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[Itw éditeur] Ki-oon : de nouveaux cycles pour le manga ?

Publié le 01 mars 2015 par Paoru

Ki-oon 2015

Après un doublet GlénatPika en janvier, voici l’interview éditeur de février consacrée aux éditions Ki-oon, la 3e sur 4 qui s’intéressera aux bilans manga 2014 en France. Avec l’anniversaire de ses 10 ans, cet éditeur indépendant a obtenu la place de 4e du marché du manga en 2014 et sa progression continue depuis que ce secteur, lui, régresse. Avec des thématiques intéressantes et parfois novatrices au catalogue, avec une politique d’auteur de plus en plus développée et souvent porteuse et avec une vraie vision du métier et du marché, difficile de passer à coté de cette maison et de son directeur éditorial, Ahmed Agne, qui a bien voulu répondre à mes questions. Nous avons été encore une fois de  grands bavards mais, vous en conviendrez, les sujets passionnants ne manquent pas, et ils ont nourris cette interview très enrichissante.

Allez, en route, et bonne lecture !

Préambule : retour sur un anniversaire

Bonjour Ahmed Agne…

Pour commencer, petit retour sur les dix ans de Ki-oon en 2014 avec la venue de Kaoru Mori et Kamui Fujiwara. Si on t’écoute dans d’autres interviews, Kaoru Mori c’est une psycho de la dédicace et Fujiwara un accro du Karaoké ?

Tu as bien noté ! (Rires)

Kamui Fuijiwara
Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Eh bien Kamui Fujiwara est un réellement un grand fan de Karaoké. Il en fait régulièrement au Japon. Et quand, au hasard d’une discussion, Cécile (Cécile Pournin, co-fondatrice de Ki-oon, NDLR) et moi lui avons annoncé que nous étions de grands amateurs de Karaoké, il nous a tout de suite rétorqué : « mais il faut absolument qu’on y aille ensemble, là-maintenant-tout-de-suite ! » (Rires)

Nous avons réservé une salle à la fin du salon (Japan Expo, NDLR) et nous avons passé une excellente soirée à chanter des génériques de dessins animés et des vieux hits de crooner japonais des années 70, type de chanson qu’il affectionne particulièrement ! (Rires)

Ensuite Kaoru Mori, psychopathe de la dédicace, oui, c’est vrai là aussi. Lorsque nous préparons nos plannings du Salon du Livre ou de Japan Expo, nous prévoyons des plages d’une heure le matin et une l’après-midi en général. Lorsque nous avons montré ce planning prévisionnel au responsable éditorial d’Enterbrain, il l’a regardé en rigolant : « ah non, ça ne va pas être possible, il n’y en a pas assez. Vous devez en rajouter ! » (Rires)

Elle a l’habitude des dédicaces, elle en fait régulièrement au Japon et à l’étranger, notamment à Taïwan. Là bas ce sont les libraires qui invitent les auteurs directement, et pas forcément les éditeurs. Et quand elle est invitée, elle arrive à l’ouverture vers 9h du matin et passe la journée crayon à la main jusqu’à la fermeture à 19h30 – 20h. Sans interruption, sans pause déjeuner… parce qu’elle est comme ça. Son responsable éditorial doit presque l’arracher de son siège ! Elle prend les dédicaces très au sérieux et donne toujours le maximum de ce qu’elle peut à ses lecteurs. Elle est toujours frustrée de ne pas pouvoir continuer.

Mais cette acharnée de travail n’a jamais eu de soucis de santé ?

Eh bien non, elle est en super forme, au contraire ! Elle a porté un kimono pendant l’intégralité du Salon du Livre, et malgré la chaleur elle était moins fatiguée que nous à la fin de la journée. Elle s’en voulait même et avait même l’impression de ne pas en avoir fait assez ! (Rires)

Kaoru Mori

Kaoru Mori au travail © Ki-oon 2014

Ça fait figure d’exemple pour les auteurs français !

C’est une autre approche du métier, et à la décharge des auteurs français, ce ne sont pas les mêmes revenus non plus. A partir du moment où on est un mangaka avec un minimum de succès, la question de l’argent ne se pose plus très rapidement. C’est plus facile et logique pour eux de donner de leur personne quand ils sont en dédicace ou en représentation.

Ça fait partie du métier.

Voilà, ça fait partie du métier.

En tout cas c’était vraiment difficile de rêver meilleurs invités pour nos 10 ans, nous avons vraiment eu de la chance. Il y a toujours cette petite peur, quand on invite un mangaka dont on admire l’œuvre, de tomber sur un individu ignoble à des années lumière de l’idée que tu t’en faisais (rires), mais pour l’instant nous n’avons eu que des types biens !

En espérant que ça continue alors… Puisque l’on parle de Kaoru Mori, cela me permet de faire la transition avec votre tremplin, puisque c’est l’une des jurés. La création c’est quelque chose d’essentiel à tes yeux, pour le futur du manga en France. Tu as maintenant en main, même si tu ne sais pas lequel c’est, ta première créa française… Avec ton œil d’éditeur de manga, quels sont les qualités et les défauts des œuvres reçues lors de cette compétition ?

Les qualités… la spontanéité et l’originalité des histoires. J’ai été impressionné par le peu de copie ou de plagiat, je n’ai pas souvent fait de rapprochements avec d’autres œuvres de mangakas japonais. C’était original dans l’approche et dans la narration. Graphiquement ensuite, j’ai été agréablement surpris et, pour le coup, les mangakas japonais aussi (voir dessins ci-dessous, NDLR). Je n’ai pas encore leur vote (interview réalisée fin janvier, NDLR) mais d’après leurs premiers retours ils ne s’attendaient pas à un niveau de qualité aussi haut pour des dessinateurs français de manga. Pour être parfaitement honnête je n’en étais pas sûr du tout au moment de l’organisation de ce tremplin.

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Les défauts… Ce sont ceux inhérents au marché du manga français. Au Japon c’est une industrie énorme, rodée depuis des dizaines d’années et qui génère des milliards de yen. Donc les mangakas dessinent rarement seuls et ils peuvent produire rapidement. Un auteur et un éditeur français n’ont pas les moyens de payer ces assistants, ce ne serait pas en adéquation avec les ventes dégagées par le manga, même si elles étaient plutôt bonnes.

Donc il y a ce souci du rythme de production : on ne peut pas, en France, réaliser un nouveau volume tous les 2 ou 3 mois comme les auteurs de shônen le font au Japon. Au mieux c’est un tome tous les 6 mois et c’est déjà pas mal, car on parle de personnes qui travaillent seules et qui ont parfois un emploi à coté… ils ne vivent pas forcément de leur profession d’artiste. Nous devons trouver un équilibre pour les rémunérer en étant suffisamment généreux afin qu’ils puissent se consacrer un maximum de temps au dessin, et éventuellement ne pas avoir à travailler à coté. De l’autre coté, il ne faut pas non plus s’enfermer dans un schéma qui nous obligerait à vendre à 30 000 exemplaires au tome pour être rentable. C’est un juste milieu que nous allons apprendre à trouver avec le temps. C’est ça la principale difficulté, plus encore que les préjugés de lecteurs qui pensent que des auteurs français ne sont pas légitimes à leurs yeux pour faire du manga.

2014 : chiffres, tendances et blockbusters

Passons maintenant à 2014… Quel bilan pour Ki-oon ?

Nous avons fini l’année à +9.5 %, soit 980 567 exemplaires écoulés en 2014 selon l’institut GfK.

Pas loin du million, vous auriez pu faire un effort ! (Rires)

Ah, si nous n’avions pas eu un tome d’Übel Blatt repoussé au mois de décembre nous y étions ! (Rires)

En tout cas c’est une super année mais nous nous y attendions : c’était l’année des 10 ans. Nous avons fait beaucoup d’animations commerciales : des shikishis originaux dessinés par les auteurs phare du catalogue distribués tout au long de l’année, au mois de mars c’était un T-shirt offert pour deux mangas achetés, en septembre un mug, etc. Il y a aussi eu beaucoup de gros lancements : Dragon Quest, Assassin’s Creed, Darwin’s Game, la suite de King’s Game, etc. Même des titres qui n’étaient pas destinés à faire de grosses performances ont été de bonnes surprises comme Dimension W ou Ad Astra.

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Concernant le marché français, il recule de 2.1% en volume… un avis sur cette tendance baissière qui persiste, comment tu la juges ?

Je ne la juge pas si mauvaise que ça car on sort de plusieurs années avec des chutes plus sévères (-8.5% en volume de ventes en 2013 par exemple, NDLR). Là, on commence enfin à stabiliser un peu, mais ça reste une période de transition qui va encore durer un certain temps. Nous sommes dans un marché de blockbusters qui ne repartira à la hausse de manière significative qu’avec l’arrivée et l’implantation sur long terme de nouvelles locomotives.

Pour l’instant on jugule la chute car que la plupart des éditeurs a pris conscience que nous sommes sur un marché dans lequel on ne peut plus se permettre de négliger les middle-sellers… Si, chez certains éditeurs, tu disais il y a dix ans qu’un lancement shônen avait fait 20 000 exemplaires, c’était un demi-échec. A l’époque, on visait des séries avec des potentiels de ventes à 60-70-80 voir 100 000 exemplaires, et plus.

Aujourd’hui, ces mêmes éditeurs s’intéressent plus au seinen, déjà, et globalement à des séries qui possèdent un potentiel de vente moindre mais suffisamment intéressant pour que le chiffre d’affaire de la maison soit garanti. Ce n’est pas un hasard si dans les meilleurs lancements de cette année on retrouve un All u need is Kill, ou un Area D qui visent un lectorat un peu plus âgé. On en retrouve chez nous aussi : Dimension W, Ad Astra, Darwin’s Game… mais c’est une marque de fabrique de Ki-oon, et c’est notre lectorat cible depuis nos débuts.

Ahmed Agne, au lancement d'Ad Astra au Salon du Livre 2015

Ahmed Agne, au lancement d’Ad Astra au Salon du Livre 2014

Il y a sans doute plus de campagnes de promotion de taille moyenne là où on n’avait que des grosses campagnes avant…

Clairement. Autant les éditeurs, quels qu’ils soient, ont toujours sorti l’artillerie lourde pour lancer des Fairy Tail ou des Death Note, autant les titres à moindre potentiel (du moins estimés comme tels) finissaient régulièrement sacrifiés sur le bûcher. Mais comme aujourd’hui, il n’y a pas vraiment des dizaines de nouveaux Fairy Tail qui se profilent à l’horizon, les efforts marketing se consacrent davantage sur les middle-sellers.

On s’inquiète depuis plusieurs années de l’appauvrissement en blockbuster de notre marché, en miroir d’un appauvrissement au Japon. De nouvelles têtes semblent apparaître aujourd’hui dans les deux pays : le top Oricon se renouvelle et L’attaque des Titans, Tokyo Ghoul ou Seven Deadly Sins rencontrent un certain succès chez nous. Est-ce que l’on peut croire en l’arrivée d’une nouvelle génération de best-sellers ?

Heureusement, il y a toujours des nouvelles générations de best-sellers pour remplacer les anciennes. Elles mettent un peu de temps à s’installer forcément. Seven Deadly Sins, par exemple, a débuté en mars et même si ça a très bien démarré nous n’en sommes qu’au début de l’implantation de la série. La première année de sa parution en France, la série Naruto, ne s’est écoulé « qu’à » 170 000 exemplaires. Quatre ans après la sortie du tome 1, le total annuel de la série était passé à 2,2 millions ! Tout ça pour dire que ce genre de série s’installe au fur et à mesure de l’augmentation de sa tomaison. Donc, pour un Seven Deadly Sins qui commence à peine et qui dépassera très probablement les 30 tomes, on peut dire sans trop prendre de risque que l’avenir s’annonce plutôt bien.

Là, on parle d’une série Kodansha mais la relève pointe aussi le bout de son nez chez Shueisha, et la fin de Naruto est sans doute l’un des meilleures choses qui puisse arriver au marché du manga. La présence pendant plus de 10 ans de séries aussi importantes que One Piece, Naruto, Bleach qui écrasent forcément tout sur leur passage, a étouffé l’éclosion de nouveaux talents dans le Shônen Jump. Ce n’est pas un hasard si la fin de Naruto correspond à l’émergence de nouvelles séries phares pour le magazine. Et je ne doute pas qu’elles arriveront à s’imposer, comme leurs illustres ancêtres.

Le poids de ces best-sellers est très important en France en terme de ventes, au moins 3 fois plus qu’au Japon. La France, un marché de manga-star… tu l’expliques comment toi ?

Je ne sais pas si mon explication est la bonne, mais au Japon il y a cet outil absolument incroyable qu’est le magazine de prépublication. Et grâce à cet outil, les lecteurs sont plus beaucoup plus ouverts. On l’achète parce qu’on est fan de Naruto et One Piece, mais on va lire des choses à coté qu’on n’aurait pas forcément lu dans un premier temps : Toriko, Kochikame, etc. On ne serait pas allé automatiquement vers ces ouvrages en libraire à la simple vue de leur couverture. On devient donc plus ouvert, y compris à l’idée que ce n’est pas parce un manga possède un dessin particulier que son histoire est inintéressante…

En France nous n’avons pas ça, et un des seuls moyens que les lecteurs ont de juger une série avant d’en faire éventuellement l’acquisition, c’est de regarder sa jaquette et son pitch. En partant de ce principe, un Area D est forcément plus sexy pour le lecteur qu’un Kid I Luck par exemple ! C’est comme ça. Même si tout ça évolue un peu et progresse, il y a un vrai effort à faire de notre coté de ce point de vue. Sans vouloir attribuer de bons ou de mauvais points c’est vrai que, lorsque tu es éditeur, tu as parfois tendance à moins défendre un titre parce que tu sais que son graphisme ou son sujet sont difficiles, par rapport à un titre où le potentiel est plus flagrant. Alors qu’il ne faudrait pas, justement.

C’est l’achever ça…

A silent Voice
Voilà. Par exemple un titre comme A Silent Voice qui vient de sortir porte un sujet compliqué et possède un graphisme que j’adore personnellement, mais qui n’est pas vraiment dans la norme de « ce qui marche ». C’était un véritable risque éditorial, mais nous avons joué le jeu à fond et nous l’avons défendu comme un blockbuster. Et le pari est payant puisque A Silent Voice est dans le top 3 de nos meilleurs démarrages sur les 3 dernières années. Qui l’eut cru ? :)

Sur les best-sellers nippons toujours, et leur destin chez nous : vous avez publié un ancien best-seller cette année, Emblem of Roto. Tu savais que la première partie serait difficile à installer sur le marché – surtout avec le lancement d’un Seven Deadly Sins peu de temps avant. Quel résultat et comment faire de la seconde saison un succès ?

Le résultat n’est pas à la hauteur de mes attentes mais pas infamant pour autant : le titre est 14e meilleur lancement de l’année pour 180 nouvelles séries et on se situe à près de 12 000 exemplaires écoulés sur le tome 1.

Néanmoins, dès le départ pour moi l’enjeu se situait beaucoup plus sur la deuxième série Dragon Quest que nous lancerons après Emblem of Roto. Elle est actuellement en cours dans le Young Gangan, et s’avère beaucoup actuelle dans son graphisme et sa narration.

Il s’agit d’un récit de dark fantasy, qui s’adresse aux lecteurs de Dai no Daibouken qui ont grandi, ou aux fans de Übel Blatt et de The Arms Peddler.

En mettant la fantasy d’Emblem of Roto face à celle d’Übel Blatt ou de The Arms Peddler, j’ai envie de citer Kamui Fujiwara : « l’heure est au Dark Heroes et c’est bien dommage ». Ton avis d’éditeur là-dessus ?

Oui l’heure est au dark mais c’est quelque chose qui dépasse largement le cadre du manga. Il y a une production tous médias confondus très riche dans ce domaine, en littérature, au cinéma, dans les séries, etc. Les shônens classiques avec le jeune héros avec des étoiles plein les yeux, qui veut devenir le plus grand ninja ou pirate du monde, rencontrent toujours un succès important… mais le lectorat est de moins en moins enclin à se diriger vers ces schémas narratifs. Ce n’est pas un hasard si on voit cartonner Games of Thrones en littérature et à la télé, Hunger Games en roman et au cinéma ou si, en manga, c’est l’Attaque des titans qui explose. Mais encore une fois, je pense que tout est cyclique : dans quelques temps les gens en auront marre et voudront revenir à des choses plus drôles !

J’ai lu récemment une étude d’un chercheur japonais qui analysait le succès des mangas de zombies, des jeux de massacre etc. en expliquant que c’était un reflet de la société. Le Japon, il n’y a pas si longtemps, était une société de plein emploi : tu entrais à peine à la fac que des recruteurs de grandes sociétés venaient sur le campus pour te faire signer chez eux, et dès ta deuxième ou troisième année tu savais déjà que tu allais travailler chez Toshiba ou Nec. Aujourd’hui après l’éclatement de la bulle financière, après les nombreuses crises économiques, il n’y a plus du tout de garanties de ce type. Les Japonais sont mis en compétition avec leurs voisins de manière beaucoup plus récurrente et sévère que par le passé. Ces mangas plus sombres ne sont que le reflet de la société plus dure et plus précaire dans laquelle on vit, tout simplement.

Darwin's game
Survival et phénomène cyclique justement. On commence à ouvrir certains de ces mangas et se dire : tiens ça je l’ai déjà lu quelque part… Est-ce que c’est un phénomène qui va encore durer ou qui s’essouffle ?

En terme de vente, ça ne s’essouffle clairement pas. Mais c’est vrai que le survival est un genre très normé et très identifié dans lequel tu peux vite tourner en rond. Après le succès de Doubt qui a été fulgurant, de nombreux éditeurs ont logiquement commencé à s’intéresser à ce genre, et la tentation de notre côté aurait pu être de multiplier les acquisitions de ce type pour étouffer la compétition, mais ce n’est pas la voie que nous avons choisie.

Au final, et malgré le succès incroyable du genre, les survivals ne représentent chez Ki-oon que 4 séries sur un catalogue qui en compte plus de 120 : Doubt, Judge, King’s Game, et Darwin’s Game. Je continuerai à en sortir à un rythme raisonnable parce que j’aime ça, et que j’ai un coté ado fan de slasher movies (complètement assumé !), mais je suis aussi obsédé par l’idée de ne pas tourner en rond dans mon offre éditoriale sur ce segment. De ce point de vue, mes deux dernières acquisitions dans le domaine, King’ Game et Darwin’s Game, n’ont malgré un Game en commun dans le titre, pas grand-chose à voir l’une avec l’autre !

Pour en finir sur les tendances porteuses et les blockbusters… Chez Ki-oon vos best-sellers étaient Übel Blatt et Pandora Hearts. Le second s’est fini au Japon et s’achève prochainement en France, comment se porte le premier et quid de la relève ?

Le premier va toujours très bien. La « malédiction » du manga c’est le décrochage automatique et notable du lectorat au fur et à mesure de l’avancée d’une série. Mais sur Übel Blatt comme sur The Arms Peddler, le décrochage est loin d’être aussi sévère que sur la moyenne des séries publiées en France, sans doute parce que le fil narratif est très travaillé et que l’intrigue n’est pas trop délayée.

Ensuite Pandora Hearts se finit effectivement en 2015, c’est la vie, mais cela dit je trouve que 24 tomes c’est une bonne longueur pour un shônen. Tu as beau être le meilleur auteur de tous les temps, il est humain et automatique d’avoir de moins bonnes périodes quand tu dépasses les 30, 40 ou 50 tomes. Jun Mochizuki savait ce qu’elle voulait raconter dès le départ, que ça ferait entre 20 et 25 tomes et maintenant elle travaille sur sa prochaine série… Je ne me fais pas trop de soucis quant à son futur succès car son lectorat est fidèle !

Enfin, pour ce qui est de la relève elle est déjà là : en nombre d’exemplaires vendus King’s Game et ses différentes saisons sont déjà devant Übel Blatt puis Pandora Hearts en ventes annuelles.

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Pandora Hearts 22

Tu parles de The Arms Peddler et une sortie en mars était évoquée l’an dernier. Quid ?

Alors pas en mars, car le planning japonais a bougé, mais on devrait rapidement retrouver la suite des aventures de Garami en France. La prépublication a repris dans le Young Gangan en début d’année et suit son cours régulièrement depuis.

On part sur quel rythme par an ?

L’auteur travaille sans assistant mais dessine assez vite, donc on devrait avoir deux tomes par an.

Bonnes et moins bonnes surprises

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Lorsque de notre précédente interview, début 2014, nous évoquions le bon décollage de Dimension W : Iwahara séduit enfin ?

Ça s’est confirmé puis qu’il s’agit du 8e meilleur lancement de l’année dans le top GfK et c’est une série qui continue de recruter des lecteurs régulièrement, le bouche à oreille est excellent. On a dépassé des 15 000 exemplaires écoulés sur le tome 1.

Comment tu expliques que celui là réussisse là où les autres Iwahara ont échoué ?

Parce qu’il a été bien défendu, tout simplement. La promotion n’est pas une solution miracle qui fonctionne à tous les coups, mais quand le titre est un minimum raccord avec les attentes des lecteurs, il n’y a pas de raison que ça ne fonctionne pas. Et puis, il y a sans doute un autre facteur qui joue en notre faveur : le lectorat français a mûri et s’ouvre progressivement à des expériences différentes. Je pense que ce n’est pas un hasard si on arrive aujourd’hui à faire fonctionner des séries comme A Silent Voice, Bride Stories, Cesare, ou Goggles… Les lecteurs sont totalement capables de nous suivre et de tenter des choses différentes à partir du moment où les séries qu’on leur propose sont traitées comme des titres d’envergure et qu’ils en entendent parler.

Il faut donc les amener jusqu’à leur public cible…

Voilà. Prochain défi : Yuko Osada ! (Rires)

Et Kozue Amano !

Mais exactement ! De toute façon je ne lâche pas ces auteurs et on finira par y arriver, j’en suis persuadé.

Si on termine de balayer vos nouveautés 2014 : les bonnes surprises ont été évoquées donc qu’en est-il des moins bonnes ? On évoquait Osada, quid de Kid I Luck ?

Je ne peux pas vraiment parler de mauvaise surprise car on ne s’attendait pas faire un carton avec Kid I Luck, même si l’accueil critique a été excellent comme toujours avec cet auteur. Le résultat est moyen, avec environ 4 000 exemplaires sur le tome 1. Si je devais vraiment donner une déception ça serait Dragon Quest car j’en attendais plus. Les autres nouveautés ont été bien reçues : Erased est une excellente surprise, Ad Astra et Coffee time aussi…

Pour Ad Astra son lancement au SDL de Paris a porté ses fruits ?

Oui, les ventes ont été bonnes dès le départ, et le tome 1 tutoie les 10 000 exemplaires aujourd’hui.

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Kid i luck 1

Pour Erased que tu citais au-dessus, même décollage ?

Non, au contraire, ça a démarré super mollement, mais il s’est passé quelque chose qui arrive de moins en moins : un bouche à oreille très positif qui a fait remonter les ventes. Honnêtement c’est quelque chose qui ne nous arrive presque plus aujourd’hui : quand un manga commence bien il continue dans ce sens et quand il commence mal il finit mal. Donc c’est une excellente surprise.

En fait pour chercher une déception il faut sans doute remonter plus loin : j’ai entendu dire que tu étais un peu déçu pour Barakamon

Pas par rapport au potentiel de la série car, soyons honnête, un manga humoristique sur un calligraphe qui vit sur une île paumée au Japon… Je mentirais si je disais que je m’attendais à en vendre 30 000. Mais c’est un manga que j’aime tellement que je voudrais qu’il soit plus lu… C’est le cœur qui parle, là. Les gens qui lisent la série l’adorent, il faudrait juste que plus de gens la lisent ! (Rires)

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barakamon-manga-volume-9

En route pour 2015…

Comme le tour d’horizon est terminé, penchons-nous sur l’avenir… et l’avenir c’est aussi le prochain Tsutsui, Poison City. Le travail sur Prophecy a été une de vos premières collaborations et création avec un auteur japonais d’une telle ampleur. Qu’est-ce que ça vous a appris d’être un éditeur de manga à la japonaise ?

Nous avons appris que c’était top et que nous avions envie de continuer ! (Rires)

Le principal enseignement c’est qu’au Japon c’est vraiment vu comme un sport d’équipe. Tout le monde est impliqué. Quand un auteur envoie un projet de couverture, il me demande évidemment mon avis en tant qu’éditeur, mais il veut aussi connaître le ressenti du distributeur, des libraires, des employés de la boite, etc.

Un auteur comme Tetsuya, par exemple, s’il n’est pas dans la demande par rapport à la construction narrative de son récit, échange énormément au départ du projet, sur la thématique choisie. Au tout début de Poison City, il m’a approché en me disant : « j’aimerais bien écrire quelque chose sur la liberté d’expression et la censure, mais je ne sais pas si ça peut intéresser le lectorat français. ». C’est une envie qui lui venait du fait que Manhole est censuré dans la préfecture de Nagasaki au Japon. Il se posait des questions sur le potentiel de l’œuvre, et pensait que le sujet n’intéresserait que le Japon. Je l’ai donc rassuré car nous étions début 2014 en pleine polémique sur le livre jeunesse Tous à poil qui était taxé de pédophilie, et que la France a toujours eu une longue tradition de débat autour de la notion de liberté d’expression… Depuis, entre la tragédie Charlie Hebdo, l’affaire Mc Carthy, les polémiques autour de Dieudonné, du Zizi sexuel de Zep, etc., les débats autour de la liberté d’expression n’ont cessé d’occuper le devant l’actualité.

Poison City a une autre particularité, c’est d’être édité dans deux formats : au format standard mais aussi dans votre collection Latitudes…

Je ne l’aurais pas forcément fait avec un autre Tsutsui, mais je pense qu’avec ce sujet précis, qu’avec l’historique que l’auteur commence à avoir en France, l’intérêt qu’il peut susciter auprès des médias généralistes, et le fait que Prophecy avait déjà trouvé beaucoup de lecteurs chez les non initiés au manga… Poison City a toutes les chances de s’imposer aussi sur ce format. Et puis la série ne fera que deux tomes. Je n’aurais peut-être tenté pas le coup avec une série en dix volumes mais là, ça correspond bien au profil de la collection Latitudes.

Annonce-Poison City

Le fait que le nom de Tsutsui puisse ouvrir des portes, est-ce que ça voudrait dire que le manga acquiert enfin des lettres de noblesse ?

Disons que c’est plus… je ne vais pas dire « facile » sinon mon attaché de presse va me frapper ! (Rires) C’est moins compliqué d’attirer l’attention des médias généralistes avec ce genre d’auteur.

Il y a peut être une culture qui se construit…

Oui, complètement. Le lecteur moyen ne retient pas souvent les noms des auteurs, mais celui de Tetsuya Tsutsui commence à lui parler. Le nom de Tetsuya Toyoda commence aussi à vouloir dire quelque chose. Bon ce n’est pas de chance, il dessine un manga tous les 4 ans ! (Rires)

Tout cela est passé par un travail de fond considérable sur le catalogue : c’est en accumulant des perles comme Bride Stories, Cesare, Goggles ou A Silent Voice qui évoque l’acceptation du handicap dans la société, qu’on construit auprès du très grand public notre image d’éditeur de  « mangas pour tous ».

C’est un public qui cherche souvent un petit plus culturel dans ce qu’il lit, qu’il s’agisse d’histoire ou d’un phénomène de société…

Bien sûr. Je ne me leurre pas, un Kid I Luck ou un Barakamon n’intéresseront jamais ce public là. Et c’est plutôt logique, ils s’adressent à un lectorat de connaisseurs initiés.

Là on parle de presse web et papier. Le seul endroit qui est encore compliqué à accrocher c’est la télévision au final…

Oui, la télévision c’est compliqué. En manga, il n’y a probablement qu’un auteur comme Taniguchi, avec une vraie reconnaissance nationale qui pourrait y avoir droit. Mais ça n’est pas propre au manga : même en BD classique en dehors de Zep et Uderzo, il n’y a pas beaucoup d’auteurs qui ont les honneurs du 20h !

Pour finir, quels espoirs pour cette année 2015 ?

Lorsque je préparais le calendrier de l’année 2015 – il y a eu deux ans, deux ans et demi – je savais qu’elle arriverait après une année 2014 qui s’annonçait riche avec nos 10 ans. J’avais peur que le soufflet ne retombe en 2015, mais les choses sont bien faites : nous avons un programme très ambitieux pour cette année encore. A Silent Voice en a été le coup d’envoi parfait et prouve une fois de plus qu’un titre a priori compliqué peut s’imposer comme un franc succès s’il est bien travaillé ! Et surtout qu’on peut faire lire du manga à n’importe qui.

C’est ce qu’on souhaite à Ki-oon pour 2015 ! Merci Ahmed !

Pour suivre Ki-oon vous avez le choix : vous pouvez les retrouver ce mois-ci au Salon du Livre de Paris, suivre leur actualité sur leur site internet, leur page Facebook ou leur Twitter ! Merci à Ahmed Agne pour son temps et sa disponibilité. Merci également à Victoire pour la mise en place de cette interview !

Retrouvez toutes nos interviews éditeurs :

Doki-Doki (mai 2012, janvier 2014)

Glénat (mars 2009 – décembre 2012, janvier 2015)

IMHO (avril 2012)

Isan Manga (mars 2013)

Kana (novembre 2012 - janvier 2014)

Kazé Manga (avril 2011 – janvier 2012 – décembre 2013)

Ki-oon (avril 2010 - avril 2011 – janvier 2012 – janvier 2013, avril 2014, février 2015)

Komikku (mai 2014)

Kurokawa (juin 2012 – décembre 2013)

nobi nobi ! (septembre 2013)

Ototo – Taifu (octobre 2012, novembre 2014)

Pika (avril 2013, décembre 2014)

Soleil Manga (mai 2013)

Tonkam (avril 2011)

Retrouvez également les bilans manga annuel du marché français réalisés par le chocobo : 2010, 2011, 2012 et 2013


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