoir et sagesse, en l’occurrence, viennent d’investir le panthéon de la pensée. Pour une joie similaire aux naissances charnelles : celle qui consacre la force de l’esprit raisonnant en écho à l’âme résonnante. Puissance du penseur-né prêt à initier le questionnement porteur de toutes les libertés.  
   Qui suis-je, moi seul, hors père, hors repères, tous horizons ouverts ? A moi seul de le dire. Alors je parle, parle encore. Histoire d’entendre ma propre voix résonner en moi. Encore une fois. Jusqu’à plus soif. Jusqu’à chanter. Et puis je danse sur le deuil apaisé des espoirs évanouis.

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     LUDOPHONIES   Métamorphose des formes. Douce folie de ludions langagiers. Lassés de désigner au plus près de décevantes ou monotones réalités, les mots s’envolent, s’égayent soudain comme une volée de moineaux ivres de jeux dans les fourrés profonds des jardins de la langue. Et nous, usagers ordinaires ou écrivains familiers, nous amusons de ces caprices ludiques, heureux d’en recueillir de nouveaux fruits, sous  forme d’étranges énigmes à rire ou à s’émouvoir. Il y a grande jubilation à la langue en fête. Et à la fabrique des mots.   Traits d’esprit, allusions, calembours. Equivoques, ambiguïtés. Chaque tournure de jeu a son originalité propre, ses règles et partis pris. Les enfants nomment « devinettes » ces énigmes prisées dans les salons d’autrefois. Paroles obscures, mystérieuses, dont le sens est voilé sous une parabole ou une métaphore. « Quel animal marche le matin sur quatre pieds, à midi sur deux, sur trois le soir ?... », demande le sphinx à un Œdipe circonspect.    Le calembour a mauvaise réputation : il joue du double sens, des homophonies faciles et parfois d’un mauvais goût souligné par le grand Hugo : n’est-il pas « la fiente de l’esprit qui vole » ? Allusion aux petites caboches de piafs. Plus succincts et actuels sont les allographes en SMS : liberté DCD, doctrinaires AI répondent aux crédits BC, à la charte LUD. Embusquées non loin de là, les contrepèteries frôlent le risque d’un goût qui peut s’avérer douteux : « Partir, c’est mourir un peu ».    La fabrique des mots tourne à plein régime quand s’éveillent les néologismes. La très ordinaire « voiture » se découvre des poignées de cousines, déclinées en argot ancien ou récent : tout à tour caisse, bagnole, chignole, tire, tacot… L’espiègle Frédéric Dard, amateur mutin, en fourgue à foison dans ses San Antonio : ses héros battent des ramasse-miettespour faire du gringue, se sentent jalminces, s’empaffent dans de joyeuses chicornes, ouvrent leur boîte à ragoût, sans renauder à la tortore. Ces locdus clapent de la menteuse en éclusant un scotch, avant de s’esbigner ou de mettre les adjas.    Quant aux lapsus, ces bourdes involontaires de nos politiciens - « ils m’ont mal sous-estimé », assure sans rire un illustre président -, ils fleurissent aussi dans la bouche de nos plus avisés sportifs ; « à l’insu de leur plein gré », il va de soi. Le langage informatique réveille nos imaginaires en forgeant les métonymies « souris, bureau, fenêtre ». Les écrivains s’amusent à des coagulations phonétiques : « Doukipudonktan », s’insurge la Zazie de Queneau prête à découvrir « Singermindépré ». D’autres s’abandonnent à d’intuitifs néologismes : « Foluptueuse », folle de volupté, « Députodrome », Assemblée Nationale, « Joconder », sourire d’un air niais.   « On n’habite pas un pays, on habite une langue », suggère Cioran. Quel rapport de la pensée au langage ? C’est l’enjeu posé par Rousseau dans son Essai sur l’origine des langues. On ne peut parler si on ne sait penser, et inversement. Ce que parler veut dire ?... cela a à voir avec l’origine des facultés humaines requises pour l’exercice. Il faut bien un surplus d’intention pour que le langage puisse advenir. Parler, c’est se dire soi-même, parler de son désir, se mettre en scène à travers les mots. L’enfant n’éprouve-t-il pas un besoin viscéral de parler dès qu’il s’éprouve comme sujet conscient dans le monde ? Rousseau distingue le langage signification du langage communication. Et, décortiquant plus avant le formidable outil, il pointe notre faculté à oublier le significatif ordinaire pour en isoler une qualité « abstraite ». Alors que dans un monde sans classification tout serait confus, magmatique, totalitaire, l’aptitude au langage nous rend capables de mettre de côté, de séparer, d’ « abstraire » certaines qualités. Un peu comme on extrairait un fin nectar précis, précieux, d’un chai de cent ans d’âge. Ainsi, autant le mot « frère » exprime une personne concrète à relation ciblée, autant l’adjectif « fraternel » renvoie à une idée générale moins saisissable, plus abstraite et réutilisable dans maints contextes. Abstraire, c’est aller à l’essentiel du sens, indice certain d’une exigence intellectuelle. « Le mot effectue le meurtre de la chose », confirme Lacan. Le langage, outil d’humanité.    On va jusqu’à inventer des langues complètes, réplique du plaisir des babils enfantins, des jeux avec les sonorités, de ces lallations poussées à partir d’ émissions buccales inouïes. C’est le javanais, amusement de potache, jargon parlé plus que réel codage. On intercale dans les mots les phonologies parasitaires va ou av : bavonjavour pour bonjour, savupavermavarchavé pour supermarché. Non loin, le verlan, autre argot, inverse les syllabes : teubê pour bête, vénère pour énervé, zyvapour vas-y. Plus ancienne forme au 17e siècle : verjus pour jus vert. Plus sérieux, l’espéranto, seule langue construite devenue vivante avec des locuteurs actifs répartis dans la plupart des pays du monde… et relancée par Internet. Langue d’un « pays enchanté », à l’apprentissage facilité par une absence notable d’exceptions. On peut rêver en parlant neuf.   Slam et rap contemporains mènent plus avant encore les tentatives de libérer l’expression par un verbe haut et fort. Les mots riment et rythment à tire-larigot, entraînent une musique de la langue qui nous emporte au cœur de l’émotion, ne nous lâche plus, nous ensorcelle. Réminiscences du scat - onomatopées aléatoires de la voix escamotant le code musical - propre au jazz. L’inspiration déborde, se lâche, emporte le langage dans un délire inventif sans limite et sans fin.    On est loin de la sage « étymologie » - « recherche du vrai », au sens… étymologique - toujours en quête du sens, au plus près de l’histoire réelle des mots, de leur pérégrinations obligées d’une mémoire à une autre. La langue ne se sent bien qu’en état de permanente invention. Dans la suspension inattendue des envols à la Desnos : « … le cœur sur la main et la cervelle dans la lune ».      ENFANSONGES Art du rêve. Rêve d’enfance. Enfance de l’art. Toute une vie se résume sur la surface d’un seul tableau aux couleurs multiples. Grand carnaval des animaux figuré par le peintre passionné des origines de la vie. Entrelacs de scènes anthropomorphiques où hommes et bêtes mêlés emplissent un univers pictural nourri aux souvenirs enfantins. Visions et fragments de réalités côtoyées ou entrevues. Echos fertiles et touchants offerts au jeu candide des associations. Naïveté d’un regard naissant sur la magie possible du monde. La vie paysanne déploie son réalisme ingénu. L’homme devenu adulte se plaît à ranimer l’enfant assoupi en lui. Songes éveillés pour enfançons ravis.    Place d’un village - Vitebsk -  comme scène d’un théâtre familial, rural, jouant les épisodes familiers de la vie quotidienne du menu peuple. Derrière ces bohèmes modestes, sans le sou, l’enfant qui fut ranime la tendresse d’un regard qui n’a rien oublié. Marc Chagall - le peintre candide - aime voir le monde comme les enfants seuls savent le recréer : merveilleux. A ses yeux, ce sont eux qui ont raison. Leur sens du surnaturel parvient à dévoiler une magie où les gens marchent sur la tête, volent comme des oiseaux. Où les vaches s’abritent sous des ombrelles, où les corps flottent dans les nuages. Où des animaux aimables jouent du violon. Un univers parallèle que l’imaginaire jubile à renverser cul par-dessus tête, parmi un flot de couleurs qui éclatent et pétulent.   Et mille autres trouvailles. Un violoniste rigolo au visage peint en vert joue, sur le toit de sa maison, une musique au plus près du ciel. Il neige sur le village et l’église a un curieux petit clocher rond comme un oignon. Un village assez pauvre, perdu dans la campagne, arbore fièrement ses maisons de bois. Non loin, une poule géante emmène un rêveur sur son dos. Le peintre a décidé de raconter son histoire en redonnant vie à ses proches, ses voisins, ses animaux préférés. Sans oublier ses objets familiers : le petit violon chante toujours la même chanson.    Un autre jour, l’enfant-peintre s’en va avec son oncle au fond des campagnes chercher des bestiaux dans sa carriole cahotante. Alors il peint ces animaux qui lui sont chers : vaches, ânes, chevaux. Et puis aussi coqs et chats. Il leur fait la fête en coloris vifs, en bleu, en rouge, en vert. Tant ils font partie de lui, de son histoire. Tant il les aime. La mémoire de l’enfant jette pêle-mêle sur les toiles du peintre ses objets familiers préférés. Horloges, crucifix, chandeliers entreprennent une curieuse farandole. Une horloge est emportée dans les airs par un poisson ailé qui joue du violon. Tandis que des silhouettes d’amoureux se nichent dans les buissons. Les doux bonheurs se lovent à l’abri du fil tourmenté de l’histoire.   Et lorsqu’un cirque s’installe sur la place du village, on tourne, on danse, on se promène la tête en bas. Acrobates, écuyères, trapézistes s’animent de couleurs pimpantes. Les têtes se dévissent, se décrochent. Les corps se courbent, s’arquent en des ondulations improbables mais toujours touchantes, élégantes. Avant que tous ne remontent sur les toits hospitaliers. Une vache rouge y nourrit deux verts enfançons, clin d’œil du peintre à l’antique légende romaine des frères jumeaux Romulus et Remus. Scène paysanne chaleureuse qui sent l’étable, en contrepoint à l’espace cosmique éthéré. La fermière qui s’apprêtait à traire la bête en perd… la tête ! La vache nourricière se fait vache céleste qui engendre l’univers et les astres. Couronnant ses héros sympathiques, en guise de protection et d’heureux destin, Chagall installe à leur intention un ballet d’étoiles filantes illuminant la nuit sombre. La lumière défie l’ombre.   Prophètes et rois de la Bible viennent se mêler à la fête, escortés par des bambins séraphiques. Adam et Eve sont de retour dans un paradis envahi de fleurs. Tout en haut, un ange allume les bougies célébrant la recréation d’un Eden trop tôt envolé. Réalité et sacré se mettent au service d’une même révélation au cœur de la grande célébration picturale d’un éternel printemps de la vie. Chagall, guetteur d’humanité, est l’inventeur de l’un des plus beaux bestiaires qui puise son énergie dans le bouillonnement, les tensions, les déchirements de l’inconscient. L’exil, la solitude, la nostalgie s’éclairent de cris, de stridences colorées. Du sang de l’histoire, il puise sa couleur première. Des spasmes et agonies terrestres il tire le goût des envols vers les images du rêve. A la rencontre d’un mythe moderne qu’il crée à hauteur des enfants que nous sommes tous. A hauteur de sa modestie : « Moi, vous savez, je suis un pauvre homme : je doute. Il n’y a pas de secret chez moi. J’ai fait mes tableaux, tout est là. Il n’y a rien à ajouter. »   Et pourtant, le peintre devenu adulte sait entretenir avec ferveur ce paradis naïf de l’enfance. Aux épreuves douloureuses de la vie il oppose crânement sa résistance  personnelle et artistique. Bleu contre jaune, rouge contre vert, le grand gosse aime à se jouer des couleurs en les opposant entre elles. Maniant les chromatismes du rêve, il invente pour ses personnages des barbes tour à tour violettes, bleues ou vertes. Primitif et Fauve à la fois, il s’offre la liberté de mettre de la couleur où il veut. Un délicieux âne vert ouvre son bestiaire enchanteur où des animaux ravis assistent à la valse des corps et des têtes. Non décidément, ce poète n’a pas la tête sur les épaules, apportant crédit au dicton yiddish : « On dit de quelqu’un que sa tête vole dans le ciel quand il se laisse emporter par sa fantaisie. » Il aime jouer de la métaphore et du souvenir palimpseste : la mémoire du  village est à Chagall ce que la vache est au veau : une mère, un lieu d’origine dont on ne se défait jamais tout à fait.    Ivre d’images, de sensations, d’idées, le peintre plante un couteau au cœur de sa toile, évoquant la violence de la création et l’irruption de l’imaginaire et des passions dans l’univers quotidien des objets familiers. L’éternel enfant rêve ou cauchemarde -c’est selon - entre tradition juive et folklore russe, contes de Gogol, fables de La Fontaine et épisodes de la Bible. Serait-ce lui, déguisé en Minotaure songeur vêtu de rouge, enveloppant une jeune femme recouverte d’un foulard à la mode russe ? Lui encore ce personnage tombant du haut de la toile et glissant sur la surface enneigée ?...    La tête à l’envers, l’homme poète réfléchit hors de soi. A l’image du peintre travaillant ses scènes dans tous les sens, les accrochant même parfois à l’envers. Happés par l’apesanteur, nous pénétrons la tête la première dans le chaos primitif du paradis naïf, coloré, de l’enfance. « Mon cirque se joue dans le ciel », nous souffle Chagall.     PALETTE     Puissance du coloriste. Violence des éclats de lumière. Sensations tactiles optiquement suggérées par les matières. Métal, ciels, soies ou chairs ouvrent autant d’univers parallèles que nos regards pénètrent sans en croire vraiment leurs yeux. L’artefact pictural transmue nos réels en autant d’éclats de vie toujours déjà là où coule la source de nos mondes intérieurs. Devant nous l’incroyable auquel il nous est soudain donné de croire, le voilé dévoilé, le figé habité, l’éthéré tangible.    L’ampleur de la palette déploie ses nuances comme l’instrumentiste répète ses gammes. Avec infinie patience, régularité métronomique, souci du détail. L’échelle chromatique expose ses touches quasi sonores aux demi-tons troublants. Les rouges s’animent, s’apprécient, se prêtent à sens. Le vif carmin - colorant extrait de cochenilles - nous invite aux plaisirs capiteux et nocturnes de la cité proche. C’est le rouge profondeur, le rouge passion des franches et fastueuses bombances. A sa marge pointe le magenta, rouge violacé, mélange de lumières bleu et rouge. L’une des trois couleurs primaires, avec le cyan et le jaune, utilisées en quadrichromie, avec le noir. Non loin, le rouge bordeaux, foncé, grenat - silicate naturel aux accents de pierre précieuse ou de teinte vineuse. Le rouge vire au pourpre - extrait de mollusque enflammant les tuniques romaines - qui, injecté de jaune, vire au sang caillé, dernière étape avant le rouge brun du sang séché. Le rose enfin, joyeuse outrance, noie les bleus célestes, trop profonds, d’une nuance d’ironie bienvenue : fané comme un « vieux rose ». Jusqu’aux limites du rose fuchsia où percent parfois des atmosphères déliquescentes dans des paysages de boue ou de feu. Des rouges se dégage une teneur charnelle que l’on croirait parfois porteuse du tanin extrait des rafles de son raisin par le viticulteur. Les rouges savent donner tout leur alcool à des compositions charnelles ou crépusculaires.    Il peut arriver que les couleurs s’échappent de la palette, subrepticement, à l’insu du peintre. S’incrustant dans les profondeurs du langage ordinaire, elles y mènent des vies parallèles, à travers métaphores et images variées issues de sagesse populaire. Echos climatiques, échos chromatiques. La matière des ciels se charge de masses cotonneuses où jaillissent des embrasements de fin du jour. Bleu ciel, bleu nuit profonde, bleu intense, outremer qui s’impose en plein jour. Aquatiques reflets bleus explorés sans fin par les impressionnistes. Bleu assaisonné de rouge pour en exprimer la valeur violacée. Bleu léger où s’évanouit l’horizon, où s’estompe l’azur. Sang bleu, sang noble. Conte bleu fabuleux. Houille bleue, énergie des vagues, des marées. Peau bleue frappée par l’œdème. Maladie bleue. Bleu couleur spectrale entre vert et indigo. Bleu pervenche, mauve. Bleu de Prusse, de cobalt, résidus métallifères. Fumée bleuâtre de cigarette. Bleusaille affrontant des peurs bleues. Affleurement bleuâtre des veines qui serpentent sous l’épiderme. Bleuet, centaurée parsemant les blés d’or. Reflets bleutés. Les bleus parcourent nos réalités familières.    Face à tous ces coloris capiteux ou communs, picturaux ou langagiers, seul le blanc foudroie sur la toile. Pas seulement parce qu’apposé à l’état pur, mais grâce à la gamme des gris, plus subtils les uns que les autres, qui en nourrissent la luminosité. Effets satinés sur drapés de coton coulant en rivières lumineuses qui, lorsque le tissu se relâche, composent les morceaux d’une peinture quasi abstraite aux transparences liquides.    Jeux combinatoires du peintre qui fait dégouliner de ses tubes une seule, puis deux, trois, quatre des couleurs de sa palette de base. Sans oublier son or toujours présent à l’état de poussière ou de mélasse bruineuse. Le pari consiste à tenter d’épuiser toutes les combinaisons chromatiques pour autant d’atmosphères imprégnant la toile. Et à capter cette coïncidence - éphémère par nature - entre la trace visible du pinceau et la part de réalité qu’il figure. L’éphémère confine à l’éternel, l’espace d’une toile.    « Touche avec les yeux », intime-t-on au jeune enfant ébahi. Conseil cruel ou fertile injonction ? Fourmillements et démangeaisons tactiles témoignent d’une permanence dans l’appréhension sensible des couleurs. Comme la trace de réminiscences d’un éden antique. Celle de notre ancêtre des cavernes découvrant l’intense plaisir de plonger ses mains dans la fraîche consistance des argiles molles. Euphorie aussitôt prolongée par la vision d’un premier - et grossier - nuancier d’ocres terreux. De la couleur tirée des éléments aux palettes de la Renaissance… De la main au regard, du regard à la main… La palette se fait support de matériau comme d’intentions. L’artiste y dépose les virtualités de l’œuvre à venir. En attente de polychromies étonnées.
   BIOPHONIES



   Isolation, normes, protection, l’acoustique prend des airs de repli dans l’ordonnancement, la restriction, le contrôle. Notre capacité à entendre ne procéderait-elle plus que par soustraction, annulation, disparition ? Sommes-nous à ce point tentés, hantés par le silence ? Et qu’en est-il de la signature acoustique propre à tout ce qui vit ?
   Car le vital bruisse de mille émissions aux fonctions ordinaires ou inattendues. Créations buccales de tous ordres, entre borborygmes, flatuosités, gargouillis bizarres, plus ou moins infâmes, ou nobles vocalises célébrant l’esthétique. Murmures signés, codes inscrits au plus secret des organes intérieurs. Chahut sonore de la corporéité se rappelant à notre bon souvenir comme à notre plus fine écoute.
   Stridulations insistantes des cigales. Grincement de dents chez le poisson-perroquet. Rumeurs fauves des cétacés marins, dont l’intensité, si elles étaient produites dans l’air ambiant, équivaudrait à la décharge d’une arme à feu de gros calibre à quelques centimètres de notre oreille. Puissance sonore de la crevette pistolet, corpuscule de quatre centimètres émettant - proportionnellement à son poids - un souffle sonore neuf fois supérieur à celui d’un orchestre symphonique.
   Les animaux peuvent aussi adapter leurs comportements acoustiques. Un enregistrement en fait foi : l’orque imite l’aboiement de l’otarie aux fins de l’attirer et de la dévorer. Des papillons de nuit parviennent à brouiller les signaux des chauves-souris prédatrices. Défense du territoire, chasse, accouplement ou simple jeu… Quel que soit l’objectif d’un signal, celui-ci doit être audible et sans interférences. Précision millimétrée de Dame Nature.
   Y a-t-il du hasard dans la nature ? L’origine et l’évolution de la vie relèvent-elles de ce hasard ? Des savants parlent d’une probabilité quasi nulle à ce sujet. Les mouvements des masses nuageuses, les tourbillons produits pas l’eau d’un fleuve sont comme le trajet d’une boule de billard : autant de phénomènes soumis à variations, à digressions, échappant, à un certain moment, à toute prévision. C’est une longue suite de mutations heureuses qui ont fait de l’homo sapiens ce qu’il est devenu. En physique, beaucoup de phénomènes n’obéissent à aucune loi. Pour autant, la métaphysique classique ignore la notion de hasard. Selon Spinoza, Dieu « existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature ». Puisqu’il est infini, qu’il est partout dans la nature, il y a partout de la nécessité et non du hasard. A la lumière des sciences modernes, on peut aujourd’hui se poser la question des limites - toujours provisoires mais bien réelles - de nos connaissances. Et donc de la nécessité de leur actualisation permanente. En biologie moléculaire, l’opposition hasard / nécessité n’est ainsi pas une contradiction. D’un côté, il y a le hasard des mutations génétiques. De l’autre, il y a la nécessité, pour tout organisme, de résister au milieu et de s’y adapter. Une mutation favorable à la survie sera retenue, une mutation défavorable sera éliminée. Hasard et nécessité.
   L’univers du vivant crée l’harmonie sonore au sein d’un grand orchestre animal. Tempérée ou tropicale, chaque forêt génère sa propre signature acoustique, expression spontanée, organisée, des insectes, des reptiles, des amphibiens, des oiseaux et des mammifères. Le cerf brame pour inaugurer la saison des amours. Les grenouilles arboricoles du Pacifique se disputent la fréquence de la bande acoustique : l’une coasse, suivie immédiatement par une autre sur un registre plus aigu… et l’orchestre se met en branle. Un paysage sonore africain baroque, est révélé par l’analyse fine des spectrogrammes : les insectes tissent la toile de fond, chaque espèce d’oiseau pose sa touche, les serpents, singes et grands félins complétant les niches de l’espace sonore. L’orchestre est au complet.
   Plus de quinze mille sons originaux interrogent notre curiosité dans ce répertoire méconnu des espèces animales !  Auxquels se mêlent ceux, plus familiers, de la géophonie : vent, eau, pluie, mouvements du sol… Et ceux, plus contestables, de notre propre cacophonie humaine : extraction minière, exploitation forestière, étalements urbains et pollutions conséquentes, qui réduisent d’autant la superficie des habitats sauvages… et perturbent gravement le grand orchestre naturel.
   Tendons notre ouïe. Le vent agite quelques feuilles. Un pinson des arbres s’essaie à quelques gammes, tandis que le coucou engage résolument sa rengaine têtue. La vocalise en spirale du pouillot véloce rompt le silence et gonfle l’espace. Chaque arbre a sa musique propre, qui varie selon la saison. Rude, rugueuse, plus sourde, l’hiver. Ronde, pleine, proche du ronronnement, l’été, alors que la végétation au sol se fait craquante. Le monde forestier bruisse de sons que le visiteur ne perçoit plus. Manque d’habitude ou simple distraction. Seule l’oreille aux aguets saura distinguer les nuances. Bienveillances de l’attention.
   Mais comment reconnaître, entendre des sons que l’on n’écoute plus ? En perte de références, note sensibilité diminue. Rampante, insoupçonnée, notre surdité s’installe sans crier gare. Le grand orchestre de la nature s’éteint peu à peu.
 

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