Magazine Culture

Claude Durand, des coups et des œuvres

Par Pmalgachie @pmalgachie
Claude Durand, dont on vient d'apprendre la mort, avait 76 ans, sa vie professionnelle s'était confondue avec celle de l'édition parisienne puisqu'il était entré comme lecteur au Seuil quand il avait vingt ans, en 1958. Puis éditeur, directeur de collection, traducteur avec son épouse de Gabriel Garcia Marquez, lauréat du Médicis en 1979 avec La nuit zoologique pour saluer son arrivée chez Grasset l'année précédente, peu de temps puisqu'il allait devenir le patron de Fayard, pour trente ans, en 1980. Vie bien remplie, faite de "coups", comme on dit dans le milieu, spectaculaires et rentables, mais aussi du suivi d’œuvres importantes comme celles de Soljenitsyne ou de Kadaré dont il gérait les droits mondiaux. Libéré de ses obligations, il s'est alors remis à écrire, avec des bonheurs divers. J'avais beaucoup aimé son retour, moins la suite... Voici trois moments de ce qui fut sa dernière vie. J'aurais voulu être éditeur (2010) Claude Durand n’avait pas publié de livre depuis 1979 – La nuit zoologique, qui avait reçu cette année-là le prix Médicis. Mais combien en a-t-il édité, avant et après ? Il lui avait fallu, peut-être, une brève période de transition chez Grasset pour trouver l’occasion d’écrire, entre un long séjour au Seuil et un autre chez Fayard. L’ancien instituteur est devenu éditeur en 1965, dans une maison où il avait publié cinq livres en huit ans, dont deux avec Jean Cayrol, un pilier du Seuil. C’est dans cette première période qu’il a découvert et traduit, avec son épouse, Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez. Ou qu’il est devenu l’agent de Soljenitsyne pour le monde entier. De 1980 à 2009, chez Fayard, il a redonné du tonus à une maison qui ne se portait pas très bien. Il a monté des coups comme il les aime : La face cachée du Monde, de Philippe Cohen et Pierre Péan, qui lui avait déjà donné Une jeunesse française, à propos de Mitterrand ; La possibilité d’une île, de Michel Houellebecq, qui manqua le Goncourt en 2005… Claude Durand connaît tout de l’édition française, où il n’a pas que des amis. On espérait donc secrètement qu’il allait profiter de sa retraite pour écrire un livre bien saignant et « balancer » sur ses confrères. Mais, malgré ses colères, l’homme est élégant. Et il a choisi de se masquer (à peine) pour donner, sous le pseudonyme de François Thuret, un roman qu’à la fin, il postface et signe. J’aurais voulu être éditeur, dit-il. Titre ironique pour qui le fut si longtemps. Et livre qui décrit le fonctionnement d’un système sans tirer sur tout ce qui bouge à l’intérieur de celui-ci. Oh ! il y a bien des personnages à y reconnaître, des clefs à tourner pour faire coïncider certains épisodes avec des événements réels. Nous ne nous priverons pas de vous fournir quelques-unes de ces clefs, même si elles ne sont pas l’essentiel. Penchons-nous d’abord sur François Thuret, personnage principal d’une aventure dans le Paris des livres. Il y entre par le hasard d’une rencontre bien plus que parce qu’il en aurait rêvé. Puis il y fait son chemin par des voies tortueuses, au travers d’emplois généralement peu rémunérateurs mais qui lui permettent de fréquenter les coulisses d’un monde plus souvent aperçu en représentation. Le jeune homme est assez transparent pour qu’on ne s’interdise pas de parler devant lui. Ce qu’il surprend dans des conversations qui ne lui sont pas destinées est assez édifiant. Les coups tordus ne manquent pas. La valeur littéraire a un rapport très lointain avec les choix éditoriaux. Un lecteur n’est payé que pour refuser les manuscrits. A la Foire du Livre de Francfort, on se bat pour une saucisse bien plus que pour les livres… J’aurais voulu être éditeur n’a probablement pas été écrit pour encourager les vocations. Tout espoir de faire carrière dans l’édition risque d’être anéanti par le tableau des mœurs qui y règnent. A tel point qu’on se demande si Claude Durand, écrivant son roman, est lucide ou aigri. Les deux, peut-être. Et ce serait sa manière de claquer la porte, histoire de se faire entendre encore une fois, bien fort. Quelques extraits de ce livre, qui font irrésistiblement penser à... Françoise Verny  « T’as une gueule de philosophe. Passe me voir demain au bureau à dix heures » est bien l’expression d’une femme qui buvait, fumait, marmonnait et appelait tout le monde chéri. Le système Grasset « Le système maison était des plus élémentaires : des auteurs on faisait des gazetiers, et des gazetiers des auteurs. Quand un auteur-journaliste mettait sur le marché un de ses produits, il était du devoir de tous les journalistes-auteurs affiliés à la maison d’en rendre compte dans les termes les plus flatteurs ». Henri Troyat « Bronislav Duchemin, vieil écrivain balte en exil depuis l’avant-guerre, siégeant parmi les Immortels depuis une éternité, qui prétendait à la stature de Hugo en écrivant sur ses deux pieds, accoudé à un lutrin, alors que seuls de fulgurants accès de sciatique justifiaient ce garde-à-vous devant la page blanche. » Robert Sabatier « Rémy Chausson, 88 ans, Grand Prix de Littérature populaire des comités d’entreprise de l’industrie chimique pour Les Caramels, suivi de Bonbons fourrés, suivi de Berlingots et de Cachous (à paraître). » François Nourissier « Il a édifié toute son œuvre sur son délabrement physique, sa faiblesse morale, son vide spirituel et son ratage social : comment voulez-vous que ça tienne debout ? Il a fini par écrire sous lui. » L’éditeur Paul Otchakowsky-Laurens « Le meilleur de mes journées, c’est l’heure du facteur. Ce sont tantôt deux-trois, tantôt dix-douze colis qui s’empilent sur un établi que m’a légué mon père ébéniste et sur lequel je travaille. Et là, je déballe. Je ne laisserais à personne le soin de le faire à ma place. » L’affaire Renaud Camus, accusé d’antisémitisme « Depuis quelque temps, un climat délétère plane sur la condition des roux et des rousses de ce pays. Des relents pestilentiels d’antiroussisme remontent des profondeurs les plus ténébreuses de notre passé médiéval. Pourquoi tant de haine ? Va-t-on rafler les roux ? » J'étais numéro un (2011) Avec les mots, Claude Durand pratique l’accumulation, l’énumération, la liste, l’inventaire, l’idée qui en entraîne une autre dans la logorrhée de son personnage principal. C’est parfois un peu lourd, d’autant que l’efficacité du procédé diminue avec sa répétition. Mais le personnage est riche de ce qu’il a été. Un ancien président français, copie presque conforme de Chirac, occupé à rédiger ses mémoires a bien des souvenirs à organiser. Et bien d’autres à cacher, ce qui produit un double discours dont les méandres valent bien qu’on s’y perde un peu. Quitte à se repérer grâce aux nombreux clins d’œil rappelant des faits connus de tous. Usage de faux (2015) Abraham Gold est un de ces faussaires qui encombrent l’édition. Son meilleur défenseur est un sosie de BHL. Son éditrice, le clone de Françoise Verny. Claude Durand connaît tout ça par cœur. Il en fait un plat qui aurait pu être roboratif, s’il s’était éloigné de ses modèles pour en faire des archétypes. Dommage qu’il en reste au stade de l’ébauche, car ses traits touchent leur cible en vibrant – avant de retomber, soudain privés de toute énergie.

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Pmalgachie 8645 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines