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Contre le french-bashing en littérature jeunesse

Par Clementinebeauvais @blueclementine
‘Oh, tu vis en Angleterre! Ca doit être génial, tu as accès à la meilleure littérature jeunesse au monde!’‘Ici, finalement, on n’a pas d’équivalent à Roald Dahl ou à Philip Pullman, quand on y pense.’‘Les ados ne lisent que des Américains. Clairement il y a un problème d’offre en création française.’
‘J’adore la littérature jeunesse! Je lis tout, de Beatrix Potter à Melvin Burgess.’
‘La littérature française pour la jeunesse est d’un sinistre…’
Le french-bashing de la littérature jeunesse par des Français ne cesse de me surprendre. Il est très fréquent, parfaitement candide, et il vient parfois de gens qui sont des prescripteurs de LJ voire des auteurs et des éditeurs de LJ. En général, il s’exprime informellement, au détour d’une discussion; occasionnellement, on le retrouve mis au propre dans un article, comme ce fut le cas il y a quelque temps avec cet écrit d’une très grande violence, auquel j’avais répondu ici (tout est en anglais, mais il me semble que nous soyons toutes les deux Françaises).
Je ne vais pas répéter mes arguments de l’époque, qui étaient formulés pour une audience anglo-saxonne (comme l’article original). A la place, je voudrais mettre en avant un certain nombre de réponses à des attaques que j’entends parfois contre la littérature jeunesse contemporaine française, et pour ce faire je vais beaucoup parler de la création anglo-saxonne, car on french-bashe le plus souvent en comparaison avec la littérature anglo-saxonne. 
Je ne cherche pas du tout à inverser l’argument et à basher les Angliches et les Américains, que j’aime d’amour (enfin, les Angliches au moins) [NdlR: ce billet a été écrit avant le Brexit], mais je pense qu’on gagnerait à mieux comprendre d’où vient ce french-bashing qui nous semble si naturel, et on ne peut pas le faire sans parler de la LJ anglo-saxonne.
Attention, c’est très long. Mais vous pouvez picorer. J’ai divisé ça en trois parties:
- Pourquoi on a l’impression en France que la littérature jeunesse anglo-saxonne est si géniale
- Comment (vraiment) lire la littérature jeunesse française
- Le rôle des auteurs, éditeurs et prescripteurs
Tout le long j'ai mis des couvertures et mini-chroniques de livres français ou francophones que l'on peut brandir contre toute personne qui s'émeut du manque de créativité, du 'sinistre' ou de 'l'infériorité' de la production actuelle. Je précise aussi que j'ai conscience de n'être pas du tout aussi calée que je devrais l'être en littérature francophone non-française. Je serais très heureuse d'avoir des suggestions dans les commentaires... 

I. Pourquoi on a l’impression en France que la littérature anglo-saxonne est si géniale.
Le french-bashing se nourrit souvent d’une comparaison qu’on estime désavantageuse avec la LJ principalement anglo-saxonne (je viendrai plus tard aux autres littératures étrangères).
Cette comparaison se base sur les observations suivantes, qui sont entièrement ou en partie vraies:
- a. beaucoup des plus gros vendeurs sont anglo-saxons
- b. beaucoup de livres qui gagnent des prix sont anglo-saxons
Le problème, c’est que ces observations sont immédiatement suivies des conclusions suivantes:
- a. DONC, les enfants/ados (française) préfèrent les livres anglo-saxons
- b. DONC, la LJ anglo-saxonne est qualitativement meilleure
A noter que le premier point est plutôt vu comme une ‘preuve’ de la suprématie commerciale de la LJ anglo-saxonne, et le second comme une ‘preuve’ de sa suprématie disons plus littéraire ou esthétique. Dans les deux cas, il y a l’idée que la LJ anglo-saxonne ‘atteint son but’ mieux que la française, c’est-à-dire qu’elle ‘parle’ mieux aux enfants et aux ados que la française. 

Contre le french-bashing en littérature jeunesse

Un amour haïkuesque

Déjà, ce qui me frappe toujours dans ces deux scénarios, c'est que ‘la littérature jeunesse anglo-saxonne’, ça ne veut rien dire de très précis. Quand les gens disent ça, en général ils veulent dire: soit des livres très commerciaux plutôt américains (Hunger Games, etc.), soit des livres de haute qualité littéraire, anciens (Roald Dahl) ou contemporains (Malory Blackman). Je dis ça pour en être débarrassée pour l’instant, mais j’y reviendrai plus tard: le french-bashing par comparaison à ‘la littérature jeunesse anglo-saxonne’ implique aussi une réduction, un aplatissement, de la littérature jeunesse anglo-saxonne.
Les arguments ci-dessus partent de l’idée qu’il y a une correspondance exacte, ou du moins en général juste et méritée, entre ventes et attractivité d’un livre, d’une part; et entre prix et qualité littéraire, d’autre part.
Cette idée éclipse tout le système éditorial et commercial qui va soutenir certains livres plutôt que d’autres. Tous les livres ne sont pas créés égaux, et il n’y a pas ou peu de véritable méritocratie du livre; le petit livre sur lequel personne ne pariait et qui se vend à des centaines de milliers d’exemplaires au bouche à oreille existe, mais c'est une véritable exception.
Et en ce qui concerne les livres anglo-saxons, il y a peu qui soit laissé au hasard. Pourquoi?
1) La success-story des livres anglo-saxons en traduction française est en grande partie due à ses modes de production et de distribution.
C’est une littérature qui est très poussée par les éditeurs, en partie car les éditeurs l’achètent plus cher que la création française.
A votre avis, quels sont les livres pour lesquels j’ai le plus gagné d’argent en France? Mes livres anglais. Quand mes séries anglaises, que j’avais donc déjà écrites en anglais, ont été vendues à des éditeurs français, j’ai gagné deux fois plus par livre que pour mes livres français équivalents.
Je répète: j’ai gagné deux fois plus à la vente d’un livre que j’avais déjà écrit (et donc pour lequel j’avais déjà été payée) que pour une création originale.

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thank you, English books

La traduction coûte cher aussi évidemment. Et bien entendu, pour les énormes blockbusters, il y a des ventes aux enchères qui peuvent grimper haut.
Petite histoire: un jour, il y a quelques années, un éditeur m’a dit, “C’est super, cette petite série anglaise, vous ne voudriez pas nous en écrire une comme ça en français?”
Moi, candide: “Mais pourquoi vous achetez pas les droits de la série anglaise?”
L’éditeur: “Ben vous comprenez, ça nous coûterait cher, alors que si vous nous en refaites une pareille…”
Comprenez: on pourrait payer 5000 euros pour acheter votre série aux Anglais, mais on pourrait aussi vous en commander un clone en français pour 1000 euros.

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Poignantissime, 0% voyeurisme, sur un sujet essentiel

Un éditeur qui a dépensé beaucoup d’argent pour un livre va continuer à en dépenser - ainsi que des efforts - pour le promouvoir. Les livres achetés cher et traduits doivent se vendre plus pour recouper l’investissement. 
Mais alors, pourquoi les éditeurs se ruineraient-ils pour acheter des livres hyper chers au lieu de payer pour trois fois rien des auteurs français? Pourquoi faire des ponts d’or à des Américains quand on peut exploiter des Français?
Bon, déjà, il faut aussi noter que ce n'est pas le cas pour tout le monde: des tas de maisons d’édition française ne publient jamais ou très peu de traductions anglo-saxonnes, parce qu’elles ne peuvent pas se le permettre. Si on achète aux anglo-saxons, il faut la force de frappe derrière de pouvoir mettre en place cet énorme appareil de promotion. Ce n’est pas étonnant que les séries anglo-saxonnes qui cartonnent soient souvent portées par de très grosses maisons.
Mais pour celles qui sont de grosses acheteuses, il y a de bonnes raisons pour lesquelles la LJ anglo-saxonne est plus avantageuse par certains égards:
- La visibilité est meilleure. Les livres achetés aux Anglo-saxons sont parfois des coups de coeur, mais souvent ce sont des choix raisonnables et raisonnés faits à partir de chiffres de vente que l'on connaît déjà ou que l'on peut estimer.
- Pour certains de ces livres, on sait qu’on a une grosse franchise derrière avec potentiellement des films, des jeux vidéo etc. qui aideront les ventes.
- C’est (pas toujours, mais souvent) moins de travail éditorial que pour un livre de création française.
- Et puis tout simplement parce que… ça marche! En partie à cause d'un cercle vertueux: le succès de la LJ anglo-saxonne depuis des décennies continue d’engendrer son propre succès. La preuve, le nombre de gens qui croient réellement qu'elle est par essence meilleure.
Mais aussi, en partie, car le gros potentiel commercial de la littérature jeunesse anglo-saxonne existe vraiment, comme développé ci-dessous.
2) La puissance commerciale de la littérature jeunesse anglo-saxonne existe vraiment. Parce qu'elle est produite pour.

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fresque féministe où l'on côtoie Colette.

Le type de littérature anglo-saxonne que l'on trouve beaucoup en traduction, qu’elle soit très commerciale ou qu’elle gagne des prix, a des attributs propres qui la rendent particulièrement attractive pour un lectorat jeune (ou adulte d’ailleurs) et en font une particulièrement grosse vendeuse.
Encore une fois, cependant, il ne faut pas sauter sur la conclusion (oui, anglicisme, I know) que c'est parce qu'elle est intrinsèquement meilleure. Il faut revenir à la manière dont elle est produite, éditée et vendue.
La LJ anglo-saxonne, et ici je me base sur mes observations personnelles à partir de mon expérience en Grande-Bretagne, fonctionne très différemment de la française. Elle me semble basée sur un cycle ‘innovation-formule’. C’est-à-dire que les éditeurs sont toujours à l’affût d’une nouveauté qui fera quelque chose d’original et cartonnera, et ensuite ils commanderont très vite des tas de livres qui répliquent ce succès. Par exemple, le Journal d’un Dégonflé et tous ses dérivés; ou en ce moment, la grande mode du polar pour enfants, tirée par quelques succès dont la super chouette série de Robin Stevens.
Il serait très injuste de dire que les Anglo-Saxons ne fonctionnent qu’avec des recettes éprouvées, car ils cherchent aussi beaucoup la nouveauté. Mais la nouveauté pour eux c’est beaucoup “The Next Big Thing”, c’est-à-dire ce qui pourra ensuite être décliné.
Contre le french-bashing en littérature jeunesse
La littérature anglo-saxonne fonctionne à flux tendus, avec des livres qui ont une durée de vie très courte et sont évacués très vite s’ils n’ont pas de succès.
Elle fonctionne aussi avec l’idée qu’on doit identifier les goûts du public et lui donner ce qu’il veut, plutôt que d’essayer des choses dont on n’est pas sûr: c’est un fonctionnement plus ‘études de marché’ que ‘proposer des choses à première vue déroutantes’.
Elle fonctionne aussi beaucoup avec des séries, qui sont l’une des forces numéro un de la LJ anglo-saxonne. Le ‘stand-alone’, le livre qui littéralement ‘tient tout seul’, est une exception plutôt qu’une règle dans l’édition jeunesse anglo-saxonne, surtout à certains âges.
Ces séries sont tenues par un système éditorial et commercial qui en connaît parfaitement les règles de fonctionnement et de promotion pour qu’elles réussissent au mieux.

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s'engager jusqu'au bout

Le système anglo-saxon est aussi très performant dans le choix, placement et commercialisation de livres parce que c’est un système pragmatique, qui a depuis longtemps adopté les stratégies de choix, placement et commercialisation de produits communes à d’autres industries, culturelles ou non.
C’est un système qui se base beaucoup moins que la France sur la croyance en la valeur littéraire intrinsèque d’une oeuvre. Ce n’est pas une insulte, c’est un fait: le concept de ‘valeur’ dans les pays anglo-saxons est simplement différent du concept français. Il y a là une différence idéologique, philosophique, fondamentale.
C’est un système plus professionnel et professionalisé qu’en France, avec des tas d’intermédiaires et d’agents, des décisions prises à plusieurs étages. Par exemple, l’éditeur peut voir certains de ses choix éditoriaux validés ou vétoïsés par les départements des droits et de la publicité. Si le département des droits estime qu'un personnage gay risque de compromettre les chances d'un livre à la vente en Turquie, il peut presser l'éditeur de faire retirer ce personnage d'un livre.
Les acteurs à tous les niveaux de l’édition sont mieux payés, et de grosses sommes circulent. On investit énormément dans les à-valoirs aux auteurs, qui servent en partie à promouvoir un livre ( “Cette auteure a vendu son livre à Scholastic pour 500 000 dollars”; OK, mais ces dollars seraient mieux compris comme faisant partie du budget publicité dudit livre, car l'annonce même de la somme de l'à-valoir est une publicité pour le livre.)

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hilarant et complètement barje

Enfin, et last but not least, les pays anglo-saxons bénéficient évidemment de la perméabilité énorme du reste du monde à leurs productions culturelles, perméabilité entretenue depuis déjà près d’un siècle par une hégémonie culturelle, surtout américaine, qui continue à générer des attentes spécifiques quant aux types de narrations, à l'idéologie dominante des textes, etc. - et donc cultive des habitudes de lecture qui finissent par nous sembler naturelles.
Ce que je veux dire dans tout cela, ce n’est pas que la LJ anglo-saxonne est mauvaise, méchante ou maléfique, c’est qu’elle est toujours-déjà en avance commercialement sur la française, et plus puissante de ce point de vue-là. Elle arrive en France avec un énorme bagage. Un livre traduit de l’anglais n’a pas des chances équivalentes à un livre de création française.
3) La LJ anglo-saxonne gagne plus de prix que la française, et alors?

Les deux ‘grands’ prix de LJ français ouverts aux traductions, les Incos et le prix Sorcières, récompensent à peu près proportionnellement des ouvrages de création française et des oeuvres en traduction - il y a, si je me souviens bien, entre 50 et 60% de livres traduits en LJ, et cette proportion se retrouve à peu près dans les prix.

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plus beau tu meurs


Cependant, il est bien entendu qu’il serait finalement anormal que ce ne soit pas le cas. Si on part du principe que la littérature en traduction est hypersélectionnée, elle devrait être en moyenne de meilleure qualité que la littérature française. On ne devrait avoir que le meilleur, l’essence distillée, de la littérature anglo-saxonne, shoudn’t we
Ce sujet est délicat parce qu’il faut voir quand même que pendant que nous achetons et récompensons leurs ouvrages, les Anglo-Saxons n’achètent pratiquement aucun livre étranger. La part de traduction en LJ en Angleterre est largement sous la barre des 10%. Les grands prix anglais ne récompensent presque jamais de livres traduits.
C'est un système presque entièrement hermétique et autarcique; personnellement, il me semble qu'on devrait se garder d'encenser, ou de cautionner, cette autosuffisance.


4) La LJ anglo-saxonne a une plus longue et plus glorieuse histoire que la française. Oui. Mais…
La qualité anglo-saxonne est bien connue! On sait que c’est de la meilleure littérature jeunesse! Beaucoup des french-basheurs que je rencontre me ressassent avec nostalgie leurs lectures de jeunesse. Alice au Pays des Merveilles! Le vent dans les saules! La petite princesse! Roald Dahl! Et puis les plus récents: Philip Pullman, JK Rowling, Anthony Browne, etc. Ceux qui s’y connaissent vraiment vont aussi citer des auteurs très contemporains, notamment d’albums, Mo Willems, Oliver Jeffers, etc. On dira aussi que les pays anglo-saxons ont une longue tradition de bonne littérature jeunesse. 

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150 ans qu'il se shoote sur son champignon

Bien sûr qu’il y a des choses géniales. Mais…
Déjà, j’espère avoir montré ci-dessus qu’on a accès en France seulement à une anamorphose de la littérature jeunesse anglo-saxonne: c’est ou la plus commerciale ou la plus innovante qui nous arrive. Donc c’est difficile de juger à partir de l’échantillon forcément pas entièrement représentatif qui nous arrive. C’est comme si les Anglais nous jugeaient seulement à partir de ce qui est traduit du français chez eux, c’est-à-dire Astérix, Babar, Oksa Pollock, Tobie Lolness et Le Petit Prince. Pas à 100% un miroir de la production française, et pas exactement très cohérent.

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rions en chaussons

Deuxièmement, il est indubitable que ce sont les Anglo-Saxons (enfin, surtout le Royaume-Uni) qui nous ont ‘donné’ la littérature jeunesse. Bien sûr qu’il y a eu un âge d’or, des classiques indétrônable, et que la LJ reste une tradition forte et aussi une valeur culturelle, sociale et financière qui n’a pas d’équivalent en France (quelle cérémonie d’ouverture des JO à Paris ferait comme Londres une telle place à la LJ?).
Mais quel dommage, en s'ébaubissant de cette longue histoire anglo-saxonne, de ne pas remarquer qu'on est en train de vivre un véritable âge d’or de la littérature jeunesse française et francophone.
Dans ce que je lis des deux côtés de la Manche et de l’Océan, je peux vous garantir que le côté français n'a rien à envier à son voisin quant à la diversité, l’inventivité, la fraîcheur et le risque idéologique. C'est une littérature en plein essor, dynamique et multiforme, portée par des auteurs et des maisons d'éditions variés et nouveaux, par des librairies et bibliothèques spécialisées, des associations fortes, des médias de plus en plus intéressés, des blogueurs survitaminés et passionnés. C'est maintenant que ça se passe. Pay attention, for goodness' sake.

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prendre ses rêves...

Politiquement parlant, la littérature jeunesse française est beaucoup plus audacieuse et engagée. Il y a beaucoup moins d'auto-censure éditoriale et autoriale en LJ française, où les auteurs sont libres d'aborder des sujets extrêmement risqués. Il y a aussi beaucoup de petites maisons d'édition indépendantes en France qui soutiennent des projets compliqués.
Le tableau n'est pas sombre en LJ française contemporaine.
5) Et les autres littératures étrangères, alors?
J’entends très peu (voire jamais) de french-bashing en référence à d’autres littératures jeunesse étrangères, ce qui est hallucinant parce que la qualité de la LJ scandinave, allemande, espagnole, italienne, belge, néerlandaise, ou encore sudaméricaine, d’après encore une fois l’échantillon que je peux en voir, est très très haute. On a un complexe principalement par rapport aux Anglo-Saxons. 
En tant qu’auteure en tout cas, le système scandinave où la littérature jeunesse est énormément soutenue par l’Etat et où certains auteurs ou illustrateurs sont salariés me semble une meilleure raison de french- et d’angliche-basher que tout autre argument rapporté dans ce billet.

II. Comment (vraiment) lire la littérature jeunesse française.
Qu’est-ce qu’on fait à partir de là, on confisque John Green aux gamins et on impose aux grosses boîtes d’édition de ne faire que de la création française? Non, bien au contraire. Les enfants et ados en France ont une chance folle d’avoir accès à tant de littérature étrangère, contrairement par exemple aux petits Anglais qui n’ont pratiquement que de la littérature anglo-saxonne.

Contre le french-bashing en littérature jeunesse

compulsivement dévorable

Mais je pense qu’il faut vraiment faire un travail à la fois personnel et professionnel sur la notion de différence, d’écart, de décalage entre plusieurs littératures, d’une part, et plusieurs livres, d’autre part.
On brandit souvent le mot ‘différence’ pour dire ‘tout le monde est beau à sa propre manière’, etc. Pas la peine d’être mièvre pourtant, ni de donner dans le relativisme culturel ou esthétique: il faut simplement faire un effort pour se souvenir qu’un objet culturel doit être compris dans son contexte, son histoire et ses particularités propres.
Et pas seulement compris: apprécié. Il faut se souvenir que ce n’est pas toujours facile d’apprécier un type de littérature, surtout quand on a été aliéné de ce type de littérature.
Or, ce qui est étonnant en France, c’est qu’on est comme aliénés de notre propre littérature jeunesse. 
Parce que la domination culturelle des Anglo-Saxons est énorme, que l’histoire et la tradition de LJ anglo-saxonne est pachydermique, parce que nous n’en avons qu’une vision nécessairement sélective, et parce qu'on a été habitués à un certain type de narration, de style littéraire, de personnages, etc., nous ne voyons pas qu’un livre de LJ française ne se lit pas comme un livre anglo-saxon et qu’il n’y a pas de raison pour qu’il se lise de la même manière.

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romantiques ratages

Nous oublions que la littérature jeunesse n’a pas une essence que la LJ anglo-saxonne distillerait ‘mieux’ que la française. Nous avons établi cette LJ anglo-saxonne comme point de référence, au lieu de la voir comme une déclinaison, de ce qu'on appelle la littérature jeunesse.
Et nous sommes intolérant/es des différents efforts qu’il nous faut faire pour s’adapter aux différentes déclinaisons de la littérature jeunesse mondiale.
Je pense que beaucoup d’entre nous sommes arrivé/es à un point où il nous est plus facile de lire de la LJ anglo-saxonne telle qu’elle nous arrive en France; et donc de considérer qu’elle est plus ‘naturelle’, plus ‘réussie’, plus normale en fait. Qu’elle est ‘la’ littérature jeunesse, et tout le reste une imitation. Mais c’est faux.
On a des choses ici qui sont à nous, qu’on a faites avec nos petites mains et qui n’existent pas ailleurs.
Il n’y a pas de littérature jeunesse en Angleterre comparable par exemple à ce que fait Marie-Aude Murail. Anne Fine s’en approche un peu, mais ces récits avec un narrateur omniscient qui entrecroise perspectives enfantines, adultes et adolescentes n’existent tout simplement pas, ou alors de manière totalement confidentielle.
Timothée de Fombelle, autre exemple. Mon ex-directrice de thèse, Maria Nikolajeva, spécialiste mondialement reconnue de la littérature jeunesse et en particulier de la fantasy pour enfants, a récemment commenté, après avoir lu Le Livre de Perle (dans sa traduction anglaise) que c’était ‘tout à fait différent de la fantasy anglo-saxonne.’ Je lui ai demandé pourquoi, et elle a bien voulu me donner quelques lignes que je traduits ici:
J'ai eu le sentiment constant que ce que je lisais n'était pas de la fantasy anglaise. C'est certainement une question de chronotope [l'organisation de l'espace-temps, un concept bakhtinien très important dans la définition de la fantasy par Maria], il y a une ambiguïté que l'on ne trouve pas dans la fantasy anglaise, à part peut-être chez [Patrick] Rothfuss. Toute la mise en scène, les règles du jeu ne m'étaient pas familières: je ne savais pas à quoi m'attendre. Des changements de perspective très sophistiqués. Toby [Tobie Lolness] non plus n'avait rien d'Anglais. ... J'ai lu des tonnes et des tonnes de fantasy, mais il est rare de trouver quelque chose qui soit aussi nouveau et original. Et puis il n'y a pas de suite, me semble-t-il? [comme mentionné plus haut, la série est le format type de la littérature jeunesse anglo-saxonne]

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De même, pour moi il n’y a pas dans les pays anglo-saxons d’équivalent aux Autodafeurs de Marine Carteron, ou de son prochain, Génération K, que j’ai pris un plaisir fou à lire l’autre jour (merci Marine!). Certains disent que c’est ‘une vraie série à l’anglo-saxonne’… mais ce n’est pas exact! Je ne connais pas de série anglo-saxonne comme celles de Marine. Il y a des histoires de complots, bien sûr, de variations génétiques, de bagarres, mais tout cela ce sont des ressemblances superficielles.
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Marine pour moi est beaucoup plus proche de la tradition de la BD belge ou française, de séries comme Le triangle secret, avec qui elle partage par exemple l’accent mis sur l'histoire ancienne, qui ne serait pas du tout traitée de la même manière dans des séries anglo-saxonnes.
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Le prochain Vincent Villeminot, qui commence après les attentats du 13 novembre? Ca n'arriverait pas ici (ici, c'est en Grande-Bretagne où j'habite). Le dernier Pascale Maret, N'y pense plus, tout est bien, inspiré d'un fait divers gorisssime que je ne vous spoilerai pas, où il n'y a qu'un seul héros 'ado', les autres protagonistes étant adultes, et où la plus grande partie du voyage est intérieure, introspective, traumatisée? Ca n'arriverait pas ici. La peau d'un autre, de Philippe Arnaud, où les deux voix qui s'entrecroisent sont une petite fille de maternelle et un adulte terroriste? Ca n'arriverait pas ici. Titeuf? Ca n'arriverait pas ici. La littérature française pour la jeunesse est différente de l'ango-saxonne, et ce qui se fait en France est unique à bien des égards. Il faut apprendre à voir et à comprendre ces différences.
Contre le french-bashing en littérature jeunesse
Ca va au-delà des livres eux-mêmes. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à Rue du Monde, Les petits Platons ou La ville brûle. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à J’aime Lire. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon à la Charte des auteurs et des illustrateurs pour la jeunesse. Il n’y a pas d’équivalent anglo-saxon au salon de Montreuil. Même les rencontres scolaires se passent différemment: en France, on voit des classes qui ont 'préparé', ici, on voit des écoles entières pour leur vendre  les livres dans l'enceinte de l'établissement.
Il faut réapprendre à percevoir l'écart, même si nous avons été acculturés, conditionnés pour le plus le voir. Revoir ces différences et les valoriser. S’adapter.

III. Le rôle des auteurs, des éditeurs et des prescripteurs. 
D’accord, mais t’es mignonne avec ton petit sermon - toi tu t’adaptes parce que t’es grande, mais les petits? Si les petits, y a que David Walliams qui leur plaisent? S’ils veulent rien lire d’autre?
Bon, déjà, David Walliams, moi aussi ça me plaît beaucoup, donc je vais pas les saouler avec ça. Mais c’est une vraie question: en littérature jeunesse peut-être plus qu’en littérature vieillesse, on pourrait se dire qu’un livre qui ne plaît pas immédiatement est un livre raté - qu’un enfant ne va pas faire l’effort de se replacer dans un contexte, et que de toute façon il n’en a pas les moyens, cognitifs ou autres. Donc que si c’est la littérature jeunesse anglo-saxonne qui leur parle, c’est que c’est ‘la recette qui marche’, et puis voilà.

Contre french-bashing littérature jeunesse

de la musique pour les yeux

Bon, déjà, factuellement, on sait que ce n’est pas vrai - chacun a l’expérience de livres de cultures totalement différentes qui ont surpris, dérouté, voire dégoûté, et finalement séduit, dès la plus petite enfance. Mais ça ne répond pas vraiment à la question.
Je pense en effet qu’il y a un vrai travail à faire de la part des auteurs, des éditeurs et des prescripteurs (et qui se fait déjà, hein, je n’invente rien…) pour donner aux enfants le goût de cette écart, de ces dissonances, de ces distances entre livres. Pas seulement, d’ailleurs, entre des livres de différentes cultures - encore une fois, depuis le début je parle de ‘littérature anglo-saxonne’, de 'littérature jeunesse françaises', mais ces termes aplatissent les vastes gouffres entre différents auteurs, livres, pays, états, etc.
Ca peut paraître bête à dire, mais tout simplement, les livres ne sont pas tous les mêmes. De livre à livre, on change d’univers, d’approche, de valeurs, de langue, de personnages. C’est normal que ce soit difficile d’entrer dans un nouveau livre. C’est normal de faire un effort.
Un livre n’est pas là pour répondre aux attentes posées par un autre livre. Un livre n’est pas à notre service. Si on nous conseille Les Autodafeurs parce qu’on a aimé Hunger Games, ce n’est pas la responsabilité des Autodafeurs de faire du Hunger Games. Les Autodafeurs n’a aucun compte à rendre à Hunger Games. Un livre a le droit d’être lu pour lui-même et en lui-même.
Il faut rappeler que malgré l’abondance de produits culturels anglo-saxons, pour beaucoup excellents, dont on a une vision forcément déformée ici, il existe d’autres cultures et parmi elles des gens qui ont des moyens différents de voir le monde, qui s’expriment par des procédés narratifs et linguistiques différents. Ca requiert un effort. Un déplacement.
Cette valorisation de la différence, de la pluralité des univers et des styles, et donc de la valeur des efforts - gratifiants - qu’on doit aider les petits lecteurs à faire (et faire nous-mêmes), tout cela est activement mis en danger par la normalisation d’un certain type de littérature. Si la toile de fond est unifiée, la curiosité devient difficile à entretenir.
Pour moi, en pratique ça veut dire:
  • Pour les auteurs et les éditeurs, ne pas essayer de ‘faire comme’ les livres anglo-saxons qui ont du succès ici, que ce soient les très commerciaux ou les très bons (ou les deux). Se dire qu’il n’y a qu’un seul John Green et qu’un seul Hunger Games; proposer autre chose.
  • Valoriser le travail des traducteurs et des traductrices qui nous apportent des textes de l’étranger et sont trop souvent invisibles. Parler d’eux aux enfants et aux jeunes, les inviter dans les classes, pour faire comprendre d’où viennent les livres et comment ils traversent les frontières. Ce sont sans doute les mieux à même de nous parler des écarts de langage et de cultures.
  • Mettre en avant les particularités des livres qu’on lit, pas les ressemblances. Essayer de résister à l’envie de dire: ‘C’est un livre qui est, disons, entre Percy Jackson et Neil Gaiman.’ Je le fais souvent, mais je me soigne. Laisser les livres exister en eux-mêmes.
  • Résister au french-bashing, surtout devant les enfants et les jeunes, et au contraire faire un effort supplémentaire pour valoriser la production française et étrangère non-anglo-saxonne. Lire nos contemporains et en parler, les conseiller. Analyser les nouveautés, les innovations, etc.
  • Ne pas croire qu’on peut réduire la production contemporaine anglo-saxonne à ce qu’on en voit en France. Je sais bien ce que j’ai fait dans tout ce billet, mais encore une fois, je précise, mais c’est parce que je rapportais ce qui est souvent vu comme “la” production “anglo-saxonne”. Rappeler que la littérature jeunesse anglophone vient aussi du Canada, de l’Afrique du Sud, de la Nouvelle-Zélande, du Ghana, etc. Et que tout ça se subdivise à l’infini. Il y a une tradition de littérature jeunesse reconnue comme ‘la littérature des marais du Cambridgeshire’ - yes, c’est la vérité. Quand on est un éditeur, chercher à importer ces livres-là aussi.
  • Emprunter, mais aussi adapter et s’approprier ce qu’on emprunte. Je me nourris sans cesse de la littérature jeunesse anglo-saxonne et jamais je ne renierai ce qu’elle m’apporte. Mais essayer, du mieux qu'on peut, de transformer, de ne pas imiter. (Ca revient aux questions abordées dans ‘Ecrire comme une abeille’.)
  • Eviter de conclure quand un livre a du succès commercial ou critique que c'est un reflet direct de sa valeur intrinsèque, et vice-versa: éviter de penser qu'un livre qui ne vend pas beaucoup ou n'a pas de prix 'mérite' cet 'insuccès'. Garder à l'esprit que le système de production, de distribution et de promotion est un déterminant majeur de la vie d'un livre.
  • Ne pas toujours se comparer, surtout à des choses désincarnées dont on ne voit qu’un douteux ersatz. Faire ce qui nous semble juste.
Je m’arrête là, puisque ceci est en train de devenir le plus long billet du monde. En conclusion: arrêtons le french-bashing, apprécions qu’il existe des littératures jeunesse, comprenons ce qui a fait et continue à faire notre histoire, voyons derrière les chiffres et les prix.
Normalisons l’idée que tout livre devrait nous décaler un peu.

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