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Joseph de Maistre : Prophète du «christianisme transcendant»

Par Jean-Marc Vivenza
Joseph de Maistre : Prophète du «christianisme transcendant»

Joseph de Maistre : Prophète du «christianisme transcendant»

je voudrais anticiper sur le jour des révélations

(Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg,

Xe entretien, Œuvres Complètes, t. V, Vitte, 1884, p. 172.)

Joseph de Maistre : Prophète du «christianisme transcendant»
La pensée de Joseph de Maistre (1753-1821) est, à sa base initiale, de manière indissociable, liée aux doctrines qui se rencontraient dans ce courant dit de " l'illuminisme mystique ", certes composite, mais singulièrement riche d'une longue tradition, représenté au XVIIIe siècle par des personnalités comme Martinès de Pasqually (+ 1774), Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), ou encore Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803). C'est pourquoi, on ne peut pas faire l'économie d'un examen attentif des théories qui apparurent au sein de ce mouvement initiatique et spirituel, sous peine ne pas percevoir ce qui unit, étroitement et intimement, la pensée de Maistre à sa source première, source qui est, également et incontestablement, une authentique origine. Karl von Eckartshausen (1752-1803),

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L'ensemble de l'œuvre de Joseph de Maistre, s'éclaire donc d'un jour nouveau lorsque l'on effectue ce rapprochement avec la doctrine de l'illuminisme, et l'on est très souvent frappé par l'étroite intimité des points de vue, des analyses et des certitudes, au point que Maistre peut apparaître à bon droit, comme un authentique " Prophète " de ce christianisme original qu'il désigna lui-même comme un " christianisme transcendant " [3].

Sous cette appellation, c'est toute la perspective métaphysique de l'illuminisme mystique, état de rupture de l'homme déchu en quête de l'Unité perdue, qui se trouve traduite et développée, avec un rare talent, il est vrai, et un style magnifique, sous la plume de Maistre au fil de ses écrits.

II. Joseph de Maistre et Louis-Claude de Saint-Martin

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En 1787, Louis Claude de Saint-Martin passe par Chambéry pour se rendre en Italie, il est accueilli par Joseph de Maistre qui était depuis plusieurs années un vif admirateur de sa pensée dont il disait qu'il s'engageait à soutenir à son égard sur tous les points la parfaite orthodoxie [4].

Maistre sans connaître encore Saint-Martin, avait copié de sa main, trois discours aux initiés lyonnais, au titre suivants :Les deux hommes, comme on peut l'imaginer, échangent longuement sur de nombreux sujets. En 1793, Maistre dira d'ailleurs, dans son " " Les voies de la Sagesse ", " Mémoire "à Vignet des Etoles, : " M. de Saint-Martin est un gentilhomme français de 35 à 40 ans, de mœurs fort douces et infiniment aimable. Je le connais. On n'aperçoit rien d'extraordinaire dans ses manières ni dans sa conversation ".[6] Les lois temporelles de la justice divine ", le " Traité des bénédictions " ; Maistre nous dit, dans son " Journal inédit " en date du 4 décembre 1797, " j'ai consacré trente huit heures et treize minutes à cette transcription. " [5]

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Maistre poursuit ses lectures et se plonge dans les écrits Eckartshausen, recopiant directement en allemand des passages entiers de " Jacob Boehme (1575-1624) que lui fait découvrir Saint-Martin, il s'ouvre également avec enthousiasme à La Nuée sur le Sanctuaire ". Emmanuel Swedenborg (1688-1772), l'auteur de la " Nouvelle Jérusalem ", et étudie avec attention Karl von

III. Des liens étroits avec l'illuminisme mystique

a) Un franc-maçon du Régime écossais rectifié en exil

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En 1792, de par l'effet des troubles révolutionnaires, Maistre, fidèle à son Roi, prend le chemin de l'exil.
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Souffrant en son encontre d'une certaine suspicion, de par ses nombreuses et " quasi " publiques attaches maçonniques, Maistre s'en ouvre à un ami, Il lui fait donc parvenir un " Vignet des Etoles, de manière à être blanchi des reproches dont on l'accuse à tort. Mémoire " retraçant l'ensemble de son parcours initiatique, texte qui nous est précieux rétrospectivement pour la connaissance qu'il nous donne des profonds rapports établis par Maistre avec le monde des loges de 1774 à 1792.

Il serait toutefois illusoire d'imaginer, comme de pieux auteurs le soutiennent un peu rapidement, que les relations maçonniques de Joseph de Maistre cessèrent par injonction de sa Majesté Victor-Amédée III.

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S'il n'est pas aisé de situer la nature de ses relations " fraternelles ", notamment lors de son séjour en Suisse à Lausanne puis en Sardaigne, bien que de nombreux frères aient pris avec lui le chemin de l'exil, dont le comte Salteur, le sénateur Deville, le comte d'Ezery et le chanoine Bazin du Chanez, et se retrouvent, comme il est aisé de le penser, pour poursuivre leurs travaux.

I l est avéré par exemple que Maistre est en rapport de 1794 à 1795 avec Henri de Cordon, chanoine de Saint-Jean, comte de Lyon, ecclésiastique Grand Profès du Régime écossais rectifié, qui fut délégué de la province de Bourgogne au Convent des Gaules en 1778. Il est lié également, dès son arrivée en avril 1793, à la loge de Lausanne.

b) Un initié au sein de l'illuminisme mystique

Il ne faut pas, par ailleurs oublier, que la Suisse était à cette

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époque un foyer très accueillant pour le monde de l'ésotérisme, les livres de Fénelon (1651-1715) et de Madame Guyon (1648-1717) y étaient lus avec intérêt, différents cercles - comme celui des " âmes intérieures " de Jean-Philippe Dutoit-Membrini (1721-1792), dont Maistre lisait le livre " De l'origine des abus, de l'usage, des quantités et de la foi... " -, rayonnaient et réunissaient de nombreuses personnalités autour d'eux, diffusant un discours sur l'approche directe de Dieu au sein de " l'oraison passive " et de " l'adoration pure de foi ".

D'autre part on sait de manière certaine aujourd'hui que Maistre magnétisait, et s'exerçait sérieusement à développer ses " dons " fluidiques auprès de ses amis émigrés royalistes.

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Joseph de Maistre baigne donc, et peut-être plus encore qu'à Chambéry, dans un environnement initiatique mystique et ésotérique, mettant à profit le temps libre qui lui est donné pour se plonger dans ses chères études théosophiques.

Il dévore " Le Nouvel Homme " de Saint-Martin, se plonge dans

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les traductions de Jacob Boehme, de Swedenborg ; ses " Carnets " témoignent d'études touchant à la Kabbale, il cite les spéculations du Rabi Haccadosch sur les noms divins ( Mélanges B), de Pierre-Daniel Huet (1630-1721) sur le Messie et le Tétragrammaton, ( Mélanges A, 2 mai 1799), il approfondit les correspondances entre l'alchimie et l'astrologie, ce qui lui servira à rédiger la note 6 du XIe Entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg .

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Joseph de Maistre lit de Pierre-Daniel Huet (1630-1721), et se passionne pour ses études sur le Messie

IV. Influence de la pensée d'Origène chez Joseph de Maistre

Joseph de Maistre déclarait dans son Mémoire au duc de Brunswick (1781), qu'il espérait " ajouter au Credo quelques richesses ", et il ne fait aucun doute, comme on le constate, que ces richesses provenaient des différentes " lumières " reçues au sein du monde de l'illuminisme mystique.

En effet, celui qui allait devenir le lecteur assidu de Clément d'Alexandrie (v.150-v.215) et d' Origène (v.185-v.252), trouva en effet dans le Régime écossais rectifié dont il fut membre en à Chambéry en Savoie jusqu'en 1792, une doctrine qui allait s'accorder à merveille avec les propres convictions qu'il arrêtera par la suite à la lecture de certains auteurs des premiers siècles du christianisme, et qui lui donna accès à des connaissances surprenantes au sujet de la création du monde, le sens spirituel des Écritures, de l'ordre naturel et surnaturel, et sur bien d'autres points encore.

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Origène fournit à Joseph de Maistre, la justification des principaux articles de son "Credo".

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De nombreux auteurs firent remarquer, à juste titre, l'influence d'Origène [7] sur la pensée de Maistre : " L'influence d'Origène est patente dans l'œuvre de Joseph de Maistre, elle se fait sentir tant dans le cadre général de sa pensée que dans la manière d'aborder certaines difficultés. Origène considère le monde terrestre comme un lieu de résipiscence. Les hommes doivent revenir vers Dieu, cet effort vers la vertu, vers l'acceptation de l'attrait divin, est précisément ce qui fait leur mérite et leur salut. L'histoire entière de l'humanité est un retour vers Dieu " [8] ; " Le nom d'Origène résume à lui tout seul l'influence profonde du christianisme hellénique sur Joseph de Maistre : c'est le seul que l'œuvre maistrienne appelle régulièrement à son secours (...) Origène fournit à Maistre la justification des principaux articles de son Credo " [9], ce constat n'est point faux bien évidemment, mais il ne faut pas oublier que les grand thèmes origéniens (état pré-angélique d'Adam, enfermement des âmes dans un corps de matière en conséquence de la prévarication du premier homme, apocatastase pensée comme un anéantissement du monde sensible et de toutes les formes matérielles, vie céleste post-mortem incorporelle, etc.), Maistre les a d'abord rencontrés dans sa carrière de jeune initié, de 1776 à 1792, au sein du Régime écossais rectifié, système initiatique qui avait introduit officiellement à l'initiative de Jean-Baptiste Willermoz lors de son premier Convent constitutif à Lyon en 1778 - connu sous le nom de Convent des Gaules -, comme enseignement fondateur de l'Ordre, la " doctrine de la réintégration " qui n'est en réalité, à l'examen et selon le jugement même de Maistre, qu'une reformulation, certes en mode ésotérique, des principaux concepts exposés en son temps par Origène. [10]

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C'est ce que soutient Maistre lorsqu'il évoque les thèses professées par les initiés qu'il a connus à Lyon, c'est-à-dire et en particulier ceux dont il fut intime, à savoir Jean-Baptiste Willermoz et Louis-Claude de Saint-Martin : " Leur doctrine est un mélange de platonisme, d'origénianisme et de philosophie hermétique sur une base chrétienne." ( Soirées, XIe Entretien).

Ceci l'amenant d'ailleurs à affirmer : " Le christianisme dans les premiers temps, était une vraie initiation, où l'on dévoilait une véritable magie divine. " ( Mélanges B). Il en conclut donc dans ses registres, ce qui apparaît à l'évidence lorsqu'on examine sérieusement le sujet, que la doctrine d'Origène relativement à la chute d'Adam et l'origine du monde matériel, " est encore aujourd'hui la base de toutes les initiations modernes. " ( Ibid.).

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La doctrine d'Origène relativement à la chute d'Adam et l'origine du monde matériel,

Ainsi, l'examen des registres inédits de Maistre, nous montre que la découverte d'Origène date de 1797, année où il copia et annota de nombreuses pages du Père alexandrin ( Mélanges B, pp. 51 ss.). Maistre le désigna alors comme " l'un des plus sublimes théologiens qui aient jamais illustré l'Église ", mais cette date de 1797, prouve éloquemment, que la rencontre avec Origène s'est produite bien après la période initiatique au sein du système willermozien, où le comte chambérien accéda aux Instructions secrètes, réservées aux Profès et Grands Profès, qui exposent une doctrine en tous points identique aux thèses du Traité des Principes.

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Dans les registres conservés, sous les titres de Mélanges A et B, Religion E, Extraits E et F, - que nous publions sous le titre de " Pensées inédites sur l'initiation ", dans le " Joseph de Maistre, prophète du christianisme transcendant " [11] -, sont dévoilées les multiples références à la pensée d'Origène, dont en particulier le passage suivant, mettant en lumière le lien entre la conception d'Origène, considérant que la création du monde matériel ne fut pas produit par l'effet de la bonté de Dieu, mais est une conséquence de la Chute, ayant entraîné les âmes à être enfermées dans des corps de matière : " Saint Augustin ( Cité de Dieu, XI, 23) a mal compris Origène [12], quand celui-ci dit que la cause de la matière est non la bonté de Dieu seule, mais que les âmes, ayant péché en s'éloignant de leur créateur, ont mérité d'être enfermées en divers corps comme dans une prison selon la diversité de leurs crimes, et que c'est là le monde (matériel) qu'ainsi la cause de sa création (du monde physique) n'a pas été pour faire de bonnes choses, mais pour en empêcher de mauvaises. L'opinion dont il s'agit n'a rien de commun avec le manichéisme. On peut observer qu'elle est encore aujourd'hui la base de toutes les initiations modernes. " (2 décembre 1797, Mélanges B, p. 302).

Maistre résume donc ainsi sa conviction à propos du christianisme primitif, suite à sa lecture d'Origène: " Le christianisme dans les premiers temps était une initiation où l'on dévoilait une véritable magie divine. " (Mai 1797, Mélanges B, p. 518).

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C'est d'ailleurs en effectuant ce vigilant examen sur les événements, en analysant l'étonnant et le plus souvent effrayant mécanisme de cette dialectique négative, que Maistre est parvenu à brillamment mettre en lumière l'abyssal mystère du mal logé au cœur du destin de l'humanité. Joseph de Maistre accomplit ainsi un passage très net de la politique naturelle ou positive à la métaphysique ou théologie de l'histoire.

Pour lui les contradictions, les crises, les égarements, l'aveuglement manifeste des hommes, témoignent de la domination du mal qui a blessé et abîmé

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les créatures, ils rendent compte de la souveraineté du mal qui a renversé l'ordre premier et originel, qui a tout dégradé, faisant de l'ordre présent un ordre " inversé ", dévié et corrompu.

Maistre pense que puisque plus rien n'est situé à la place qui est la sienne, puisque nulle chose n'est là où normalement elle devrait être, tout est mal, tout est sous l'emprise universelle de la Chute, tout vit courbé, ployant sous le poids de la corruption et du vice. Comme le rappelle l'Ecclésiaste : " Il n'y a point de juste sur terre " ( Eccl. VII, 20). Pour le dire clairement, à présent, toute forme d'existence est concrètement " animée ", et ce dès sa conception, par le père du mensonge. Maistre affirme : " Le mal a tout souillé, et dans un sens très vrai tout est mal puisque rien n'est à sa place. (...) Tout les êtres gémissent et tendent avec effort vers un autre ordre des choses. " ( Oeuvres Complètes, t. I, p. 39).

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Le mal correspond ainsi à la rupture de l'ordre primitif et son essence s'exprime par l'oeuvre de division accomplie contre " l'Unité " située à la base et au fondement invisible du Principe. Le mal est venu rompre l'harmonie céleste du " Royaume de Dieu ", ce qui fait que depuis ce moment terrible subsiste une fracture permanente, une lutte entre deux forces antagonistes qui se livrent un combat impitoyable, Maistre écrit : " Il n'y a rien de si évident dans l'univers que l'existence de deux forces opposées qui se contrarient sans relâche. Il n'y a rien de bon que le mal ne souille et n'altère... " ( Mélanges B (inédit), p. 303 ; 22 oct. 1797).

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L'histoire du monde est, à ce titre, l'histoire continuée de la Chute ; le péché originel est l'explication de tout, et ce péché irrémissible se répète " à chaque instant de la durée d'une manière secondaire." ( Ibid). Soirées, IIe Entretien.) Maistre, à juste titre, tient à préciser : " toute dégradation ne pouvant être qu'une peine, et toute peine supposant un crime, la raison seule se trouve conduite, comme par force, au péché originel: car notre funeste inclination au mal étant une vérité de sentiment et d'expérience proclamée par tous les siècles, et cette inclination toujours plus ou moins victorieuse de la conscience et de lois, n'ayant jamais cessé de produire sur la terre des transgressions de toute espèce, jamais l'homme n'a pu reconnaître et déplorer ce triste état sans confesser par là même le dogme lamentable dont je vous entretiens ; car il ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable

La matière est donc, en quelque sorte, le résultat d'une dégradation, la conséquence d'une faute, une authentique prison dont il convient de travailler à s'extraire en se réconciliant avec Dieu, en œuvrant courageusement à " réintégrer " notre véritable condition première et originelle dont nous avons été malheureusement déchus. Les âmes souffrent de cet enfermement au sein de la matière, elles endurent leur douloureuse soumission à l'empire du temps, elles sont condamnées à expier leur faute dans le plus total des isolements ; supportant avec difficulté la division elles n'ont pas d'autre désir plus impératif que de retourner à " l'Unité ".

Il est donc tout à fait significatif de voir considérer, à la suite des penseurs du courant illuministe et dans le prolongement de son attachement à la pensée d'Origène dont on sait sa distance d'avec une approche littérale de l'Écriture, que les dogmes fixés par l'Église sont issus d'une contrainte de l'Histoire, et qu'ils constituent même une sorte " d'obstacle ", de barrière réelle à la transmission vivante de la Foi, qui serait " Joseph de Maistre mille fois plus angélique " sans les définitions dogmatiques.

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Voici ce que soutient Maistre : " Bien loin que les premiers Symboles contiennent l'énoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient au contraire regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même des Saintes Écritures : jamais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens : il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi. (...) Il en est de l'Église comme de l'État : si jamais le christianisme n'avait été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme ; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit que parce qu'il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de parole. (...) La Foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique : elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha, et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou l'attaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces remparts vénérables autour de la vérité : ils la défendent sans doute, mais ils la cachent: ils la rendent inattaquable; mais par là même, moins accessible. Ah ! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras. [...] " [13]

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Maistre rajoute : " Après avoir entendu la Sagesse des nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne. Il eût été sans doute bien à désirer, a dit le plus éloquent des Pères grecs [ ndr. s. Jean Chrysostome], que nous n'eussions jamais eu besoin de l'écriture, et que les préceptes divins ne fussent écrits que comme ils le sont par l'encre dans nos livres; mais puisque nous avons perdu cette grâce par notre faute, saisissons donc, puisqu'il le faut, une planche au lieu du vaisseau, et sans oublier cependant la supériorité du premier état. Dieu ne révéla jamais rien [par écrit] aux élus de l'Ancien Testament ; toujours il leur parla directement, parce qu'il voyait la pureté de leurs cœurs ; mais le peuple hébreu s'étant précipité dans l'abîme des vices, il fallut des livres et des lois. La même marche s'est renouvelée sous l'empire de la nouvelle révélation ; car le Christ n'a pas laissé un seul écrit à ses apôtres. Au lieu de livres il leur promit le Saint-Esprit. C'est lui, leur dit-il, qui vous inspirera ce que vous aurez à dire. " [14]

Cette conception d'un christianisme non-dogmatique, laissé à l'inspiration de " l'Esprit ", pourrait apparaître assez étonnante sous la plume de Joseph de Maistre, or, il n'en est rien, c'est au contraire le témoignage du plus profond de sa pensée à l'égard d'une religion qu'il souhaite purifiée, dépouillée de tous les artifices, une religion de la relation immédiate à la " Transcendance ", ce en quoi consiste, effectivement, le " christianisme transcendant " dont il se fait le chantre, et d'une certaine manière le " Prophète ", en prédisant son avènement prochain.

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lorsque la vie ou la génération extérieure sera devenue semblable à la vie intérieure ou angélique. Alors il n'y aura qu'une naissance. Il n'y aura plus de sexe. Le mâle et la femelle ne feront qu'un

et le royaume de Dieu arrivera sur la terre comme au ciel."

C'est ce que décrivit parfaitement Émile Dermenghem (1892-1971), lors de la publication en 1928, de son Joseph de Maistre Mystique : " C'est une idée analogue que Joseph de Maistre suggère lorsqu'il parle des" habits de peau " (note 3. Soirées, IIe entr., p. 292). La Genèseappellerait ainsi selon l'interprétation théosophique, les corps matériels actuels dont Adam et Eve furent revêtus après la chute. Il évoque de même la réunion des sexes dont la dualité fut une conséquence du Mal. Jésus-Christ, note-t-il(note. 1., p. 293) Mélanges A(inédit), p. 580), reviendra et règnera sur la terre, selon saint Clément, contemporain des Apôtres, ''Lorsque ce qui est en dehors, (...) lorsque la vie ou la génération extérieure sera devenue semblable à la vie intérieure ou angélique. Alors il n'y aura qu'une naissance. Il n'y aura plus de sexe. Le mâle et la femelle ne feront qu'un et le royaume de Dieu arrivera sur la terre comme au ciel." Clément d'Alexandrie (note. 2. Avec le mystique anglais Law, The spirit of prayer, 1 repartie, p. 86-87. Il cite aussi Maïmonide, et Platon (l'homme double du Banquet). Cf. ci-dessus, IIIe partie, chap. I), ajoute Maistre, cita ces paroles dans le siècle suivant avec quelques altérations ; il cite une réponse semblable du Sauveur à Salomé qui lui faisait même question : ''Lorsque vous aurez déposé le vêtement cde honte et d'ignominie (il s'agit évidemment du corps actuel) ; lorsque les deux deviendront uns, que le Mâle et la Femelle seront unis et qu'il n'y aura plus homme ni femme.'' Et Maistre commente : ''Lorsque ce qui est en dehors, etc..., c'est-à-dire lorsque la vie ou la génération extérieure sera devenue semblable à la vie intérieure ou angélique. Alors il n'y aura qu'une naissance. Il n'y aura plus de sexe. Le mâle et la femelle ne feront qu'un et le royaume de Dieu arrivera sur la terre comme au ciel." " [15]

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" Le christianisme, tel que nous le connaissons,

De ce fait Maistre déclare : " Le christianisme, tel que nous le connaissons, est au véritable christianisme ou christianisme primitif, base de toutes leurs spéculations, ce qu'une loge bleue, autrement nommée loge d'apprentis et compagnons dans la franc-maçonnerie ordinaire, est à une loge de hauts grades. Ce christianisme réel, désigné chez les Allemands par le nom de ''christianisme transcendant'', est une véritable initiation ; il fut connu des chrétiens primitifs, et il est accessible encore aux adeptes de bonne volonté. Ce christianisme révélait et peut révéler encore de grandes merveilles, et il peut non seulement nous dévoiler les secrets de la nature, mais nous mettre même en communication avec les esprits. " [16]

l'

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De son exil à Cagliari en Sardaigne, Maistre prit la peine de souligner en septembre 1801, à la lecture des affirmations publiées par Abbé Augustin Barruel (1741-1820) s.j., dans ses " Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme " (Londres, 4 vol., 1797-1798), la confusion commise par cet auteur à l'égard des illuminés : " Tout ce que l'auteur dit au sujet de M. de Saint-Martin, précise Maistre, est si faux, si calomnieux qu'on a le droit d'en être étonné ! Quant à l'accusation de manichéisme faite à cet écrivain, elle cesse d'être calomnieuse à force d'être ridicule. "Quant à l'allégation que le Martinisme " n'a fait que copier Manès et les Albigeois ",Joseph de Maistre ne se fait pas faute de protester vigoureusement en disant : " jamais homme d'esprit n'a écrit rien de plus sot. "

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théologien, membre du Consistoire de Hesse-Darmstadt,

, 1803) - et dont il n'ignore évidemment ni l'identité, ni le lien qui fut le sien avec la franc-maçon, créateur des " : "

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Dans une lettre inédite du 29 mai 1810, qui ne figure pas dans les Œuvres Complètes, Maistre signale cependant, sans nommer l'auteur du livre auquel il se réfère ( Stricte Observance allemande - à savoir Johann August von Starck Clercs du Temple", ou " cléricat" de par le caractère profondément religieux et liturgique de ses cérémonies, L'abbé Barruel dont vous connaissez peut être l'ouvrage intéressant sur l'histoire du jacobinisme, s'est totalement trompé sur la franc-maçonnerie, faute de connaissances suffisantes ; il a été relevé et redressé par le sage et docte auteur allemand du Triomphe de la Philosophie dans le XVIIIe siècle, 2 vol. in-8°, il y a réellement beaucoup à apprendre dans ce livre. On confond tout sous le nom vague de francs-maçons, chaque chose doit être mise à sa place. " [17] Der Triumph der Philosophie im achtzehnten Jahrhunderte (1741-1816), théologien qui en arriva, peu à peu, à adopter des positions radicalement antimaçonniques

Ce qu'exprime le livre de Starck - un que des théosophes comme Augustin Barruel, tout en confirmant ses préventions à l'égard des disciples d' qui ne sera publié qu'à titre posthume par son fils Rodolphe, en 1859, et qui expose de manière remarquable la pensée du comte chambérien au sujet de la nature, des sources et de " l'objet " réel auquel se consacrait la franc-maçonnerie mystique fondée sur le " " [Les martinistes et illuministes] Johann August von christianisme transcendant ". Cette analyse, dans laquelle fut éclairée la position du rapportent tout à l'amour de Dieu, et quoique ce principe excellent soit mêlé chez eux à beaucoup d'alliage plus ou moins répréhensible, il suffit cependant pour leur rendre excessivement chers les écrivains mystiques de l'Église romaine. Ce sont leurs guides et leurs oracles (Sainte Thérèse, saint François de Sales, Fénelon, madame Guyon, etc.). Ils pensent assez communément que les chrétiens de toutes les communions sont sur le point de se réunir sous un chef qui, suivant l'opinion de plusieurs, doit résider à Jérusalem.(...) Ce même système s'oppose à l'incrédulité générale qui menace tous ces pays ; car, enfin, il est chrétien dans toutes ses racines ; il accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles ; il les préserve d'une sorte de matérialisme pratique très remarquable à l'époque où nous vivons, et de la glace protestante, qui ne tend à rien moins qu'à geler le cœur humain. Quant aux martinistes mitigés et aux piétistes qui se bornent à attendre des merveilles, à spéculer sur l'amour divin et sur le règne de l'intérieur, il ne paraît pas que Sa Majesté Impériale ait rien à craindre politiquement de la part de ces hommes..." (Cf. Quatre Chapitres inédits sur la Russie, ch. IV " De l'Illuminisme ", 1859). martinisme dans son rapport à la doctrine de Martinès de Pasqually, en établissant un lien avec le piétisme, est absolument essentielle

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au regard des sujets que nous abordons dans la mesure où Maistre parvint à définir ce qu'est, et en quoi consiste le type de " christianisme " professé par les initiés connus, ou désignés, sous le nom de " martinistes" : Starck qui d'ailleurs écrivait depuis 1796 dans
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Eudämonia ou le Hofstäter (1741-1814), Eckartshausen - Adam Weishaupt (1748-1832) et des " Quatre chapitres inédits sur la Russie , Chapitre quatrième " De l'illuminisme ", Illuminés de Bavière", montrant que les thèses naturalistes et antichrétiennes, furent à l'origine des mouvements révolutionnaires en Europe [18]. Maistre, quant à lui, résuma ainsi sa pensée dans un texte intitulé " Wiener Magazin, revues dans lesquelles se côtoyaient aussi bien des Jésuites très hostiles à la franc-maçonnerie, comme Laurent Leopold Haschka (1749-1826) ou Felix Franz corrige en quelque sorte certaines erreurs de l'abbé

Par ailleurs, ce qui est tout à fait connu et notoire aujourd'hui, c'est que sa nomination comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg, poste qu'il occupera de 1803 à 1817, lui fournira l'occasion d'entretenir de nombreux rapports avec la très florissante maçonnerie Russe et l'important milieu théosophique de ce pays.

X. Théocratie

Sur le plan "métapolitique", ce qui signifie selon la conception maistrienne une dimension purement "" Providentialiste" de l'Histoire dans laquelle c'est Dieu qui intervient directement dans les événements qui surviennent au cours du temps, parfois sous la forme de châtiments sévères infligés aux Princes et aux Nations lorsqu'ils s'éloignent des principes sacrés et transcendants - métapolitique qui pour lui était inséparable d'une perspective théologique et eschatologique -, Maistre considérait que le monde devait se conformer aux enseignements de la Révélation divine, unique fondement des lois. Il écrit d'ailleurs de manière assez catégorique : On ne peut attaquer une vérité théologique sans attaquer une loi du monde " ( Du

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" Le Traité " Du Pape " consigne cette inattendue mais cohérente dévolution : L'Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeure que le Sacerdoce Suprême

pour se voir dévolu l'archétype éternel du Saint Empire."

Joseph de Maistre : Prophète du «christianisme transcendant»
C'est pourquoi, à ses yeux, le pape, le " Pontife romain ", garant selon-lui de la Tradition, était l'arbitre suprême, celui qui, au-dessus des Rois et des Princes, veille au respect du droit et œuvre pour la paix universelle : " L'infaillibilité dans l'ordre spirituel et la souveraineté dans l'ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes " ( Ibid.), soutient Maistre. L'attachement de Maistre à l'institution de la papauté, à " L'Héritier des Apôtres " comme le désigne saint Bernard (+ 1153), relève d'une idée, certes non directement explicite, quoique toutefois fort précise qui transparaît sous chaque ligne " Du Pape ", que l'on peut résumer de la manière suivante : le pape est le seul qui possède encore l'autorité nécessaire capable de restaurer, dans une Europe livrée au chaos des égoïsmes nationaux et au venin révolutionnaire, l'unité du Saint Empire : " Le Traité " Du Pape " consigne cette inattendue mais cohérente dévolution. L'Empereur ayant disparu avec le Saint Empire, ne demeurait que le Sacerdoce Suprême pour se voir dévolu l'archétype éternel du Saint Empire." [19]

Ainsi l'insistance sur l'infaillibilité, source de toute souveraineté légitime, qui fait l'objet d'un" On notera à ce propos que

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important développement dans le livre - au point que cette notion suscita même quelques réserves à Rome et le prudent silence de Le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Démiurge de la civilisation universelle." ( Louis-Claude de Saint-Martin ne fut pas moins
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"t héocrate" que Maistre, et ils peuvent être considérés à bon droit, l'un et l'autre, comme des représentants éminents de l'école théocratique, mais, cependant, d'une manière absolument différente, car si leur perspective est identique, à savoir l'établissement de l'autorité de l'Esprit et la sacralisation des institutions humaines afin qu'advienne le règne divin, les méthodes préconisées pour parvenir à ce but espéré, étaient relativement dissemblables, pour ne pas dire extrêmement opposées et antagonistes. Mais l'on peut constater que Saint-Martin, eut également des lignes très voisines de celles de Maistre sur l'effet " régénérateur " de la Révolution, insistant sur son rôle providentiel, thème permanent de l'analyse des deux penseurs théocrates : " Je crois voir dans notre étonnante révolution un dessein marqué de la Providence de nous faire recouvrer à nous, et successivement à bien d'autres peuples (quoique je ne sache pas par quel moyen) le véritable usage de nos facultés, et de dévoiler aux yeux des Nations ce but sublime qui intéresse la société humaine tout entière, et embrasse l'homme sous tous ses rapports." ( Ibid.). Le pape est donc pour Maistre le seul garant, de par l'évidente supériorité de sa fonction, d'un possible retour sur le continent de l'unité politique et spirituelle. Il incarne l'espoir d'une restauration véritable de l'ordre traditionnel, entre ses mains sacrées repose l'ultime possibilité d'un redressement futur du Saint Empire [20]. Pie VII, avant d'être cependant adoptée par le Concile de Vatican I en 1870 -, n'a pas d'autre objet que d'asseoir l'incontestable autorité du Pontife romain par dessus toutes les autres formes de souverainetés. Maistre est sur cette question très clair : Lettre à un ami... sur la Révolution française , 1795). [21]

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" Le livre du Pape par M. le Comte de Maistre est bien bon à méditer ."

(Fonds Willermoz, BM de Lyon, MS 5898).

Enfin, est intéressant de souligner sur ce sujet, que Jean-Baptiste Willermoz - assidu aux réceptions et deux lettres, l'une du 8 octobre 1820 et l'autre du 18 juin 1821, envoyées par un certain Raimond, Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte, à Willermoz, dans lesquelles on peut lire, dans la première des deux : "

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aux dîners officiels du Le livre du Pape par M. le Comte de Maistre est bien bon à méditer " (MS 5898), et dans la suivante : " Votre lettre m'a trouvé dans les Soirées de Saint-Pétersbourg dont je suis enchanté " (MS 5899). cardinal Joseph Fesch (1763-1839), alors archevêque de Lyon et Primat des Gaules, qui recevait à déjeuner les vicaires généraux de l'évêché et qu'il leur faisait visiter sa chapelle particulière, et qui fut convié en 1805 à baiser la main du pape Pie VII, pendant son passage à Lyon -, conserva dans ses archives

Ces jugements, destinés à Willermoz, et émanant de la plume d'un initié, sont, nous semble-t-il, la meilleure et plus pertinente illustration qu'il se puisse se donner, " symboliquement ", à un examen des rapports existant entre Maistre et le courant de la maçonnerie écossaise au XVIIIe siècle, démontrant ainsi l'admirable intimité de cette œuvre avec la doctrine de l'illuminisme, dont on pourrait dire qu'elle en est, dans une langue que tous s'accordent à reconnaître comme étant d'une exceptionnelle pureté et beauté de style, la plus parfaite et pénétrante traduction de ces fondements essentiels jamais écrite jusqu'à ce jour.

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Joseph de Maistre, après une vie entièrement consacrée à la recherche de la "Vérité", s'éteignit le 26 février 1821 ; s a dépouille, en forme d'hommage posthume, comme on le faisait uniquement pour les membres de la Compagnie de Jésus, fut solennellement et pieusement déposée dans la crypte de l'église des martyrs, chapelle nécropole des jésuites à Turin.

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Sépulture de Joseph de Maistre dans l'Église des Saints Martyrs à Turin.

Le gouvernement de la Divine Providence, la compréhension métaphysique de la Chute originelle et l'analyse de ses conséquences aboutissant à la nécessaire mise en œuvre du travail de " Réintégration ", la perspective eschatologique devant nous conduire au pieds de la Sainte Montagne portant en son sommet l'Agneau de Dieu ( Agnus Dei), d'où se manifestera à la fin des temps la Jérusalem Céleste, la doctrine de Joseph de Maistre, exposée dans son œuvre est celle qu'il reçut dans les cercles initiatiques dirigés, de Lyon, par Jean-Baptiste Willermoz dans lesquels il n'a trouvé selon ses propres paroles : " que bonté, douceur et piété même à leur manière. " ( Soirées XIe Entretien).

L'attente de cette religion renouvelée inspire ces lignes à Maistre, où tel un visionnaire, il annonce : " Pour hâter ces temps libérateurs, Maistre, en forme d'instante prière, déclare : " Plus que jamais nous devons nous occuper de ces hautes spéculations, car il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur terre: le genre humain ne peut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que Cédons à l'amour et entrons dans la voie royale qui aboutit à la Cité Sainte. "

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1 - Joseph de Maistre, prophète du " christianisme transcendant "

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Textes choisis et présentés par Jean-Marc Vivenza

1. Note de Joseph de Maistre, 1816. Dossier " Illuminés ", archives du comte Rodolphe de Maistre.

2.J. Rebotton, Introduction, in. Joseph de Maistre, Oeuvres, vol. II, op. cit, p. 27.

3. Lorsque Maistre écrit dans le XIe Entretien des ", que l'on trouvait sous la plume de certains auteurs du courant illuministe. On pourrait donc penser que Maistre adopte le terme " La résolution de la difficulté nous est cependant fournie par un autre texte de Maistre qui n'était pas destiné à la publication, à savoir les " Maistre fait donc bien référence dans les Soirées, à un, lorsqu'il parle du christianisme " transcendantal ", la suite est importante Soirées en évoquant le christianisme professé par les illuminés allemands : " C'est ce que certains Allemands ont appelé le christianisme transcendantal. Cette doctrine est un mélange de platonisme, d'origénianisme et de philosophie hermétique, sur une base chrétienne ", il traduit l'expression d'outre-Rhin : " Transzendental Christentum transcendantal ", avec toutes les implications philosophiques afférentes signalées par le dictionnaire, et dont les " transcendantaux " en métaphysique offrent un déploiement sémantique et herméneutique d'une prodigieuse richesse, qui fut d'ailleurs largement utilisée par Emmanuel Kant (1724-1804). Quatre chapitres inédits sur la Russie " - issus de pages confidentielles édités par le fils de Joseph Maistre, le comte Rodolphe de Maistre, à titre posthume à Paris, (Librairie Auguste Vaton, 1859). Voici ce qu'on peut y lire : " Ce christianisme réel, désigné chez les Allemands par le nom de " christianisme transcendant " : " connu des chrétiens primitifs, et accessible encore aux adeptes de bonne volonté ". christianisme transcendant, est une véritable initiation ; il fut connu des chrétiens primitifs, et il est accessible encore aux adeptes de bonne volonté. " (Cf. Quatre chapitres sur la Russie, chapitre quatrième, " De l'illuminisme ", op.cit., pp. 91-128).

4. Une étude de Dominique Clérembault sur le siteCes liens doctrinaux et spirituels furent mis en lumière, non seulement par les biographes de Joseph de Maistre depuis sa disparition, mais également, et c'est ce que fait apparaître cette étude, par Maistre lui-même dans certains de ses ouvrages. Voici ce qu'écrit Dominique Clairembault : " Philosophe Inconnu, en trois parties, montre les liens

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étroits existant entre la pensée de Joseph de Maistre et celle de Louis-Claude de Saint-Martin : ; III... Dans le " Onzième entretien " desSoirées de Saint-Pétersbourg , Joseph de Maistre présente le Philosophe inconnu comme " le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes ". L'auteur des Soirées, chevalier bienfaisant de la Cité sainte, a lu, non sans les critiquer parfois, les œuvres de Saint-Martin. Il l'a aussi rencontré en septembre 1787, à l'occasion de son passage à Chambéry, alors que le théosophe voyageait vers l'Italie. Lorsqu'en 1793 il évoquera cette rencontre, il précisera : " M. de Saint-Martin est un gentilhomme français de 35 à 45 ans, de mœurs fort douces et infiniment aimables. On n'aperçoit rien d'extraordinaire dans ses manières ni dans sa conversation. "(Mémoire à Vignet des Étoles, archives départementales de la Savoie, 2J 11.) L'influence de la pensée du Philosophe inconnu sur l'œuvre de Maistre a été étudiée par plusieurs auteurs. Georges Goyau l'aborde dans son étude sur " La pensée religieuse de Joseph de Maistre, d'après des documents inédits ", publiée en 1921 dans laRevue des deux-mondes . La même année, François Vermale publie sesNotes sur Joseph de Maistre, Inconnu (Librairie Dardel, Chambéry). Il s'était déjà penché sur le cas de Maistre dansLa Franc-Maçonnerie savoisienne à l'époque révolutionnaire (Leroux, 1912). Paul Vulliaud et Émile Dermenghem s'intéressent également à la question du martinisme de l'auteur des Soirées, le premier dansJoseph de Maistre franc-macon (Nourry, 1926), le second dansJoseph de Maistre mystique (éd. du Vieux Colombier, 1946). Depuis, d'autres chercheurs ont repris leurs réflexions, sans toutefois apporter d'éléments réellement novateurs. " (Cf. Joseph de Maistre et le martinisme,Philosophe Inconnu.com) . I. Joseph de Maistre et le Philosophe inconnu par Georges Goyau ; II. Le martinisme dans les Soirées de Saint-Pétersbour g

5. Dermenghem, Joseph de Maistre Mystique, éditions du vieux colombier, Paris, 1948, p. 46.

7. et de , l' (

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Origène est né en Égypte où il reçut une formation hellénique et une éducation biblique. La connaissance qu'il possédait de la philosophie grecque lui permit de tisser des liens profonds avec le platonisme alexandrin de son temps, reprenant le projet de Pantène (+ v. 216) Celse, De la Clément d'Alexandrie, qui consistait à former une sorte d'université, la Didascalée, où toutes les sciences humaines étaient mises au service de la théologie. Désigné comme le successeur de Clément d'Alexandrie qui avait été à la tête de l'école catéchétique, il y enseigna entre 212 et 231. Vers 250, lors de la persécution de Dèce, Origène fut arrêté et torturé. Retrouvant sa liberté, il meurt peu après, des suites de ses blessures, à Tyr en 252. Son œuvre est immense, allant de Commentaires sur l'Écriture Sainte, aux livres d'exégèse, homélies, controverses ( Apologie du christianisme contre Exhortation au martyre, etc.), mais son ouvrage principal, résumant sa pensée théologique et métaphysique, est le Traité De principiis prière Sur les Principes ).

. Froidefont, Théologie de Joseph de Maistre, Éditions Classiques Garnier, 2010, pp. 14-15.

9. R. Triomphe, Joseph de Maistre. Étude sur la vie et sur la doctrine d'un matérialiste mystique, Droz, 1968, p. 438.

10. Voir J.-M. Vivenza, La doctrine de la réintégration des êtres, La Pierre Philosophale, 2 Joseph de Maistre et le Régime Écossais Rectifié, Dossier H, l'Âge d'Homme, 2005. ème édition, 2013, ainsi que

11. En 1922, dans . Ces fragments n'avaient depuis jamais été réédités, malgré leur valeur de premier ordre dans la compréhension de la pensée maistrienne. Comme le rappelle É. Dermenghem : " parcours cette immense collection''(...) Le Correspondant, Émile Dermenghem (1892-1971) publiait des " fragments inédits " Joseph de Maistre fait allusion, au début du neuvième entretien des Soirées de Saint-Pétersbourg à "ces volumes immenses " où il écrivait, "depuis plus de trente ans", tout ce que ses lectures lui présentaient de plus frappant. ''Quelquefois, dit-il,

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de Joseph de Maistre tirés des registres conservés, sous les titres de Mélanges A et B, Religion E, Extraits E et F, dans les archives du comte Rodolphe de Maistre je me borne à de simples indications; d'autres fois je transcris mot à mot des morceaux essentiels; souvent je les accompagne de quelques notes, et souvent aussi j'y place ces pensées du moment, ces illuminations soudaines qui s'éteignent sans bruit si l'éclair n'est fixé par l'écriture. Porté par le tourbillon révolutionnaire en diverses contrées de l'Europe, jamais ces recueils ne m'ont abandonné et maintenant vous ne sauriez croire avec quel plaisir je ." (É. Dermenghem, Le Correspondant, 94 ème Année, t. 287 (Nouv. Série : 251 ème), n° 1432, 25 mai 1922, pp. 631-640).

12. Saint Augustin écrit à propos d'Origène : " Ils prétendent que les âmes, dont ils ne font pas à la vérité les parties de Dieu, mais ses créatures, ont péché en s'éloignant de leur Créateur; qu'elles ont mérité par la suite d'être enfermées, depuis le ciel jusqu'à la terre, dans divers corps, comme dans une prison, suivant la diversité de leurs fautes; que c'est là le monde, et qu'ainsi la cause de sa création n'a pas été de faire de bonnes choses mais d'en réprimer de mauvaises. Tel est le sentiment d'Origène, qu'il a consigné dans son livre ''Des principes''. " (S. Augustin, La Cité de Dieu, XI, 23).

13. J. de Maistre, Essais sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines, 1809 .

15. Émile Dermenghem, Joseph de Maistre Mystique, La Colombe, op. cit., pp. 292-293.

16. J. de Maistre, Quatre chapitres inédits sur la Russie, Publiés par son fils le comte Rodolphe de Maistre. Paris. Librairie d'Aug. Vaton, éditeur, rue du Bas, n° 50 - 1859.

18. Voici ce qu'expliqua Johann August von Starck concernant le projet d' Adam Wesihaupt et des

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IIlluminés de Bavière, courant désigné sous le nom "d'Illuminatisme", dans un texte peu connu, envoyé secrètement en 1797 à l' Abbé Barruel, et conservé dans les archives de l'Ordre des Jésuites : " Le grand mystère de l'Ordre par rapport à la Religion, consistait dans la doctrine : que le Christianisme n'était fondé que sur l'imposture et la superstition et qu'en récompense, le Déisme, la religion de la Raison et le Naturalisme, étaient la vraie religion. Il est vrai qu'on laissa subsister le nom de du Christianisme, mais on le dépouilla
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entièrement de tout ce qu'il y avait de religion positive de sorte qu'il ne restât que le naturalisme. (...) Par rapport à la Religion on substitua au Christianisme le Naturalisme ; et pour tromper tous ceux qui avaient encore de la vénération pour le nom de Christ et pour le Christianisme, et qui se seraient éloignés en tremblant s'ils avaient vu que pour les illuminés
[de Wesihaupt] il fallait rejeter le Christianisme ouvertement, on ne laissa pas d'insinuer que Jésus-Christ Lui-même n'avait pas eu d'autre but que de faire valoir la religion naturelle et de la rendre universelle et qu'on exécutait son plan, si l'on travaillait à la restauration de cette religion (...) On avait donc formé le dessein d'anéantir la Religion ; pour en venir à bout on se servit de la fausse supposition du Catholicisme et Jésuitisme secret comme d'un remède souverain contre le Christianisme à l'avantage du Déisme. On traita non seulement de superstition catholique les prophètes, les miracles, l'existence des Esprits et des Anges et par degré tout ce qu'il y avait de positif dans le Christianisme ; mais aussi dépeignit-on tous ceux qui osèrent encore soutenir ces doctrines, comme des hommes faibles et dirigés par les Jésuites même à leur insu. (...) Le but général qui renferme tous les autres : cette régénération ne saurait être faite et achevée que par l'abolition du Christianisme, par l'introduction de la religion de la Raison, par le renversement des Trônes et par la fondation d'une ''République universelle''. Il faut être singulièrement ignorant de tout ce qui est arrivé en France, ou des secrets de l'Illuminatisme, pour ne pas voir que c'est par la Révolution qu'on a voulu réaliser les projets de l'Illuminatisme. Tout ce qu'on a fait en France, le renversement du trône, le meurtre du Roi, l'établissement d'une République démocratique, l'anéantissement de la noblesse, l'introduction d'une égalité chimérique, la destruction de la Religion et du Sacerdoce, tout cela n'était rien autre chose que la réalisation des projets formés dans l'Illuminatisme. (...) L'inscription qu'on pourra mettre sur les ruines des Trônes, des débris des Autels et les monceaux de cendres qui couvriront en peu de temps toute l'Europe, peut-être conçue dans ces deux mots : 'L'ouvrage de l'Illuminatisme''. " (J. A. von Starck, Histoire de l'Illuminatisme, 29 juillet 1797, Archives de la Province de France des Jésuites).

19. G. Durand, Un Comte sous l'acacia : Joseph de Maistre, Editions Maçonniques de France, 1999, p. 107.

20. Il est, à juste titre, significatif que la phrase de l'épigraphe qui figure sur la page de garde du livre " Du Pape ", ne soit pas celle d'un Père de l'Eglise où d'un pieux auteur, mais paradoxalement extraite du poème homérique " l'Iliade ", phrase révélant nettement la pensée intérieure du comte savoisien, indiquant sans détour :

Au sujet des conceptions " théocratiques " de Joseph de Maistre et Louis-Claude de Saint-Martin, voir : Appendice V. La théocratie selon Joseph de Maistre et Saint-Martin, in J.-M. Vivenza, L'Église et le sacerdoce selon Louis-Claude de Saint-Martin, La Pierre Philosophale, 2013, pp. 393-415.

22. J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , XIe Entretien, 1821.


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