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L'écologie dénaturée

Par Lukasstella

Partout dans le monde, ce recul de nos droits et ce saccage de la vie s'accompagnent d'une amplification de la surveillance et de la répression contre tous ceux qui s'y opposent.

Partout dans le monde, le pouvoir tente de diviser pour mieux régner en détournant la colère sur le dos des migrants qu'il fait passer pour les principaux responsables du malheur des opprimés.
Partout dans le monde, le fascisme ne cesse de monter, stade ultime du capitalisme, paroxysme de la société autoritaire, prêt à éliminer ses opposants et tous ceux qui lui déplaisent.

Partout dans le monde, le pouvoir se prétend légitime au prétexte, d'une part, de lois qu'il écrit lui-même pour conserver et renforcer sa position, et, d'autre part, d'élections périodiques qui n'ont rien de démocratiques puisqu'elles sont le produit de la fabrique de l'opinion par les médias de masse qui appartiennent à la classe dominante.
Partout dans le monde, le pouvoir usurpe sa position et nous vole nos vies.

À la différence des classes opprimées du 19ème siècle, au temps où elles commencèrent à s'organiser au niveau international et à se révolter, nous sommes aujourd'hui face à deux problèmes nouveaux qui s'ajoutent aux précédents : la course contre la montre technologique face à un pouvoir qui ne cesser de se renforcer grâce à de nouveaux moyens de surveillance et de répression, ce qui rappelle les œuvres prophétiques de Orwell et de Huxley, et la course contre la montre écologique face à un capitalisme qui, en plus de nous exploiter, arrive maintenant à un stade où la destruction de la Terre sera bientôt irréversible.

Nous ne pouvons donc plus attendre. Nous ne pouvons plus nous contenter de lutter chacun de notre côté, chacun à l'intérieur de nos frontières, chacun dans le cadre de nos luttes spécifiques sur toutes sortes de sujets, chacun avec nos différentes façons de penser et d'agir.
Il devient urgent de faire converger nos résistances, un jour par mois, à compter du 10 décembre 2018 et, par la suite, tous les 10 de chaque mois, en même temps, partout dans le monde, parallèlement à nos luttes locales quotidiennes.

Nous proposons un jour par mois d'actions simultanées contre le durcissement du capitalisme et de la société autoritaire. Un jour par mois pour rappeler partout que cette lutte est globale. Un jour par mois pour évoquer l'urgence de nous mobiliser partout et d'en finir avec le pouvoir et l'exploitation. Un jour par mois pour entrer dans un compte à rebours, reprendre confiance en nous, devenir plus nombreux, et préparer ensemble la fin de la société autoritaire et du capitalisme.
Le 10 de chaque mois est le premier jour à deux chiffres, comme un changement d'ère, d'époque, de maturité. Car nous devons sortir de la préhistoire politique et économique de l'humanité avant qu'il ne soit trop tard.

Parmi nous, pas de chef, pas de responsable, pas de direction syndicale, pas de bureau d'un parti, pas d'homme providentiel, pas de d'avant-garde éclairée : nous proposons uniquement et simplement un jour de convergence globale par mois, mais nous ne voulons en rien diriger ni coordonner quoi que ce soit. Juste donner une impulsion de départ, avec ce texte et les actes qui vont s'ensuivre.

Nous ne proposons pas non plus une marche à suivre, une façon de faire, un cadre précis à nos actes ce jour-là : à chacun de lutter comme il l'entend là où il se trouve et de cibler ce qui lui semble important. Descendre dans la rue un même jour, partout dans le monde, est déjà quelque chose d'important, ne serait-ce que pour parler et préparer la suite en occupant des places, des terres, des usines, et plus, beaucoup plus, si certains le souhaitent.

À chacun d'imaginer sa façon de résister ce jour-là et de la faire savoir, éventuellement avec des photos ou des vidéos, à travers nos médias libres et autogérés partout dans le monde, comme les indymedia, par exemple.
À chacun de traduire dans d'autres langues ce message et de le propager, sur Internet et jusque sur les murs des villes, pour que chaque 10 du mois, nous soyons toujours plus nombreux et plus déterminés.
Personne ne nous libérera que nous-mêmes : c'est à nous de prendre au plus tôt nos vies en mains.

Le pouvoir n'est pas à conquérir, il est à détruire.

Des anarchistes, libertaires, anarcho-syndicalistes, autonomes et anti-autoritaires de plusieurs régions du monde (Grèce, France, Argentine, Espagne, Algérie, Italie, Mexique, Belgique, Canada, Allemagne...)

D'autres l'avaient prévu, mais nous sommes en train de le vivre : la fin du monde est un spectacle de plus. Des plaies dignes de la Bible s'abattent chaque semaine (hécatombes d'animaux en tous genre, fonte des glaces, incendies, canicules, inondations, séismes et tsunamis) et pourtant ce fait indéniable entre tous est lui aussi mis à distance, éloigné, contemplé. Cet arrêt de mort qui concerne tout le monde ne semble concerner personne, et surtout ne nécessiter aucune action digne de ce nom. Jamais il n'a été plus brûlant que la réalité soit transformée, et jamais elle n'a été si désertée au profit de son reflet spectaculaire, devenu cybernétique. Si les nouvelles de l'apocalypse saturent les réseaux sociaux, elles ne sortent personne de sa torpeur.

D'habitude, on considère que la population subit son destin capitaliste avec la même fatalité que s'il s'agissait du bon ou du mauvais temps. Cela dit pour exprimer ce paradoxe que sa situation politique, sur laquelle elle peut évidemment agir, lui paraît aussi distante et insurmontable que les nuages. La chose est allée si loin qu'elle s'est renversée : de nos jours, la population subit le désordre du climat comme elle suit avec résignation son destin capitaliste, et parce qu'elle le suit. Cette résignation dans l'aliénation a atteint son point extrême : le climat même, qui était pourtant l'archétype de la chose sur laquelle l'humanité n'a pas de prise, est devenu aujourd'hui un enjeu politique de première importance, et la preuve ultime qu'il faut prendre nos affaires en main. Le soleil et la pluie, la neige et le vent qui paraissaient si lointains, sont à leur tour victimes du désastreux état de la société.

Le capitalisme est devenu un mode de destruction tant il reproduit notre existence matérielle en menaçant de la détruire à court terme. Son essence abstraite - strictement quantitative, se révèle à tous, dans la mesure où il est activement en train de faire abstraction de la vie sur Terre, pour le maintien de la valeur marchande. Il lui faut continuer quoiqu'il en coûte à transformer de l'argent en davantage d'argent. De ce fait, jamais les moyens de produire n'ont été si développés, et jamais leur finalité n'a été si nuisible.

S'il en fallait une preuve, en voici une qui ne manquera pas de surprendre les générations futures, si tant est qu'il en advienne : pendant que le monde brûle, tout un pan de la technologie actuelle est occupé à un invraisemblable chantier de matérialisation de l'idéologie, sous forme de réalité virtuelle. La disparition du monde est comme compensée par l'élaboration de sa réplique en images de synthèse. Par un étrange parallélisme, tandis que la fin du monde se réduit à des images, les images sont agrandies à l'échelle d'un monde. C'est un marché d'avenir. (...)

Cette incapacité de penser la totalité, au moment même où elle se manifeste le plus violemment, explique l'impuissance absolue des mouvements politiques. D'un côté des débris de partis et de syndicats mènent à reculons et avec un siècle de retard des luttes réformistes pour garder les emplois et les salaires d'un travail aliéné qui est en train de tout détruire ; de l'autre des écologistes veulent que le climat soit une priorité pour le gouvernement, c'est-à-dire un marché de plus, pendant que leur aile réactionnaire prône le retour à la terre. La perspective révolutionnaire est la seule valable. Elle résout ce faux dilemme entre luttes écologiques et luttes économiques qui en a mené plus d'un dans le piège de la décroissance.

C'est le même mouvement qui libère l'homme et l'animal, qui redonne du sens à l'existence et préserve l'environnement, parce que c'est la même logique et la même organisation sociale qui nous mène au désastre et qui vide - très concrètement, chaque chose de sa substance. Les gens comme les fruits n'ont plus aucun goût. Dans un cas comme dans l'autre, c'est l'abstraction marchande qu'on éprouve, la finalité de la vente substituée à celle de l'usage. Et nous ne parlons pas des villes et des distractions d'aujourd'hui. L'espace et le temps sont réglés de façon concentrationnaire. Tout a la forme du malheur.

De la même façon, si nombre de variétés de plantes sont devenues stériles, c'est parce que la lutte des classes est perdue pour le moment, et que la propriété capitaliste est allée jusque là. C'est le même processus de travail, amputé en tous sens, bâti exclusivement pour l'extorsion de plus-value, qui épuise le travailleur et les sols. C'est la même concentration du capital qui appauvrit les gens et fait monter les eaux. De ce fait, bien plus que le recyclage ou le veganisme, la grève devient un geste écologique de première importance. Les révolutionnaires sont les seuls écologistes conséquents.

Certains avant-gardistes bien installés disent qu'il est déjà trop tard, et que même une révolution ne changerait rien à l'inévitable effondrement. Il faut renverser cet argument avant d'y répondre. Contrairement à ce que ces résignés veulent croire, un effondrement de la société ne signifie pas nécessairement la fin du capitalisme et de nos misères. Il pourrait se traduire par l'approfondissement terrible de sa logique : les dernières gouttes d'eau potable se vendront à prix d'or, de même que les dernières parcelles sans radioactivité. On voit déjà des paysans chinois faire le travail des abeilles et polliniser des pommiers à la main. On défend déjà l'exploitation extrême des coursiers à vélo sous prétexte qu'ils ne polluent pas. On propose de bâtir des murs pour arrêter la fonte des glaces.

Quant à la révolution, elle ne sera peut-être pas suffisante. Mais elle est en tous cas nécessaire. Elle seule permettrait de rediriger et de transformer l'appareil productif en vue de l'usage, d'abolir la médiation de la vente et la concurrence ; donc d'élaborer de façon concertée une reproduction matérielle qui ne mette pas le monde en péril et cesse d'empoisonner les gens. Et sans s'arrêter là, qui pourrait être belle et libérer le temps. Malgré ses proportions bibliques, tout le monde sait que la catastrophe a été faite de main d'homme. C'est la mort manifeste de toute métaphysique, critique ou non. Elle révèle même aux plus bornés que l'humanité est seule maîtresse de son destin. Que seul un type de rapport entre les hommes menace le vivant tout entier. Que la vie ne peut plus attendre, et qu'elle en vaut la peine.

Nous oublions trop souvent que nos points de vue varient selon les situations, notre histoire et notre culture. Si notre mode de vie influe sur nos perceptions, voir d'une certaine façon crée sa propre réalité. Nous survivons sous influence d'un système qui formate nos conditions d'existences.
De notre éducation jusqu'au travail et son monde de fétiches, les religions, les croyances et les idéologies manipulent notre esprit. Le matraquage publicitaire nous bourre le crâne de clichés et de comportements à reproduire pour se donner l'illusion d'exister dans la mise en scène de nos apparences. Dépossédés de nos personnalités nous sommes conditionnés par nos représentations spectaculaires.
Intoxiqués par nos prothèses numériques, programmés par des machines omniprésentes, emportés par un désastre de confusions, nous sommes aliénés dans une soumission béate, une consommation exaltée et frénétique.
Mais cette intoxication mentale n'est que superficielle et manque de cohésion. Tout n'est qu'affaire d'apparences trompeuses se fissurant à la surface des choses marchandes en perte de crédit. Cette société en faillite dysfonctionne et se désagrège, mais renaît aussitôt par métamorphose à l'envers du décor.

CONDITIONNEMENT TOXIQUE
(extraits du premier chapitre)

La culture dominante, le formatage de l'éducation, l'abdication aux idéologies économiques, les pressions médiatiques répandues en permanence par les technologies de l'information nous influencent malgré nous, à petites doses sur le long terme. Nous nous adaptons à ces contraintes de manière inconsciente, devenant peu à peu malléables et manipulables, dans une accoutumance pouvant aller jusqu'à une réelle toxicomanie psychologique.
Croire que ce que l'on voit est la seule véritable réalité est un principe erroné. Il s'agit de comprendre comment notre point de vue n'a plus besoin de partir du constat d'un monde objectif véridique, unique et indépendant de l'être humain qui le décrit, réalité extérieure où évoluent des individus subjectifs soumis à cette réalité étrangère, mais plutôt d'hommes libres vivant dans un monde partagé, composé de multiples réalités personnalisées dépendantes de la situation.

Il s'agit de voir ce que cela peut nous apporter ; quel intérêt pour appréhender les nouveaux changements d'envergures qui ne manqueront pas d'arriver ; quelle importance cela peut avoir pour dépasser les contradictions insurmontables qui s'annoncent, et pour détourner les conflits qui menacent de se répandre en cette fin de civilisation, période où s'achève une société en ruine où tout dysfonctionne, et où le "chacun-pour-soi " entraîne une guerre barbare de tous contre tous.

Il y a urgence de développer des pratiques ouvertes sur de nouvelles possibilités collectives par l'utilisation d'une pensée dialectique situationnelle et antiautoritaire, qui seule nous permettra d'effectuer le renversement de perspective nécessaire à la construction collective d'un changement radical, et ceci, avant de ne plus pouvoir ne pas sombrer, emporté par l'écroulement d'un système nécrosé en décomposition.
Il est maintenant primordial, dans cette société dite de communication où prolifèrent les prothèses communicantes, là où la communication brille par son absence, de bien comprendre comment fonctionne la communication entre individus, base de la vie sociale, afin de ne pas rester bloquée par ses pièges qui pullulent de partout. Les productions de marchandises de "non-communication ", développées par la caste dominante, nous enferment dans des représentations mises en spectacle, envahissant tout l'espace, tout le temps.

Libérer notre manière d'appréhender le monde de cette aliénation pathologique, nous permettra de nous reconstruire une vie commune dans l'auto-organisation libertaire d'un nouveau monde humain, devenu incontournable en cette fin de société, où règnent confusions et barbaries. Notre pensée contextuelle sans certitude, avec ses contestations dialectiques, est incontrôlable, car elle ne sera pas comprise ni récupérée par les gens de pouvoir. Ils sont dans l'incapacité d'appréhender le vécu dans ses contradictions à partir d'un extérieur possible, un devenir désiré émergeant dans son expérimentation situationnelle, un combat en codérives incertaines et créatives.

En quelques années, la société marchande s'est mondialisée et informatisée de toutes parts. La confusion a envahi le monde de la pensée, par de nouvelles convictions aveugles, des croyances absolues. La réflexion s'est figée dans la contemplation d'une réalité immuable, qu'on ne peut plus remettre en question. Notre conception du monde a été insidieusement polluée par les médiations d'une réalité mise en représentation par les multinationales de la communication. Nos représentations ont été conditionnées, et ont modifié nos perceptions des réalités qui nous sont devenues étrangères. Nous avons été possédés par la dépossession de notre monde directement vécu. Cette séparation toxique nous a dessaisies de tout pouvoir sur nos conditions d'existence, et les possibilités de changement réel nous apparaissent inaccessibles.

L'économie n'est qu'une façon de regarder le fonctionnement de la société qui donne à tout ce qui existe, une valeur marchande. Le marché dirige le monde, et les décideurs essaient de suivre sans vraiment comprendre. Avec l'abandon des régulations et la privatisation des décisions par la libéralisation du marché, les dirigeants de l'État ont perdu le pouvoir sur l'économie et la finance, et se retrouvent réduits aux fonctions de simples gestionnaires d'un système qui leur échappent. Alors que tout se complexifie dans de multiples interactions mondialisées, les experts, référents de l'exactitude, spécialiste de leur domaine restreint, sont dépassés par les évènements. Parce qu'ils ne peuvent pas concevoir d'ailleurs à leur totalitarisme économique, les décideurs ne peuvent pas comprendre le système dans son ensemble, n'ayant aucun recul, et c'est pour cela qu'ils ne peuvent pas le gérer rationnellement.

La majorité des hommes ne voient pas, ou refusent simplement d'admettre, l'agonie du dieu économique, intoxiqué par ses contradictions, et ce, à cause de l'anxiété qui en découle. La mort de l'économie capitaliste commençant à devenir largement envisagée, le désespoir croît et le nihilisme gagne du terrain. Quand le capital menace de s'écrouler comme un château de cartes de crédit, et que l'argent conditionne toutes relations, c'est l'échange généralisé sous la forme barbare du non-partage, le profit égoïste comme seule morale, qui produit l'escroquerie générale, qui répand la misère et la confusion.

On ne voit que ce que l'on veut bien voir. L'observateur modèle sa vision à son image sans s'en rendre compte, il crée ainsi sa propre réalité intransigeante. C'est alors que nos croyances conditionnent nos perceptions et nos actes. Lorsqu'elles sont partagées par un grand nombre elles constituent un environnement propice, un système sectaire qui renforce cette croyance en une doctrine systématique intransigeante.
En séparant le monde du sujet observant, on le réduit à une réalité d'objets extérieurs, étrangers au sujet agissant. Le monde est alors objectivé, c'est-à-dire transformé en une accumulation d'objets séparés du vécu. Un monde objectif apparaît comme la seule réalité apparente d'un monde en représentation qu'on ne peut plus saisir directement. L'objectivation réalise son objectif qui est de prendre tout phénomène comme objet de commerce, réifiant l'existence dans ses interactions avec les autres. Toute relation devient échange de marchandises dont on doit, à tout prix, tirer profit aux dépens de l'autre.

Les rapports marchands, ayant envahi tout le temps et tout l'espace disponible, s'imposent de partout par un automatisme des attitudes. La répétition de certaines situations entraîne une prédisposition réflexe à la reprise de comportements familiers, intégrés comme étant opérationnels. La stéréotypie des habitudes échappe à toute volonté. Les automatismes accommodateurs procèdent par associations analogiques ou par adaptations systématiques à un contexte spécifique, ils déclenchent des procédures inconscientes empêchant la réflexion et rendant inaccessible toute remise en question. La répétition des routines crée l'accoutumance qui engendre des attitudes conservatrices dans une conformité autoprotectrice. C'est un sous-programme tournant en arrière-plan qui n'autorise aucun changement. On croit tout comprendre sans se rendre compte qu'on ne cherche même plus à comprendre.
On pense trop souvent que ce que l'on voit ou entend est vrai parce que "ça" existe, et que c'est la bonne réalité qu'il faut apprendre aux autres qui ne la partage pas. On doit absolument les convaincre et les persuader. Tant que nous ne permettrons pas aux autres d'être eux-mêmes, comme ils l'entendent, et à nous-mêmes d'être libres de nos choix, il sera impossible de ne pas chercher à posséder les autres, à les soumettre à sa convenance, impossible d'aimer authentiquement, sans névrose, un autre être humain.

La réalité est une croyance qui n'est pas dans ce qui est observé, mais dans la relation qu'a l'observateur avec des gens qui ne croient pas à la même réalité. Les choses ou les évènements ne sont réels que relativement à la manière dont on les observe. L'explication de l'observateur dépend des rapports qu'il a avec la réalité dont il parle. Le mot n'est qu'une étiquette d'une opération, mais pas la chose elle-même. C'est l'opération d'observation qui fait distinguer les choses et les phénomènes, et par là même, les fait exister. On n'observe pas des objets, on les contextualise dans nos relations avec les autres.
L'expérience du monde réel n'est pas séparée de nous, sa réalité ne nous est pas extérieure, nous l'expérimentons avec d'autres et l'incarnons en la vivant. C'est notre monde que nous construisons à partir de ce que nous en percevons, que nous formalisons avec nos interprétations et lui donnons du sens avec nos représentations. Quand nous comprenons notre expérimentation du monde, nous faisons corps avec lui, il ne nous échappe plus, et nous pouvons commencer à nous le réapproprier. C'est alors que l'on peut reprendre librement le pouvoir sur notre vie.

Ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d'une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d'autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d'êtres dont l'existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. Là où l'État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d'imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l'obstination, dans le cas de Notre-Dame-des-Landes, a fait plier le pouvoir. La résistance n'a pas seulement démontré que l'État, " le plus froid des monstres froids ", n'était pas invincible - comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente -, elle a fait apparaître qu'une vie nouvelle était possible, à l'encontre de tant d'existences étriquées par l'aliénation du travail et les calculs de rentabilité.

Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l'imagination, de la créativité, de l'agriculture renaturée, une société en voie d'autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C'est une expérience, c'est un tâtonnement, avec des erreurs et des corrections. C'est un lieu de vie. Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozers pour le détruire, pour l'écraser ?

Quelle menace la Terre libre de Notre-Dame-des-Landes fait-elle planer sur l'État ? Aucune si ce n'est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu'une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l'argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire.

C'est un pari sur le monde qui se joue à Notre-Dame-des-Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l'emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaines balaiera la barbarie. Quelle que soit l'issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s'ensommeille mais ne s'endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer.

OUBLIEZ MAI 68 !

Extrait d'un tract du Comité d'Action pour le Pouvoir des Conseils Ouvriers,

L'écologie dénaturée

distribué à St-Étienne en mai 1969.

D'UN MAI SAUVAGE À L'AUTRE

L'écologie dénaturée
Appel international à converger sur Paris le 1 er mai

UNE EFFERVESCENCE RÉVOLUTIONNAIRE Aujourdíhui, certains journalistes, intellectuels, artistes et politiciens souhaitent commémorer l'année 68 et ses révoltes, qu'ils présentent comme animées uniquement par le désir de démocratie capitaliste, de plaisir individualiste et libéral. Une fois encore, il s'agit de vendre, de l'audimat, des torchons littéraires et des bulletins de vote ; il s'agit en fait de neutraliser et de mettre à distance ce qui a pu se jouer de politique lors de l'une des années les plus subversives, violentes et offensives de l'après-guerre. Analyser l'histoire pour marteler sa fin, évoquer la fougue et la révolte d'une génération pour mieux enfermer et pacifier la suivante. Les étudiants parisiens entament le mois de mai en occupant la Sorbonne, les revendications singulières explosent, le refus d'un monde s'exprime sur les murs des villes et s'incarne dans les barricades nocturnes. Les ouvriers rentrent rapidement dans la danse et déclenchent une grève générale sauvage qui paralyse le pays. En deux semaines, le gouvernement plie et accorde des concessions sociales historiques, concessions rejetées par les grévistes... A Mexico, pendant plusieurs mois, un mouvement pour la liberté d'organisation et contre la répression politique alterne manifestations de centaines de milliers de personnes, occupations des universités et lycées, et affrontements de rue. L'État mexicain achèvera le mouvement en assassinant plus de deux cents personnes lors du massacre de Tlatelolco. Derrière le rideau de fer, un nouveau gouvernement lance un processus de libéralisation politique, soutenu par le peuple qui accélère sa mise en œuvre : liberté d'expression et de réunion, fin de la censure, ouverture des frontières vers l'Ouest, limitation du pouvoir de la sureté d'État. Il faudra que des chars investissent les places pour mettre fin au printemps de Prague. Les Viêt-Congs lancent l'offensive du Têt contre les principales villes du Sud. Si les assaillants sont globalement repoussés après quelques semaines, cette offensive montre au monde les capacités de l'armée populaire vietnamienne, annonçant les débuts de la défaite américaine. En Italie, le mouvement étudiant entre dans sa deuxième année. Partant d'une critique du système universitaire, de son autoritarisme et de sa fonction capitaliste, le mouvement déborde ce cadre, se mêle de politique internationale et de questions domestiques, enchaîne les grèves, quitte les campus pour se fondre dans les villes, et connaît ses premiers affrontements victorieux contre les flics. L'année 68 s'inscrit dans les débuts de la longue séquence rouge italienne, douze années d'expérimentations et de conflits politiques, d'occupations, de grèves, d'émeutes, de lutte armée, de radios pirates, d'expropriations, de quartiers en rébellion. Un bouleversement de tous les aspects de la vie... Ailleurs aussi, au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, au Sénégal, un mouvement d'émancipation sans précédent secoue la planète : libérations sexuelle et politique, luttes contre toutes les formes d'autorité, mouvement féministe et dissidence politique ; refus du travail, du monde de l'économie et de ses diktats ; vies communautaires et illégalismes ; naissance de l'écologie radicale et rejet du système académique, réappropriation de savoirs ; rébellion contre l'impérialisme, l'institution militaire et les guerres coloniales. Les femmes et les hommes qui ont porté ces luttes en ont payé le prix fort, des dizaines de milliers de blessés et de morts, de prisonniers et d'exilés. Mais ils ont aussi connu des victoires et des puissances nouvelles, expérimenté des formes de vie et de combats inédites ; fissurer le monde pour en faire émerger d'autres, inconnus et fous... Partout, ce sont des alliances entre ouvriers et étudiants, entre hommes et femmes, entre immigrés et citoyens nationaux qui ont forgé l'ampleur et l'intensité de ces mouvements, l'altérité comme puissance commune, une manière de désarçonner l'adversaire, de se réinventer, d'apprendre à se battre, et à gagner. ILS COMMÉMORENT, ON RECOMMENCE Malgré toutes ces tentatives révolutionnaires, le régime capitaliste a continué sur sa lancée, de mutations en récupérations, de pics de croissance en crises mondiales, le monde est plus malade qu'il ne l'a jamais été. Les citoyens européens sont supposés être au sommet de la liberté, leurs vies regorgent de choix palpitants. Le choix de liker ou pas, le choix de cette marchandise de merde, ou de la suivante, le choix de ce parti ou d'un autre, qui mèneront de toute façon la même politique, et, évidemment, le choix du type de cancer qui nous fera crever... Une abondance de trajectoires vides de sens pour nous faire oublier notre absence de destin, voilà ce que le capitalisme offre aux "privilégiés" de notre époque. Quant aux autres, les millions de migrants fuyant les guerres, la pauvreté ou les destructions climatiques, ils sont condamnés à l'errance et à la mort aux portes de l'Europe, ou, lorsqu'ils arrivent à passer, à devenir la main d'œuvre exploitée du patronat, ainsi que la chair à canon sur laquelle les polices occidentales expérimentent leurs techniques répressives. Sur le plan de l'égalité, certaines femmes blanches et cultivées peuvent aujourd'hui devenir des managers comme les autres, et même parfois les dirigeantes de grandes puissances mondiales. Mais le nombre de viols et de féminicides ne diminue pas pour autant, et les femmes racisées continuent à être le ciment inavouable de nos sociétés : laver, soigner, assembler, éduquer, et surtout rester invisibles. Le travail est plus que jamais imposé comme la valeur cardinale de notre société. Les chômeurs sont traqués, méprisés et éradiqués. Uber, Amazon et leurs armées de managers "créatifs" entreprennent de ré-inventer le fordisme et un mode d'être au monde où chaque seconde est comptée et contrôlée : le culte de l'instant, un présent perpétuel ne laissant aucune place au passé ni à l'avenir... Au niveau global, on ne peut plus compter le nombre d'espèces animales disparues ou en voie de disparition, pas plus que le nombre d'écosystèmes détruits ou le degré de pollution des océans. Le monde de l'économie continue d'imposer toujours plus la domination de la planète, et la destruction de toutes les formes de vie. Dans cet univers merveilleux émergent heureusement une forme de conscience lucide, des tentatives de subversions et de confrontations. Un peu partout, la désertion progresse, le capitalisme vert et les politiciens professionnels ne font plus rêver que les idiots ou les salauds. Des alliances se tissent, des migrants occupent des places et des bâtiments, rendent visibles leurs existences et leurs expériences, des femmes s'organisent ensemble pour faire valoir leurs droits, leurs voix et leurs vies. A une échelle plus large, des réformes politiciennes ou des meurtres policiers peuvent entraîner des éruptions politiques massives et inattendues, des grands projets d'infrastructure donnent parfois naissance à des communes libres et à des transformations sensibles de territoires entiers, certaines réunions des dirigeants de ce monde finissent par la mise en échec de milliers de policiers et le saccage en règle de métropoles hyper-sécurisées. Dans le cadre de ces tentatives, un appel à se rendre à Paris pour un mois de mai sauvage a été lancé par des camarades français. Par ce texte, nous souhaitons répondre positivement à cette invitation, et la relayer auprès de tous nos complices et amies, en devenir ou éprouvées. Nous nous rendrons à Paris parce que nous pensons que, tout autant que l'état du monde, les mots et l'histoire méritent eux aussi un combat. Il ne s'agit pas de fétichisme ou d'idéalisation d'une période révolue, mais de se nourrir, de rendre vivantes une mémoire, une histoire, des vies et des luttes, ainsi que les désirs et visées qui les ont traversés. Il y a cinquante ans, des milliers de compagnons se sont lancés à l'assaut du ciel. Qu'ils aient finalement échoué à abattre le capitalisme n'est pas l'important. Ce qui nous importe, ce sont les questionnements, les gestes et les élans qu'ils ont posés et comment leur faire écho, comment les respirer, les interroger, les réitérer peut-être. Comme le disent nos amis zapatistes, l'avenir est dans notre passé... Nous nous rendrons également à Paris pour ce qui s'y joue actuellement, pour soutenir nos camarades français et présenter nos meilleurs vœux à Macron. Élu sur le rejet de la classe politique traditionnelle et se présentant comme "apolitique", Macron met en œuvre depuis un an une politique néolibérale à un rythme frénétique : destruction des droits sociaux, autoritarisme assumé, accroissement du contrôle étatique. Sa première erreur pourrait être de mener actuellement de front des réformes du baccalauréat, de l'accès à l'université et de la SNCF, tout en ayant rendu clair qu'il s'apprête à démolir le secteur public français. Les cheminots, connus comme étant les ouvriers les plus combatifs, ont initié un mouvement de grève qui affectera fortement les transports à partir de début avril. De nombreux lycéens et étudiantes ont commencé à bloquer et occuper leurs écoles et universités. Dans la fonction publique, les travailleurs comprennent que les cadences infernales et le management agressif auxquels ils sont soumis ne feront qu'empirer. Bien sûr le gouvernement double ses attaques politiques d'attaques médiatiques contre les cheminots et les fonctionnaires, alors que les occupations de lycées et díuniversités font face à une répression policière et administrative féroce. Mais la journée de grève et de manifestations du 22 mars 2018 a laissé voir une combativité et une détermination qu'on n'avait plus vu depuis le mouvement contre la loi travail de 2016 : 180 manifs dans toute la France, les systèmes ferroviaires et aérien durement touchés, des cortèges de tête massifs et offensifs. Personne ne peut dire comment ce début de mouvement évoluera dans les semaines à venir, mais il y aura un enjeu certain à créer des ponts, multiplier les rencontres et les mondes à partager : envahir les gares en manif, ouvrir les assemblées, occuper des lieux, trouver des cibles communes... Essayer de sentir et de combattre ensemble, pour que le printemps qui vient dépasse líhistoire et libère enfin un temps dont on s'éprenne.

Rien n'est fini, tout commence...

https://www.lespaves.net/1968-2018-dun-mai-sauvage-a-lautre-appel-a-converger-sur-paris-le-1er-mai/?lang=fr

Le stade de délabrement auquel est arrivée une civilisation, bâtie par l'homme et contre lui-même, révèle l'imposture d'un système fondé sur l'inversion de l'homme et de la vie. Chacun est désormais amené à redécouvrir, avec sa spécificité d'être humain, un potentiel de création que la croyance à son statut d'esclave le dissuadait de revendiquer.
Destin et destinée s'opposent. Version profane de la Providence, le destin, identifié au hasard, à la fatalité, à la nécessité, est inéluctable. La destinée, elle, met en œuvre les capacités créatrices de l'homme en voie d'humanisation, la faculté de se créer en recréant le monde. À l'encontre des mécanismes du corps fonctionnel et rentabilisé, elle tend à privilégier le corps mû par une énergie vitale qui a été vampirisée pendant des siècles pour être transformée en force de travail.
Construire sa destinée concrétise la réalité d'une vie authentique, s'émancipant de l'état de survie où elle végétait. Tout annonce une mutation de civilisation, une société où il nous appartiendra d'éradiquer les comportements prédateurs en établissant la prééminence de la vie et de la conscience humaine.

Pendant des siècles, des générations de prédateurs se revendiqueront d'un mandat céleste pour s'approprier des êtres et des choses. En d'interminables querelles, ils se partageront et se disputeront le pouvoir, esclaves d'une peur qu'ils sont contraints d'inspirer au plus grand nombre afin de les maintenir en servitude.

La réduction de l'être humain à l'Homo œconomicus implique la réduction de la vie à la survie. La survies est la vie économisée au bénéfice de l'activité laborieuse. Le processus de l'homme en voie d'humanisation se trouve ainsi engorgé et dévoyé. Comme le notait le Traité de savoir vivre : " survivre nous a jusqu'à présent empêchés de vivre. "

La confusion se fait lumière et le mensonge vérité. " Homme " désigne un être plus inhumain qu'humain ; sa dénaturation passe pour sa vraie nature, celle qui l'incite à la prédation, à la guerre, à la cruauté, à l'autodestruction.

L'ordre économique du monde a bâti une réalité économisée où les faits observés, étudiés par des contrefaçons d'êtres humains, sont eux-mêmes contrefaits. Car objets observés, observateur et instruments d'observation appartiennent à un champ de préoccupation où la vie est marginalisée, dépouillée de sa cohérence, coupée de son osmose avec l'univers vivant.

La guerre sociale du maître et de l'esclave ne fait qu'une avec la guerre existentielle qui oppose en chacun la nécessité de survivre et la tentation de vivre une vie pleine et entière.

En bloquant les émotions et en empêchant la conscience humaine de les prendre en charge et de les affiner, la carapace caractérielle les dénature et ne leur laisse pour exutoire que le débondement sauvage. (...) Le non-dépassement de l'animalité se traduit chez l'homme par la constitution d'une carapace caractérielle. Celle-ci a pour fonction de le protéger contre le déferlement du flux émotionnel qu'elle réprime au nom de l'esprit, dont la prééminence sort ainsi renforcée.

L'hystérie est le discours du corps expulsé de lui-même. Quand il crie vengeance et parle au nom de sa bestialité réprimée, son langage a tout lieu d'être celui de la prédation.

La survie est l'inversion de la vie. Elle la nie en l'économisant. La civilisation marchande a pour fondement le mensonge qui occulte la réalité d'un monde à l'envers et d'une existence vécue à revers.

Renoncer à la vie a sacralisé l'empire de la mort.

Ce qui prête sa puissance à l'aliénation religieuse, c'est le sentiment d'exil que la séparation de l'homme avec lui-même instille en lui. Spolié d'un potentiel de vie qui l'autoriserait à créer un monde propice à son bonheur, il s'en remet à un Créateur extra-terrestre du soin de programmer le malheur que sa résignation sollicite.

L'homme n'est plus perçu comme sujet où la vie s'incarne. Il se mesure à l'aune de l'objet marchand qui le représente.

La mécanisation du vivant a donné une valeur normative absolue à l'absurdité d'un monde à l'envers où l'être humain n'est rien et où l'homme est la représentation abstraite de tout ce qu'il aspire à vivre et ne vie pas.

Les essais que la vie expérimente en nous diffèrent radicalement des comportements mécanisés qui nous sont imposés de l'extérieur, qui sont des implants, les produits d'un système qui à chaque instant tente de nous faire fonctionner selon ses normes.

Nous en sommes arrivés à un tel degré de carence de l'être et à une tel prolifération autodestructrice de l'avoir qu'aujourd'hui c'est par un renoncement systématique à la vie que la survie même de l'homme et de la terre est menacée.

Les bourgeois, successeurs et vainqueurs de la noblesse ne disposaient que d'un avoir pour acheter l'illusion d'exister.

En exilant l'homme de lui-même et de son potentiel de vie, la civilisation marchande identifie le temps à un paramètre économique dont la fonction est d'ordonner l'univers comme univers de la marchandise et du travail.

Or, maintenant que la survie elle-même est mise en péril par une paupérisation globale affectant la planète et l'existence, l'avoir perd sa capacité de compenser, ne serait-ce qu'illusoirement, la pauvreté de l'être à laquelle la possession de biens proposait sa piètre consolation. L'avoir est sans recours ni avenir ; l'être est seul à nous satisfaire en offrant les bases d'une destinée véritablement humaine.

S'adapter est un mode de survie propre aux bêtes et aux plantes. Vivre, c'est inventer les moyens et les conditions favorables à une existence individuelle et sociale meilleure. La vie est autocréatrice.

La base de notre destinée à construire est en nous. M'identifier à ce que j'ai en moi de plus vivant est la seule identité que je revendique, la seule à briser le plus sûrement avec la servitude volontaire.

Nos vérités péremptoires ne sont que des mensonges sans faille.

Ceux qu'ébranlent les tourbillons de l'incertitude s'accrochent si fermement à l'opinion reçue que les moindres doutes et contestations leur semblent odieux, tant ils redoutent de tomber dans leur propre vide.

Là où règnent la compétition, la réussite et l'échec, "manquer de caractère" est perçu comme une marque de faiblesse dont le premier prédateur venu tire profit. Que mettre à la place de la forteresse vide, si ce n'est une puissance intérieure, une force créatrice, un rayonnement du désir de vivre, capable d'agir de façon dissuasive contre menaces, infortunes et contrariétés ? La poésie vécue n'est rien d'autre que la puissance de la générosité vitale. En échappant à toute forme de sacrifice et de contrainte, elle atteint à une capacité de résonance protoplasmique.

La force de l'être réside précisément dans une puissance sensitive et sensuelle dont la propagation exponentielle a la capacité de déclencher la réaction en chaîne d'une générosité humaine, un déferlement que l'idéologie éthique transforme en un mesquin et ruisselant devoir de solidarité. C'est cette nouvelle innocence qui va conquérir le monde sans se l'approprier. Là réside la seule violence qui m'attire, la violence de l'humain qui brise ses chaînes.

La souveraineté de l'humain implique l'alliance de chacun avec ce qu'il a en lui de plus vivant. Ce qui ne m'identifie pas à mon devenir humain m'asservit à ce qui me tue.

Nul ne se changera sans changer le monde, nul ne changera le monde sans se changer.

Rien n'offre un remède plus salutaire au désarroi que de raviver sans cesse l'attrait des jouissances attisées en chacun par la volonté de vivre.

Le temps qui nous est dérobé est un vol, le temps imposé un viol. Que la conscience humaine se réveille et l'instant cessera de nous emporter où nous ne sommes pas.

Le pessimiste attend le pire et celui-ci a tout lieu d'arriver, l'optimiste attend le meilleur, qui arrive ou n'arrive pas. L'un et l'autre ont en commun de s'en remettre passivement aux décrets d'un impénétrable destin. Tous deux s'agenouillent devant un ordre des choses qui les traite en objets.

Une faille s'ouvre tôt ou tard dans le temps, nous engageant à comprendre que changer un instant en moment est l'acte poétique inaugural d'un autre monde possible.

L'efficacité est un hymne à la gloire du travail qui nous ruine.

Être humain, c'est rompre ses chaînes.

Le désir individuel d'une vie souveraine entre en résonance avec la volonté d'un renouveau social, qui peu à peu émerge des limbes d'une société de nuit et de brouillard.

Tandis que la société de profit et de pouvoir se délite au fond de son impasse, l'immémorial dessein d'accéder à une véritable humanité ravive sa mise en œuvre sous le regard aveuglément imbécile du spectacle et de ceux qui y paradent.

J'ai cessé de réclamer le meilleur avec les angoissantes incertitudes qu'un tel espoir implique. Je m'ouvre en toute confiance aux échéances du bonheur qui du lointain de mon devenir s'achemine vers moi pour enrichir mon présent.

Quand les résonances jaillissent spontanément, elles mettent en branle un processus d'affinement et d'harmonisation qui suit son cour sans hâte ni lenteur.

J'ouvre en moi et devant moi un espace-temps où je n'ai qu'à me laisser guider par une heureuse conjuration de moments, voir de situations. Ainsi s'agence une échappée belle qui me délivre des machinations labyrinthiques.

Le sens de la vie c'est la vie même.

Je tiens le dégoût de la vie pour la plus répugnante vomissure de la société dominante.

L'étouffement des siècles n'a jamais épuisé le souffle des aspirations humaines. L'importance du désir ne réside pas dans sa satisfaction mais dans la passion qu'il stimule en se formulant. Entre brise et tempête, la puissance poétique qui nous crée et que nous créons signale la proximité de nos océans.

La ruine des fausses richesses que l'avoir a accumulées en arrachant à l'être sa vraie richesse dénonce à la fois la réalité falsifiée d'un monde d'objets et restitue au sujet - à chaque existence particulière - le droit de lutter pour son autonomie et son émancipation.

Jouir des êtres et des choses dissuade de se les approprier. La passion de la jouissance brise l'avidité de l'avoir. Seul ce qui se donne est acquis et se renouvelle sans cesse. L'avoir sécrète l'ennuie : il ne conçoit le changement que réduit à l'échange.

La meilleur façon d'échapper au Destin, c'est de se vouer sans réserve à sa destinée. L'intensité d'un désir sans fin sait accueillir avec le faste de la simplicité le messager du meilleur des futurs.

L'occasion nous est offerte de nous réapproprier la puissance de l'homme et de la terre, spoliée par des Dieux laborieusement forgés sur l'enclume de la civilisation marchande. L'avoir a tué l'être humain en inventant l'être divin qui l'a exilé de la terre. Nous allons tuer l'avoir et bannir le divin en devenant humains, infiniment.

L'insécurité n'est pas une donnée objective, mais un sentiment. Elle ne se mesure pas à l'aide de statistiques ou de mesures gouvernementales. Difficile à cerner, le sentiment d'insécurité naît d'impressions confuses, désagréables, accumulées au cours du temps. Dans tous les cas, c'est un signal que l'on va mal. On se sent menacé, inquiet, excédé par un trop-plein de rencontres déplaisantes, de vexations, de peurs, d'humiliations. La vie en société ressemble plus à un enfer qu'à un paradis.

Quels facteurs y concourent ? Ce n'est pas tant l'impertinence de la jeunesse, son côté " sauvageon ", qui a toujours à la fois exaspéré et charmé les adultes. Mais plutôt la répétition d'actes imbéciles et méchants, d'autant plus irritants qu'on sait fort bien que leurs auteurs sont eux aussi excédés, mal dans leur peau, comme rendus malfaisants par une vie sociale insatisfaisante. Il n'y a rien de rassurant à constater que le malheur des uns augmente le malheur des autres.

Une partie des actes qui suscitent le sentiment d'insécurité sont commis par des jeunes de milieu populaire, souvent issus de l'immigration. Il s'agit généralement d'attitudes, de paroles ou de gestes qui témoignent d'un refus de respecter ce qu'on appellerait " les règles élémentaires de la vie en société ". Autrement dit, cette courtoisie, cette civilité, cette urbanité, qui font qu'on peut vivre ensemble dans une ville tout en étant différents. C'est évidemment le signe que la ville n'est plus un lieu où vivre ensemble, de quelque culture qu'on soit.

Pour une large part, il s'agit d'agressions, verbales ou physiques, justifiant le droit du plus fort à écraser le plus faible. C'est la logique de la compétition poussée à l'extrême. L'esprit capitaliste à l'état pur, porté par ceux qui n'ont pas la chance de posséder un capital.

C'est souvent un comportement en bande, où l'union fait la force, dont l'usage permet de se venger de l'humiliation passée en la faisant subir à celui ou celle qui, isolé(e) face à la bande, se trouve momentanément en position de faiblesse. Effet pervers d'une solidarité vécue sur le mode de l'exclusion, qui bafoue le sentiment de fraternité, fondement de toute véritable démocratie. Les exclus du système pratiquent ainsi la logique dont ils souffrent pour exclure à leur tour les victimes qu'ils trouvent sur leur chemin. A cet égard, ces délinquants sont de bons élèves, qui suivent aveuglément les principes qu'on leur a inculqués, mais dont l'esprit de concurrence n'a pas trouvé d'emploi. Leur conduite est semblable à celle des gagneurs de l'entreprise capitaliste, à la différence près qu'ils n'ont pas de terrain économique où l'exercer. Dès lors, ils le font au hasard, sur un territoire qui n'est pas fait pour ça.

Parmi les bandes qui agissent ainsi, il en est de plus perverses, par ailleurs supposées défendre les faibles. Il s'agit par exemple de certaines patrouilles de forces de l'ordre, fonctionnant dans la même logique que les voyous auxquels ils sont supposés s'affronter. La revanche de l'humilié, qui à son tour humilie les autres, peut aussi s'appuyer sur la part de pouvoir que s'arroge le petit fonctionnaire, imbu d'une force qui lui est fournie par procuration. Au lieu d'agir en frère secourable, il se comporte en parâtre vengeur, et augmente d'autant le sentiment d'insécurité des citoyens.

Face à ces situations, si l'on pense que la guerre est une bonne réponse et qu'il faut augmenter la répression, au risque de susciter des réponses encore plus violentes, il est alors logique d'élire des gens de droite ou d'extrême-droite, dont c'est le rôle politique de défendre l'ordre à tout prix. Avec le fascisme au pouvoir, c'est la violence qui devient l'institution centrale, en balayant la démocratie. Il n'y a plus de sentiment d'insécurité, parce que les individus, privés de leurs droits de citoyens, sont désormais dans l'insécurité totale face à l'Etat. C'est la terreur qui devient souveraine. La droite classique, en principe, exprime quant à elle le point de vue d'une minorité de possédants pour qui la sécurité provient du travail des autres et l'insécurité des risques que ceux-ci se révoltent. Propagande et autorité sont alors les outils nécessaires à la paix sociale.

La primauté de l'économie sur toute autre considération est dans la logique du capitalisme, pour lequel toute la vie sociale doit se soumettre à la nécessité de conserver la disparité entre les possédants et les autres. Dans cette logique, le sentiment d'insécurité est un moteur d'élimination des faibles. C'est sans doute pourquoi la droite le met en avant et propose des moyens de lutte qui, en fait, le renforcent. En cas d'urgence, elle pourrait même recruter les voyous et confier provisoirement le pouvoir à des bandes fascistes.

La gauche, en principe, est porteuse d'un projet de justice sociale, où l'économie devrait obéir à d'autres impératifs. C'est en tout cas l'argument qu'elle se donne auprès du peuple. L'idéal qu'on lui reconnaît se rattache à des utopies qui dessinent un monde juste, fraternel, égalitaire. Mais en réalité, deux déviations l'ont éloignée de cet objectif. La première est le rattachement à l'idéologie soviétique, qui pose le capitalisme d'Etat comme étape intermédiaire vers l'avènement d'une société juste. Les gens n'ont plus d'autonomie et deviennent les pions d'une Masse qu'il convient de manipuler. L'Histoire a montré que ce système constituait en fait une redoutable dictature. La seconde déviation, plus moderne, confie à la gauche le soin de réguler les tensions sociales du capitalisme. Il ne s'agit plus de changer la vie, mais seulement d'aménager le système. Les promesses de fraternité ne sont alors qu'un argument publicitaire à destination du peuple. On fait ainsi carrière dans la gauche comme dans la droite, et les gens ne voient plus de différence entre les deux.

Comme les sociologues l'ont constaté, les variations du chômage et autres indicateurs économiques n'influent que peu sur le sentiment d'insécurité et le cortège de petite délinquance qui l'accompagne. L'impression de mal-être dépend plus de la suprématie de l'économie que de ses fluctuations. Les suicides de jeunes, les tueries absurdes
par désespoir, les actes irrationnels de malveillance, sont des manifestations d'une perte de confiance dans le social. Or l'homme n'est que social. Lorsqu'il oublie le sens des autres, il perd son humanité. Toutes les aberrations sont alors possibles.

Quand la gauche vend son âme au capitalisme, elle fait le sale boulot à la place de la droite. Ainsi a-t-on vu le gouvernement de gauche de Lionel Jospin faire passer la sûreté nationale (nom officiel de la sécurité publique) avant le bien-être des gens, y compris dans l'école. Faute d'une politique effectivement fraternelle et sociale, on a cédé aux solidarités de caste. On a fait passer des lois réactionnaires pour donner plus de pouvoir à la police et punir encore plus les comportements ludiques ou déviants. On propose même de rouvrir les bagnes pour enfants et on traque les relations sexuelles au nom de la protection de l'enfance. La liberté se cache derrière les juges et la fraternité n'a même plus de sourire sur le visage des politiciens.

Le pire est à craindre si ne se lève pas une nouvelle génération de gens de gauche, pour qui le sentiment d'insécurité doit se résoudre par le développement de pratiques sociales, fraternelles, culturelles, et amoureuses. Avant de proposer le pouvoir de dire non, il faut affirmer la liberté de pouvoir dire oui. Ne plus diriger, assister, contrôler, mais ouvrir des espaces de liberté, favoriser l'autonomie, laisser s'exprimer les différences.

En attendant d'abolir le capitalisme, on peut lui rogner les ailes. Imposer la démocratie à l'intérieur des entreprises, en ôtant leur pouvoir de nuire aux actionnaires. Et surtout, s'occuper d'autre chose que d'économie. Mettre en place des zones d'échanges, de fête et de fraternité. Créer un climat de confiance et d'amour entre les gens qui n'ont pas de pouvoir à prendre. Développer partout où c'est possible des structures de démocratie participative. Coopérer au lieu d'entrer en compétition. Cesser de soutenir les professionnels de la politique. Mettre en place une vraie écologie humaine. Rendre communautaires les espaces publics. Laisser parler ceux qui ont quelque chose à dire. Faire taire la propagande, commerciale ou politique. Laisser baiser ceux qui ont envie de le faire. Faire cesser les atteintes à la liberté de disposer de son propre corps. Laisser chanter, danser, peindre, écrire, jouer de la musique, tous ceux qui ont le désir de s'exprimer, sans impératif de rentabilité. Laisser fumer des herbes enivrantes à ceux qui aiment ça. Enlever le contrôle des médias aux politiques et aux sociétés commerciales. Dénoncer la laideur des urbanismes et y porter remède. Créer des lieux de discussion pour décider ensemble de quoi faire dans le social. Etc.

Surtout ne pas inventer de nouveau parti.

http://inventin.lautre.net/livres.html#paulcastella

http://www.dailymotion.com/video/xbs6gr_paul-castella-de-l-insecurite-publi

"Être le défenseur de la justice, ou le complice du crime, il n'y a pas de milieu." Élisée Reclus

Il n'y a pas, pour le moment en France, de mouvement révolutionnaire : il y a, certes, des mouvances contestataires dont la révolution est l'objectif avoué, et les cendres d'un conflit social de haute intensité. Mais les manifestations, même les émeutes - de plus en plus nombreuses - ne font pas encore du présent une lutte à la hauteur du seul enjeu envisageable : le renversement de l'économie politique par une force collective, consciente et volontaire, pour l'établissement d'un monde de la libre production solidaire de la vie sous toutes ses formes, entraînant une revitalisation et une émancipation générales.

La réalité a finalement contredit ceux qui croyaient notre société inattaquable, comme ceux qui prétendent qu'"il n'y a pas de sujet révolutionnaire". La radicalisation du capitalisme en crise, la fin du compromis de classe du XXe siècle, ont fait émerger un embryon de subjectivité collective l'an dernier, ce qui à notre époque était en soi un exploit. Exploit, que dans un monde si totalement idéologique, l'annonce d'une dureté encore accrue de la négociation de la survie ait mis le feu aux poudres, radicalisé en retour une fraction de la jeunesse et des salariés.
Peu sont ceux qui, ayant participé de près ou de loin à la contestation, peuvent nier que démocratie et capitalisme sont incompatibles, ou prétendent encore ne pas voir que nous sommes, depuis longtemps déjà, dans un régime totalitaire.

Quatres formes ont pris le parti de la contestation de l'an dernier, et avec elles des modes d'expression de la crise en cours. Les assemblées Nuit Debout, le cortège de tête et ses ingouvernables, les mouvements de victimes de la police dans les banlieues et quartiers pauvres, et les syndicats du mouvement social traditionnel. Opérant chacun sur un terrain séparé, tous doivent leurs limites et leur isolement à la spécialisation de leur lutte. Tous se rejoignent, malgré la beauté de leurs actions et la justesse de leurs analyses, dans l'impasse du militantisme : la croyance de la suprématie et de l'autonomie du terrain d'indignation qu'ils ont choisi. De là, le fétichisme de la parole sans actes de Nuit Debout, le fétichisme inverse du black bloc, l'étroitesse d'esprit ouvrieriste, y compris des bases syndicales, le légalisme incroyable de ceux dont la chair et le sang sont marqués quotidiennement par la police et les relégations de toutes sortes. De là même, l'ennui et la désertion des AG, la lassitude du marathon des manifs sauvages, la défaite et le découragement des salariés, le retour à l'aliénation religieuse, à la famille, des populations dites immigrées ou fils et filles de.
À l'inverse cependant, une synthèse limitée a produit les plus belles brèches des événements de l'an dernier : "l'apéro chez Valls", la participation des dockers au cortège de tête, le soutien élargi et immédiat aux familles de victimes de la police, jusque dans l'émeute.

Deux points ne sont à aucun cas à sous-estimer dans la période qui est la nôtre. Le premier, c'est la défaveur actuelle du rapport de force : nos contemporains adhèrent encore massivement au monde tel qu'il est, et même si beaucoup ne supportent plus la façon dont il est dirigé, ils ne s'inquiètent pas du tout de la façon dont il est produit, de la manière dont il fait leur existence en retour. Le "renouvellement" du personnel politiques des pays "développés" par une classe plus jeune de néo-cadres, ou plus caricaturale de sous-dictateurs, c'est-à-dire au final une classe plus idéologique, ne témoigne pas d'autre chose.
Le second problème est la chance que pourrait constituer pour le pouvoir une insurrection défaite : l'économie est actuellement en voie de transition et toutes ses catégories - valeur, travail, production - sont revues, transformées par la technologie. Le capital tente de dépasser ses contradictions : il rend ouvertement collectif le travail, en socialisant une propriété maintenue privée par l'information, et soumet peu à peu toute la vie quotidienne à la production de valeur abstraite virtuelle. Dans ce changement pour un marché plus totalitaire encore, qui voit la fusion complète de l'Etat et du Marché en bureaucratie technologique fluide, rien ne vaudrait un fascisme de transition pour assurer l'instauration de la prostitution informationnelle généralisée. Et rien ne vaudrait une insurrection défaite pour produire ce même fascisme. Le faux air de 1848 qu'a notre époque ne doit pas nous inciter à être prudents, mais déterminés et réfléchis.

Collectif révolutionnaire.

Le deuxième tour des élections législatives françaises vient marquer la fin d'une année entière de campagne électorale dont peu de personnes pouvait imaginer l'issue et le degré de transformation, de bouleversement pour dire le vrai, de l'appareil politique qui s'est produit. Cette "révolution", titre du livre programme du nouveau président français, Emmanuel Macron, est la dernière surprise électorale en date que les principales puissances impérialistes aient connu depuis juin 2016 avec le référendum britannique pour le Brexit et l'élection de Trump en novembre. Sauf à croire au pur "hasard", ces chocs politiques obligent à une réflexion afin d'en déterminer les causes et le lien qui les relient et d'en tirer les implications pour le prolétariat et son combat de classe. De toute évidence, la situation historique n'est plus la même avec la prolongation des effets de la crise économique de 2008 et l'aiguisement des rivalités et guerres impérialistes qui en ont découlé, en Syrie en particulier, et dont les attentats terroristes venant frapper au cœur de l'Europe, en France et à Paris en premier lieu dès janvier 2015, sont une composante et un marqueur essentiels.

La réflexion que nous soumettons ci-après s'inscrit dans le même cadre d'analyse de la situation que nous avions déjà mis en avant dans notre communiqué Élection présidentielle française : Mélenchon et la gauche radicale se préparent à paralyser les réactions ouvrières face aux attaques du futur gouvernement (http://igcl.org/Election-presidentielle-francaise). On peut aussi se référer à la prise de position du PCI - Programme communiste, Le Prolétaire #524, avec laquelle nous partageons le rejet de l'idée selon laquelle la bourgeoisie tendrait à perdre le contrôle de son jeu politique avec les votes soi-disant "populistes" d'extrême-droite (1). Cette thèse que les médias bourgeois ont asséné durant la campagne électorale française a aussi servie, et continue à servir, pour expliquer le Brexit et l'élection de Trump. Elle est non seulement erronée mais dangereuse du point de vue du prolétariat en laissant croire à un affaiblissement politique de la bourgeoisie alors que les changements politiques en cours au sein des classes dominantes sont au contraire des expressions et des moments d'adaptation et de renforcement de son appareil politique étatique en particulier contre le prolétariat.

Mélenchon : une gauche radicale pour contrôler et saboter les réactions ouvrières à l'attaque massive annoncée par le gouvernement Macron

L'élection de 308 députés pro-Macron et l'éclatement de l'opposition en une multitude de groupes parlementaires à l'assemblée nationale française sont venus éteindre définitivement le dispositif politique traditionnel de la bourgeoisie française qui prévalait depuis... 1958. Cette organisation alternait au pouvoir le parti de droite classique issu du gaullisme (appelé aujourd'hui Les Républicains) et le parti socialiste. Mais surtout, c'est-à-dire du point de vue ouvrier de classe, l'important est l'intention du nouveau président et de son gouvernement d'aller encore plus loin dans les attaques contre le prolétariat en France en poursuivant la "libéralisation du marché du travail" que la loi "El Khomri" de 2016 a déjà entamée. Et cela dès cet été, au plus vite. Pour ce faire, la mise en place d'une majorité parlementaire s'accompagne de l'émergence d'une opposition de gauche radicale avec l'élection de 17 députés de La France Insoumise (LFI) de Mélenchon - plus dix du PCF - auxquels certains députés du PS risquent fort de s'allier. Dans les faits, une machine de guerre politique le prenant en tenaille se met en place pour attaquer frontalement encore plus le prolétariat dans ses conditions de vie et travail. D'un côté un gouvernement frappant fort et vite. Et de l'autre une opposition politique de gauche au langage radical qui vise à relayer et compléter, au niveau politique, l'encadrement et le sabotage syndicaux des inévitables réactions ouvrières. Les tractations entre gouvernement et syndicats ont déjà commencé. Dès le lendemain, 9 mai, de la victoire de Macron, mais aussi le 19 juin au lendemain du second tour des législatives, le Front Social nouvellement formé et regroupant principalement des sections syndicales radicales CGT, SUD-Solidaires et quelques autres, appelait déjà à des manifestations de rue. De son côté, Mélenchon n'a tardé qu'une heure et demi le soir des élections pour jouer sa partition de 1er opposant politique radical au pouvoir en s'appropriant les 61,5% du corps électoral (2) qui se sont soit abstenus, soit ont voté blancs ou nuls, au deuxième tour des élections législatives, pour "offrir" un débouché politique, le référendum, aux futures mobilisations :

" L'abstention écrasante qui s'est exprimée aujourd'hui a une signification politique offensive. Notre peuple est entré dans une forme de grève générale civique dans cette élection. Je vois dans cette abstention une énergie disponible pour peu que nous sachions l'appeler au combat avec les formes et les mots qui conviendront aux possibilités de chacun. C'est lui [le groupe de LFI à l'Assemblée, Ndlr] qui appellera le pays le moment venu à une résistance sociale, et j'informe le nouveau pouvoir que pas un mètre du terrain du droit social ne lui sera cédé sans lutte. La majorité boursouflée [du parti d'Emmanuel Macron] n'a pas la légitimité pour perpétrer le coup d'État social qui était en prévision, c'est-à-dire la destruction de tout l'ordre public social par l'abrogation du Code du travail. C'est au contraire la résistance la plus totale qui est légitime, et c'est pour ça que je dis que, le nouveau pouvoir, s'il juge que c'est vraiment la nécessité pour le pays et que cela est conforme à son intérêt, alors il faut qu'il procède par la voie la plus démocratique qui est en son pouvoir, c'est-à-dire que le peuple français soit consulté par référendum pour s'il veut oui ou non de ce que cette minorité prétend lui imposer. " Déclaration de Mélenchon le soir des élections, La Tribune, 19 juin 2017 (3).

S'appropriant le niveau inédit d'abstention et le retournant à son usage en le proclamant comme étant une " grève civique ", le mot d'ordre et la revendication d'un référendum lancés par Mélenchon annoncent déjà la volonté manifeste d'accompagner au plan politique la tactique syndicale de journées d'action impuissantes. Il s'agit ainsi de détourner la mobilisation de classe contre l'État et le capitalisme sur le terrain démocratique et étatique, via le mot d'ordre de référendum, véritable piège et assurance de défaite cuisante si les ouvriers y cédaient. En passant, il convient de relever qu'il réussit à reprendre à son compte, pour en dénaturer le sens de classe, les termes de "grève" et "d'abstention". Inutile de préciser ici que seule la gauche radicale bourgeoise peut se permettre un tel détournement de langage alors que l'extrême-droite en est totalement incapable, ou du moins ne pourrait être crédible sur ce terrain. Voilà une autre raison pour laquelle, dans la période présente, le danger pour le prolétariat ne situe pas dans le soi-disant "populisme" d'extrême-droite (même si un certain nombre d'ouvriers parmi les moins conscients et les moins combatifs, mais parmi les plus racistes et chauvins, votent en partie pour lui) mais bel et bien dans la capacité de l'extrême gauche dite radicale à occuper le terrain et le langage des mobilisations ouvrières là où s'expriment les forces vives et les fractions les plus conscientes du prolétariat - celles-là même qui entraîneront les autres.

La bourgeoisie abat donc déjà ses cartes, sans attendre la rentrée, afin de baliser et cadenasser au plus vite, encore plus vite que l'adoption des ordonnances sur le code du travail, le terrain politique de l'affrontement de classe et de la probable future mobilisation ouvrière. Voilà le prolétariat et les révolutionnaires authentiques prévenus.

Adaptation et maîtrise de son système politique par la bourgeoisie française

Pour nous, les élections législatives sont donc venues confirmer et amplifier la signification politique de l'élection présidentielle. Le bouleversement de l'appareil politique de la bourgeoisie française répond aux nécessités de celle-ci face à un personnel et des partis politiques qui ne correspondaient plus aux nécessités de l'heure. C'est vrai face au prolétariat et à la nécessité de renouer avec une compétitivité et un renouveau de l'appareil productif du capital français qui passe essentiellement par une plus grande exploitation et une dévalorisation de la force de travail.

C'est aussi vrai au niveau international. En attendant les élections allemandes de septembre prochain, l'élection du plus pro-européen des candidats présidentiels ouvre de fait la possibilité d'une relance de l'alliance franco-allemande (4) visant à entraîner l'Union Européenne dans son sillage. L'élection de Macron est donc une des premières réponses politiques de la part d'une des principales classes dominantes européennes, dans la foulée des résultats des dernières élections nationales aux Pays-Bas et en Autriche, au Brexit britannique et aux déclarations hostiles anti-européennes et anti-allemandes de Trump. L'exacerbation de l'impasse économique du capitalisme et de ses contradictions aiguisent la concurrence économique et commerciale et, par conséquent, les rivalités impérialistes : une polarisation croissante entre les deux rives de l'Atlantique appelée à devenir centrale sur la scène internationale est en cours. La récente adoption par l'UE d'un Fonds européen de défense doté de 500 millions d'euros permettant " à l'Union de s'équiper des armements les plus modernes sans plus avoir à dépendre des États-Unis ou de quiconque. A moyen terme, c'est vers une industrie d'armements commune, sur le modèle d'Airbus, que les Européens marchent ainsi et les retombées de cet effort seront multiples " Bernard Guetta, radio France Inter (5), n'en est que la dernière expression pratique.

Face à ces nécessités historiques objectives, la bourgeoisie française a réussi son coup faisant preuve d'une grande maîtrise politique (ce qui n'est pas toujours son cas), et a donné ainsi un exemple pour l'ensemble des classes dominantes, tout particulièrement européennes. Voilà ce qui explique l'impact international de la venue au pouvoir de Macron. Loin des discours précédant les élections sur le danger incontrôlé du soi-disant populisme d'extrême-droite - comme si le fait qu'un pourcentage important d'ouvriers "cols bleus" vote pour une droite autoritaire était quelque chose de nouveau et d'irrationnel (6) qui illustrerait une perte de contrôle de la bourgeoisie -, la classe capitaliste (surtout des pays centraux du capitalisme) sait très bien s'appuyer sur les expressions des contradictions de son système, crise économique en particulier, pour les utiliser et les retourner contre le prolétariat tant au plan économique que politique.

Il ne s'agit pas pour autant de croire à un état-major réuni dans les palais gouvernementaux ou appartenant à un ou des "think-tank" qui régirait et dicterait sa volonté à partir d'un plan machiavélique, voire d'un complot. La théorie marxiste, c'est-à-dire la théorie révolutionnaire du prolétariat, la méthode du matérialisme historique, permet de comprendre comment les nécessités objectives dues à l'aggravation des contradictions du capitalisme contraignent chaque capital national à prendre telle ou telle décision pour survivre sur la scène impérialiste et imposer au prolétariat révolutionnaire une exploitation du travail chaque fois plus dure. Encore lui faut-il trouver aussi un personnel politique qui soit en capacité de mettre en œuvre l'adaptation des politiques et des appareils étatiques aux nouvelles situations ; c'est-à-dire aux nouvelles contradictions de tout ordre et importance qui en découlent. Comme tout processus contradictoire, le choix des équipes politiques ou des décisions peut s'avérer ne pas être le meilleur possible - on peut en discuter dans le cas du choix de Trump et de la décision du Brexit - mais c'est justement le propre des bourgeoisies les plus expérimentées et les plus puissantes de "faire avec" et de retourner les effets de faiblesse que certains choix peuvent présenter en une nouvelle force.

Face à Trump, la relance de l'Union Européen ne passe par l'affrontement avec le prolétariat en France

Pour défendre sa place comme puissance au niveau international, c'est-à-dire impérialiste, la France ne peut le faire qu'en alliance avec l'Allemagne dans le cadre de l'Union européenne - voire autour d'un "noyau dur" de celle-ci. La gravité de l'impasse économique depuis la crise de 2008 et les impératifs impérialistes qui en découlent (Trump, Brexit, etc.) l'y contraignent. Qu'elle en soit totalement consciente ou non ; que des fractions en sein en soient conscientes ou non. Les nécessités du capital dictent leur loi et s'imposent, directement ou bien plus souvent indirectement. Pour pouvoir assumer le développement d'une alliance solide et entreprenante avec l'Allemagne et l'Europe, la bourgeoisie française ne peut faire l'économie d'une confrontation et d'une "mise à niveau" des conditions d'exploitation de son prolétariat national à celui requis pour la concurrence commerciale internationale (7). Aussi détériorées sont-elles déjà par rapport au passé, la réduction drastique des conditions de vie et de travail des prolétaires français - la soi-disant " libéralisation du marché du travail " -, au niveau du prolétariat européen, allemand en particulier, est aujourd'hui un impératif non seulement pour faire face à la crise économique mais aussi pour les nécessités impérialistes : c'est-à-dire pour l'émergence d'un pôle impérialiste européen autour de l'Allemagne en capacité de rivaliser sur la scène impérialiste, en particulier au plan militaire et diplomatique. De son côté, la bourgeoisie allemande sait très bien qu'une France affaiblie diminuerait d'autant l'expression de ses intérêts impérialistes, indépendamment du fait que le capital français puisse mieux rivaliser avec elle sur le plan commercial, en limitant l'émergence et le dynamisme d'un pôle européen autour d'elle.

Voilà aussi pourquoi elle attache tant d'importance à ce que la classe dominante française accomplisse "les réformes structurelles" de son marché du travail. C'est le prolétariat européen qui paiera pour les premiers 500 millions d'euros pour le Fonds européen de défense et les centaines de millions d'autres qui suivront pour développer l'industrie d'armement prévue. Voilà pourquoi il convient que le prolétariat français paie à hauteur des autres prolétariats européens.

Aujourd'hui, crise économique et guerre impérialiste (en tant que perspective et dynamique vers la guerre impérialiste généralisée) viennent directement impacter les conditions de vie du prolétariat international dans tous les pays. La situation politique française issue des élections qui est un succès pour la bourgeoisie n'en est pas moins une illustration concrète, pratique, de la contradiction de classe historique entre capital et travail, entre bourgeoisie et prolétariat, telle qu'elle s'exprime dans la situation historique actuelle.

Trump et le Brexit n'expriment pas une crise des bourgeoisies américaine et britannique

S'il est aujourd'hui clair depuis l'élection de Macron que la bourgeoisie française ne passe pas par une crise de son système politique, il en va en apparence autrement pour les cas britannique et américain. Du moins à en croire les médias de tous pays : la bourgeoisie anglaise serait complètement perdue devant le Brexit et l'américaine ne saurait comment se débarrasser du dangereux clown Trump. Or quel que soit le degré de division de la classe dominante américaine face au choix de Trump, son langage guerrier et provoquant correspond sur le fond à la situation d'affaiblissement historique des États-Unis aux plans économique et impérialiste et qui les mènent tout droit à être le principal acteur de la marche à la guerre impérialiste généralisée.

" Certes, les personnalités et le background politique peuvent jouer un rôle dans le cadre politique stratégique d'un gouvernement. Ils peuvent prendre des décisions sur des questions de politique étrangère et économique diverses suivant les situations intérieure et extérieure, mais aussi selon les inclinaisons personnelles résultant de positionnements politiques antérieurs. Mais c'est la pression des conditions économiques de vie du capital qui dicte les choix de fond, les stratégies à suivre, les recettes les plus opportunes pour faire face à ses crises et soutenir à tout prix ses nécessités de valorisation, que ce soit sur le front intérieur (...) ou bien sur l'international (...). Il est tout aussi certain qu'on peut se tromper en interprétant les nécessités du capital et en mettant en place des politiques économiques erronées et des stratégies internationales contre-productives. Mais il n'en reste pas moins que personne, pas même un président ou un gouvernement dignes de ce nom (...) ne peut s'abstraire des lois de vie et de survie du capital. Et à bien y regarder, la différence entre le mandat d'Obama et la nouvelle administration Trump, au- delà des différences évidentes de style et de capacité de communication, n'est pas si profonde : dans les deux cas, les deux administrations se sont mises au service de l'impérialisme américain en fonction des deux phases historiques que, pour simplifier le discours, nous définissons comme "avant et après la crise des subprimes" " Guerra in Siria e riposizionamenti imperialistici, Prometeo #17, revue theorique du PCint-Battaglia Comunista, le groupe italien de la Tendance Communiste Internationaliste (8), traduit par nous.

La décision du Brexit, sur lequel la bourgeoisie britannique pourrait facilement, par un nouveau référendum par exemple, revenir comme la France et les Pays-Bas l'avaient fait après la victoire du " Non " au référendum de 2005 sur le traité de Rome, est au contraire assumée par les principaux partis politiques malgré les difficultés immédiates de tout ordre. Sur le fond, du point de vue des intérêts impérialistes historiques du capitalisme britannique, il correspond à son opposition de toujours à une puissance européenne continentale et à son alliance de toujours depuis la 1ère guerre mondiale, et encore plus depuis la 2e, à l'impérialisme nord-américain. À ce titre, le Brexit exprime l'exacerbation de la contradiction propre à la bourgeoisie britannique partagée aujourd'hui entre l'Europe continentale et les États-Unis, et maintenant le choix du " grand large ", du fait même de l'exacerbation actuelle de l'antagonisme impérialiste historique entre l'Europe et l'Amérique du Nord ré-ouvert depuis la disparition de l'URSS. Et, à son tour, processus contradictoire lui-aussi, il vient exacerber encore plus cet antagonisme entre les deux rives de l'Atlantique. En dernière analyse, c'est bien sûr l'incapacité du capitalisme à dépasser la crise de 2008 et ses conséquences, la "stagnation" qui prévaut toujours et l'endettement généralisé sans cesse croissant, expressions immédiates des contradictions économiques insurmontables du capitalisme, qui, de manière indirecte, impose sa loi et exacerbe les contradictions de classe et d'ordre impérialiste.

Loin d'être politiquement affaiblie face au prolétariat, les principales bourgeoisies mondiales se préparent toutes à affronter encore plus violemment leurs propres prolétaires afin, dans un premier temps, d'assurer leur rang économique, politique et militaire au plan international, c'est-à-dire au plan des rivalités impérialistes ; et dans un second temps d'engager un combat à mort, massif et frontal, contre le prolétariat afin de lui infliger des défaites sanglantes ce qui lui ouvrirait la porte à la guerre impérialiste généralisée. Pour ce faire, elles se dotent, plus ou moins facilement car cela remet en cause les intérêts particuliers de certaines fractions économiques et politiques, d'outils et dispositifs politiques adaptés au mieux.

Pour le prolétariat et les révolutionnaires, croire que les bourgeoisies les plus expérimentées et les plus puissantes au monde seraient en crise politique représenterait un certain danger : s'illusionner sur les potentialités du prolétariat et la facilité du combat de classe, voire l'inéluctabilité de sa victoire. L'expérience historique, en particulier en 1918-1919 en Allemagne, nous enseigne que cette illusion peut vite se transformer en tragédie et catastrophe. Le fil conducteur pour la compréhension de l'évolution des situations ne se trouve pas dans le suivi immédiat de la crise économique, dans ses hauts et ses bas, dans la récession ouverte ou la reprise par exemple, mais dans le processus guidant l'évolution du rapport de forces entre les classes qui, en dernière instance (et non pas de manière directe ou mécanique), est déterminée par la crise. Croire par exemple que l'incapacité de la bourgeoisie à sortir et à dépasser les effets de la crise de 2008 provoquerait mécaniquement une crise politique des systèmes politiques des principales bourgeoisies mondiales, en particulier avec l'émergence incontrôlée d'une extrême droite fascisante, nous semble une voie erronée et dangereuse.

Les enjeux sont clairs, du moins pour les prolétaires les plus combatifs et conscients et les révolutionnaires. Il leur revient d'assumer ces affrontements inévitables en s'y préparant dès aujourd'hui. Les premiers en se regroupant en comité de lutte ou de mobilisation, en particulier lors des luttes, pour pouvoir combattre de manière organisée et collective les sabotages syndicaux et les pièges politiques que les gauches radicales, tel Mélenchon, ne manqueront pas de leur opposer. Les seconds en cherchant à se regrouper, non pas formellement en soi, mais en assumant les débats et les confrontations politiques autour des groupes révolutionnaires en général, et communistes en particulier et en participant aux interventions de ces derniers dans les luttes ouvrières, y compris dans les luttes et le comités de lutte ou de mobilisation. Aux deux en se retrouvant dans les luttes pour pouvoir se rejoindre et unir leur efforts. Sans regroupement et organisation des différentes minorités - minorités constituant de fait une "avant-garde politique" - à la fois pour assumer les combats immédiats dans les luttes et à la fois pour assumer les combats politiques et même théoriques en vue de la préparation du parti politique de classe indispensable à la confrontation historique unie contre les États capitalistes, le prolétariat international se laissera entraîner et tromper par les Mélenchon et autres qui vont fleurir un peu partout avec le développement universel des confrontations massives entre les classes.

Telle est aussi la signification internationale du résultat des élections françaises.

1 . " La poussée électorale puis la victoire de Macron ne peuvent pas être mises sur le compte des médias, comme s'il s'agissait d'un effet de mode, d'une sorte d'engouement passager envers un jeune premier. Au-delà des contingences et des péripéties diverses, elles s'expliquent par l'usure, la perte d'efficacité, en un mot l'incapacité croissante de la "vieille politique", comme disent les Macronistes, à répondre aux besoins généraux du capitalisme français " (Bilan des élections présidentielles : recomposition du théâtre politique bourgeois pour mieux défendre le capitalisme, Le Prolétaire #524, www.pcint.org).

2 . On peut relever en passant que la majorité parlementaire de Macron de 308 sièges sur 577, soit 53% des députés, a été élue avec 16,5% du corps électoral, c'est-à-dire sans compter les 10% estimés de " citoyens " français pouvant voter mais n'étant pas inscrits sur les listes électorales et, donc, ne faisant pas partie de ce " corps électoral ".

3 . http://www.latribune.fr/economie/legislatives-2017/melenchon-elu-pour-la-premiere-fois-a-l-assemblee-se-pose-en-chef-de-la- resistance-sociale-740648.html

4 . " Sur le Commerce comme sur la Défense, l'Union évolue. C'est aussi bien dû aux incertitudes internationales crées par Donald Trump, le Proche-Orient et Vladimir Poutine qu'à une volonté des dirigeants nationaux de combler le fossé qui s'est élargi entre les Européens et l'Europe. L'Union est, oui, sur une nouvelle ligne de départ et cela est si net que Mme Merkel vient de se dire ouverte aux idées françaises de renforcement de la zone euro avec instauration d'un ministère des Finances et d'un Budget communs permettant d'envisager ensemble des investissements structurels. Elle ne s'est pas montrée plus précise mais elle devrait l'être après les élections allemandes du mois de septembre. " (Bernard Guetta, radio France Inter, https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-21-juin-2017). Même si cet éditorialiste éminent et reconnu des médias français, ancien trotskiste de la LCR au demeurant, est depuis longtemps un des plus fervents partisans de l'Union européenne, il n'en reste pas moins que ses analyses reflètent assez fidèlement les débats et réflexions au sein de la bourgeoisie.

5 . https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-21-juin-2017

6 . Dans les années 1960 et les décennies qui les ont suivi, il y avait déjà autour de 30% d'ouvriers qui votait pour De Gaulle et la droite nationaliste et autoritaire qu'il représentait. Le vote des " cols bleus " en faveur de Marine Le Pen est de ce point de vue moins important que celui pour De Gaulle dans les années 1960... juste avant et après la grève massive de mai 1968. Aux États- Unis, " dans les élections de 1980 et 1984, Reagan avait rassemblé 61% des votes de la classe ouvrière blanche comparé aux 35% pour ses opposants démocrates, Jimmy Carter and Walter Mondale " (The Decline of the White Working Class and the Rise of a Mass Upper Middle Class, Ruy Teixeira, Brookings Working Paper, April 2008, traduit par nous, https://www.brookings.edu/wp-content/uploads/2016/06/04_demographics_teixeira.pdf). Rien de nouveau donc, ni de qualitativement différent, dans le vote " blue collar " pro-Trump contrairement aux campagnes médiatiques sur le sujet.

7 . " La France n'aura aucune capacité motrice si elle ne porte pas un discours clair et un regard lucide sur le monde. Mais elle ne l'aura pas non plus si elle ne renforce pas son économie et sa société. C'est pourquoi j'ai demandé au gouvernement d'enclencher les réformes fondamentales qui sont indispensables pour la France. Notre crédibilité, notre efficacité, notre force sont en jeu. Mais la force de quelques-uns ne peut pas se nourrir longtemps de la faiblesse des autres. L'Allemagne, qui s'est réformée il y a une quinzaine d'années, constate aujourd'hui que cette situation n'est pas viable. Mon souhait est donc que nous puissions construire une force commune. Ma méthode pour le couple franco-allemand est celle d'une alliance de confiance. (...) Mais l'Allemagne est lucide sur les limites d'une action qui ne soit pas pleinement européenne, notamment en matière d'intervention militaire. Elle sait que notre destin est redevenu tragique. Elle a besoin de la France pour se protéger, pour protéger l'Europe et assurer notre sécurité commune. " (Interview d'Emmanuel Macron à plusieurs journaux européens du 21 juin, nous soulignons, https://www.letemps.ch/monde/2017/06/21/emmanuel-macron-leurope-nest-un-supermarche-leurope-un- destin-commun).

8 . Nous invitons nos lecteurs à prendre connaissance de cet article, malheureusement seulement en italien à l'heure où nous écrivons, qui rejette l'idée que l'élection du clown Trump représenterait une perte de contrôle, voire une crise, de la bourgeoisie américaine, mais correspondrait plutôt à une adaptation à la situation ouverte " avant et après la crise " de 2008. Même si cet article n'utilise pas exactement les mêmes arguments que nous, en particulier il met plus d'insistance que nous sur le lien direct entre nécessité d'ordre " " économique " et décisions politiques, la méthode d'analyse utilisée rejoint la nôtre ce qui n'est pas pour nous surprendre, chacun cherchant à appliquer le matérialisme historique pour l'analyse et le suivi des situations : http://www.leftcom.org/it/articles/2017-05-30/guerra-in-siria-e-riposizionamenti-imperialistici

Jamais les anarchistes n'ont été autant décriés, divisés et récupérés. Chez les altermondialistes ou activistes, tout le monde se dit plus ou moins libertaire. Être anarchiste est une pratique, mais l'anarchisme, en tant qu'idéal, est une idéologie gauchiste, doctrine d'une élite d'illuminés qui prêchent l'unique vérité qu'eux seuls possèdent, pour convaincre, convertir en adeptes de leur révolution, spécialistes éclairés d'une vérité auto-proclamée.

Les prolétaires n'accepteront jamais d'être représentés par des élites bureaucratiques éclairées, à prétention révolutionnaire, qui impose la dictature de leur vérité sur un peuple qu'il considère ignorant. La dictature du prolétariat est une escroquerie, une arnaque dont le seul but est de récupérer le mouvement révolutionnaire au profit d'un parti censé le représenter, et d'imposer la dictature des dirigeants de ce parti sur un prolétariat berné par ses propres représentants. Le pouvoir accaparé par cette nouvelle classe de bureaucrates, servira à instaurer leur domination sur un prolétariat écrasé par l'instauration d'un capitalisme d'État. La dictature du parti est la dernière arme de la bourgeoisie pour anéantir la révolution.
Le prolétariat est la seule classe sociale qui peut abolir toutes les classes en faisant disparaître toute domination et tout esclavage par sa propre dissolution dans l'auto-organisation de l'émancipation de l'humain. Il est stupide et dangereux de croire que la libération de l'humanité pourrait se réaliser par une soumission à une dictature. Le seul but du prolétariat est sa propre destruction en tant que classe d'esclaves et d'exploités pour la délivrance et la désaliénation de tous. Chacun devient son propre pouvoir qu'il coordonne avec les autres, car toute autorité est un abus de pouvoir.

Les idéologues gauchistes néo-léninistes récupèrent les intuitions et actions des mouvances révolutionnaires en les vidant de leur substance vitale subversive pour qu'elles servent d'arguments conceptuels à la gestion du désastre et à la conservation du système Étatique qu'ils n'envisagent même pas de renverser, si ce n'est qu'avec des notions abstraites qui ont perdus tout leur sens pratique, des représentations qui n'ont plus d'actions réelles pour se concrétiser, et le tout dans un style confusionniste prétentieux.

Les anarchistes se battent contre toute autorité hiérarchique, contre toute uniformisation idéologique, contre toute croyance prédictive, tout modèle à reproduire, toute planification néo-capitaliste à suivre sous prétexte de réalisme. La liberté ça ne s'impose pas, ça se construit collectivement dans l'égalité générale !

Nous n'avons pas besoin de majorité pour agir. Cette règle simplificatrice, fondement de la pseudo-démocratie bourgeoise, est une fabrique d'opposants et d'exclus. L'action, comme l'expression, n'a pas à restreindre ses libertés de mouvement dans une uniformisation contraignante. Agir et s'exprimer devrait être multiforme pour respecter la liberté de chacun, et s'enrichir en se renforçant de la diversité dans une mouvance complexe coordonnée. Le rassemblement de nos différences qui s'en mêlent et s'entremêlent au coeur des débats et des ébats, a des capacités bien plus grandes que la somme de ses composantes séparées les unes des autres. Lorsque la richesse multiple de ces interactions franchit un certain seuil, le mouvement global produit de façon discontinue de nouveaux comportements d'ensemble tout à fait imprévisibles. Notre éclectisme est notre force vitale.

Passant du désir au plaisir de changer ensemble, le recadrage de nos points de vue, décalés dans l'invention d'un futur désirable, un devenir réalisable, change notre interprétation des situations. En modifiant ainsi les règles du jeu par débordement et détournement, ne respectant plus les codes ni les modes, nous augmentons le nombre des choix possibles, créant de nouveaux espaces de liberté. Cela nous permet d'utiliser les vertus de nos défauts, et ainsi débloquer l'accès à nos ressources en sommeil. Alors le bricolage opératoire se substitue aux croyances réductrices autoritaires, l'agitation contagieuse renverse les situations critiques.

Un anarchiste n'a aucun principe à suivre, aucune ligne de conduite à respecter, aucun mode de vie à adopter, chacun est libre et responsable de ses choix envers les autres, tout est discutable à tout moment. L'amour, le plaisir, la paraisse, le jeu sur les règles du jeu, le détournement, la ridiculisation et le discrédit du spectacle et de la pub, l'irrespect de l'autorité et des interdits... sont autant de pratiques anarchistes nécessaires à un renversement de perspective et indispensables à l'irruption insurrectionnelle d'un mouvement révolutionnaire.

Anarchiste n'est pas une étiquette, une identité, un logo ou un drapeau, mais bien une pratique vivante auto-organisatrice antiautoritaire d'une personne particulière dans ses expérimentations individuelles et collectives, qui la rend autonome, sociale et toujours ingouvernable.

L'écologie dénaturée
Des hommes, des femmes, simples, anonymes, 2012

Santé, éducation, logement, travail : ils sélectionnent, ils confisquent, ils rentabilisent, ils concurrencent, ils privatisent, ils pillent, ils exploitent, ils cassent, ils brisent. De là, ils sélectionnent, confisquent, rentabilisent, concurrencent, privatisent, pillent, exploitent, cassent, brisent, nos propres vies. La crise pour ceux qui la subissent est une mise à mort sociale, la crise pour ceux qui la décrètent est un mode de fonctionnement financier.
S'indigner individuellement, c'est bien. Se révolter collectivement, c'est mieux.

LA CRISE ? LE CAPITALISME

Un système régit le monde, le capitalisme. Un système dont la crise est le principe de fonctionnement, le capitalisme. "Crise du chômage", "crise du logement", "crise de la consommation", "crise du plein-emploi", "crise du pétrole", "crise alimentaire", "crise humanitaire", "crise financière", "crise boursière", "crise sociale", "crise économique", "crise politique", "crise culturelle", "crise énergétique", "crise écologique", tel est le mode même du développement du capitalisme à travers l'histoire. Le capitalisme régit le monde, depuis deux siècles. Le capitalisme n'est autre que la loi du Capital. C'est-à-dire de la puissance financière, et le pouvoir de ceux qui la détiennent. Le capitalisme est un système qui divisent le monde entre ceux qui détiennent la puissance financière, et ceux qui y sont soumis.

Ils nous parlent maintenant de "crise planétaire", de son urgence, de sa menace, de son irréversibilité, de sa fatalité. Spectaculaire, foudroyante, implacable. Ce n'est pas la première, ce n'est pas la dernière. Davantage, la crise planétaire est le mode continu du capitalisme.
Le capitalisme régit le monde, divisé entre ceux qui détiennent la puissance financière et ceux qui y sont soumis. Deux langages, deux logiques de nécessités, deux classes. Le capitalisme divise le monde en deux logiques : celle du profit, de la stabilité de la puissance, de l'accroissement du pouvoir, de la maximisation de la rentabilité; et celle de la vie, de la stabilité à se nourrir et se loger, de la maximisation de l'ordre de la nature, des nécessités humaines.

Le capitalisme détruit le monde. L'économie de profit et la logique de la puissance financière saccagent écosystème et vies humaines. Le capitalisme soumet le monde aux lois du Capital, et l'assassine. Le capitalisme est un système de mort. Où il faut mourir pour lui : la nature, l'individu, des écosystèmes entiers, des peuples entiers.

Les dernières "grandes crises planétaires", périodes nommées comme telles, celles du krash boursier de 1929 et du krash pétrolier de 1973 ont rendu possible et justifié les pires dictatures et les plus monstrueuses des guerres. Cette nouvelle "grande crise planétaire" depuis le semi-krash boursier de 2008 est en train actuellement de rendre possible et de justifier les pires dictatures et les plus monstrueuses des guerres. Mais depuis deux siècles de capitalisme, de crise continue, il n'y a finalement qu'une seule dictature et une seule guerre : la dictature du profit, du pouvoir, de la puissance financière, du Capital; et la guerre entre les nécessités financières et les nécessités humaines, entre la classe des puissants et la classe de ceux qui travaillent pour eux, entre la classe qui détient le pouvoir financier et la classe de la masse populaire qui lui est soumis.

Depuis deux siècles, la seule réalité planétaire est celle d'une guerre de classe. Une guerre entre la vie et la finance, entre l'humain et le profit, entre la nature et la statistique. La situation actuelle, en 2012, pour chaque quartier, chaque ville, chaque pays, chaque continent n'est qu'un écho plus retentissant encore de la réalité sociale mondiale, de deux siècles de crise continue planétaire : un monde, deux classes, une guerre.

LEUR CRISE, NOTRE AUSTÉRITÉ

Dettes bancaires, bourses déstabilisées, déroute économique, toutes les formules officielles sont bonnes pour amener la nécessité financière d'une "restructuration générale", qui n'est autre qu'une offensive violente du capitalisme pour se régénérer. Le capitalisme ne se régénère que par la casse sociale et l'écrasement de vies humaines. Comme il l'a toujours fait.

Tout commence par des licenciements, des augmentations et créations de taxes, des coupes budgétaires, des pertes de subventions, des privatisations, des délocalisations, de manière graduelle avec l'apparence de phénomènes isolés. Puis on se rend compte de la cohérence précise et calculée de cette casse sociale qui va jusqu'au génocide social. C'est ce qui se passe actuellement en Grèce, où les offensives du Capital se sont multipliées et violemment durcies depuis 2008. La dette de grandes banques et des pertes boursières ont affamé tout un peuple qui meurt lentement de notre passivité internationale et de la répression d'Etat locale.
L'Etat a effectivement une souveraineté, qui n'est pas une souveraineté populaire mais une souveraineté policière. L'Etat a pour seule fonction de maintenir l'ordre, par tous les moyens qu'il jugera nécessaire, pour permettre les mesures d'austérité de s'implanter sans discussion contre l'ensemble de la population. Ces mesures d'austérité obéissent aux nécessités du Capital.

En cette période décisive se joue en Grèce un basculement. Un basculement irréversible et irrémédiable. Un basculement politique.
Les puissants de ce monde, et en particulier de l'Europe, la Troïka, qui ne sont pas les gouvernements ou les partis mais l'appareil d'Etat en lui-même et le pouvoir financier, prétextent la " crise " pour déployer des " mesures d'austérité " et autres " plans de rigueur " pour se " serrer la ceinture " et en sortir. La crise est un fait. C'est le mode de fonctionnement de leur système et de leur régime, le capitalisme. Un capitalisme qui n'est ni " sauvage " ni " ultra ", ni " virtuel " ni " inhumain ", ni "néo-libéral" ni "démocrate". C'est le capitalisme, c'est tout. Régime et système des puissants, de la finance et des marchés, des patrons de multinationale et des bourses. Ce monde-là n'est pas le nôtre. Ce qui nous importe à nous est de nourrir nos familles et de vivre avec décence et dignité, d'avoir des enfants et de pouvoir se loger, se vêtir, et se subvenir. Ce monde nous le permet par mérite et par chantage, par menaces et par compétition, par isolement et par sélection.

Aujourd'hui, leurs finances sont en "crise". Ce monde-là n'est pas le nôtre. Cette crise n'est pas la nôtre. C'est la crise de leur régime, de leur système, de leurs finances et de leurs multinationales. Ces riches et patrons si puissants, invisibles de notre quotidien, ont bâti leur pouvoir sur notre labeur et sur la spéculation virtuelle de leurs bourses folles à partir de notre travail. Ces riches et patrons si puissants voient leur pouvoir vaciller dans les rouages qui sont les leurs, et nous imposent à nous d'accroître notre labeur, de se plier davantage à leurs chantages et menaces. Ces riches et patrons, ces bourses et marchés, veulent sauver leur puissance sur nos vies, nos enfants, nos toits. Pour sauver leur puissance en déroute, ils nous écrasent, nous affament, nous exterminent. Et si nous ripostons avec tant soit peu de force, ils nous répriment, nous fichent, nous matraquent, nous emprisonnent.

Aujourd'hui plus que jamais, ils font des premiers exclus et des premiers écrasés de cette logique et de ce régime l'alimentation fondamentale de nos peurs. Ils fabriquent des ennemis. Ils inventent des boucs-émissaires. Ils façonnent la prétendue " cause " de cette situation. Auparavant, cela a été " le juif ", " le bolchevique ", " l'homosexuel ", " le fou ", " l'inutile ", façonnés en ennemi intérieur et extérieur, et finalement en " sous-homme ". Tout génocide est un génocide social. Toute extermination est une extermination sociale. La " crise " de 1929 a amené au nazisme, au franquisme, au fascisme. Aujourd'hui, de nouveau, plus de 80ans après la " grande crise " de 1929, voici de nouveau une dite " grande crise ". Européenne, mondiale, planétaire. Et aujourd'hui, de nouveau, plus que jamais, ils font des premiers exclus et des premiers écrasés de cette logique l'alimentation fondamentale de nos peurs. Ils fabriquent des ennemis. Ils inventent des boucs-émissaires. Ils façonnent la prétendue " cause " de cette situation. A présent, ils parlent de " l'immigré ", de " l'arabe ", de " l'islamiste ", du " chômeur fainéant ", de la " racaille de banlieue ", du " profiteur étranger ", du " terroriste ", de " l'inutile ", du " peuple grec fainéant ", du " peuple grec lâche ", façonnés en ennemi intérieur et extérieur, et progressivement en " sous-homme ". Justifiant progressivement les prochaines exterminations. Et toute extermination est sociale. Justifiant progressivement l'avènement déjà en cours de " l'Occidentisme ", de " l'Européanisme ", du fascisme.

Aujourd'hui, "c'est la crise", disent-ils. C'est l'heure à nouveau d'une période de violente régénération du capitalisme. La crise, le mode de devéloppement du capitalisme. Sur l'écrasement de nos vies.

Pour sauver leur pouvoir, les puissants doivent écraser la réalité humaine et la réalité de la vie. Pour sauver sa puissance, le capitalisme doit écraser l'humain et le vivant. Au début, c'est l'augmentation du chômage, jusqu'à être la réalité de plus de la moitié d'une population entière. C'est l'augmentation des taxes, des impôts et des factures. C'est l'augmentation des ressources d'énergie, des loyers et des denrées alimentaires. Simultanément ou par la suite, c'est la destruction de toute protection sociale. C'est les coupures budgétaires puis la fermeture stricte des hôpitaux, des écoles et des foyers d'accueil. C'est l'abolition de notre droit à la retraite, de notre droit à un toit, de notre droit à nous vêtir et nous nourrir. De notre droit à avoir des enfants et de vivre. Dans ce monde, cela relève effectivement de notre " droit ". Mais ce monde détruit ces " droits " et les transforme en " devoirs ", par la menace et le chantage, par la peur et l'isolement. " Devoir " de travailler davantage pour moins de revenus, " devoir " de payer soi-même ses médicaments si l'on en a les moyens, " devoir " de payer plus cher notre nourriture et notre loyer, " devoir " de dénoncer " l'immigré clandestin " ou le " terroriste islamiste ", " devoir " de ne pas faire grève et de la dénoncer en " prise d'otage ", " devoir " de consentir voire d'applaudir la répression menée en guerre intérieure contre les affamés s'ils osent se défendre dans la rue, " devoir " de respecter avec silence le déploiement d'hélicoptères au-dessus des familles de banlieues, " devoir " de se résigner à la diminution des professeurs et instituteurs, " devoir " se résoudre aux contrats précaires et à la baisse voire l'abolition du salaire minimum. Au final, " devoir " accepter le diktat des riches et des puissants, ce monde en "crise", cette "crise" de leur régime, de leur système, de leurs finances et de leurs multinationales. Du capitalisme.

Et si l'on refuse ce chantage, cette peur, cette menace, cette crise, ce monde, ce capitalisme ; si l'on refuse de travailler dans l'espoir strict de ne pas mourir de faim ou de froid ; si l'on refuse cette urgence et cette angoisse permanentes et écrasantes comme nouvelles règles de vie, comme équilibre de survie : celle de nos familles, de nos enfants, de nous-mêmes, alors c'est le fichage, le contrôle, la surveillance, la police, la prison, l'armée. Alors c'est le fascisme.

Aujourd'hui, voilà ce qui se passe en Grèce. En Grèce, les mères abandonnent leurs enfants parce qu'elles n'arrivent plus à les nourrir. En Grèce, les migrants sont arrêtés par milliers dans de grandes rafles de rue et emmenés dans des centres de rétention d'où ils sont renvoyés sans un sou dans des pays en guerre. En Grèce, la police se militarise et occupe toutes les grandes avenues et rues de la capitale athénienne, équipés de boucliers et de casques, parfois de fusils- mitrailleurs, à grands renforts de bus blindés et de patrouilles de motos " voltigeurs ". En Grèce, des milliers de personnes abandonnent leurs appartements ou maisons aux loyers maintenant trop élevés et vivent dans des dizaines de " campements de pauvres " autour d'Athènes. En Grèce, des enfants affamés livrés à eux-mêmes sillonnent par trois ou cinq les grandes rues hostiles de la capitale, quémandant pièces ou bouts de pain en échange d'un paquet de mouchoir ou d'une mélodie à l'accordéon. En Grèce, des dizaines de milliers de foyers ont leur électricité coupée, faute de ne pas avoir payé des factures exorbitantes. En Grèce, 52% de la population ne trouve pas de travail et est condamnée au chômage forcé, tandis que 1 270 000 travailleurs (en février 2012) qui ont pu garder leur poste ne sont tout bonnement plus rémunérés du tout depuis cinq mois. En Grèce, il n'y a plus ni médicaments dans les hôpitaux, ni livres d'étude dans les écoles ; ni personnels dans les foyers d'accueil, ni nourritures abordables dans les supermarchés. En Grèce, la police tolère et protège le marché noir d'héroïne qui isole et tue des milliers de personnes se shootant de désespoir sur les trottoirs ; des centaines de " nouveaux " chômeurs expulsés de leurs foyers occupent des places entières devenues campements de la misère.
En Grèce, les gens meurent, de faim, de froid, de drogue, de solitude, de répression, de désespoir, de misère.

Aujourd'hui, ce qui devient un dernier point d'arrivée en Grèce est le nouveau point de départ ailleurs. En Espagne. Au Portugal. En Italie. En Islande. En France. Et vont suivre la même chute infernale pour tous et chacun, étape par étape, graduellement ou en accéléré, imposée par les nécessités propres des puissants, de cette crise, de ce monde en crise, du capitalisme.

Mais aujourd'hui, en Grèce, le peuple refuse. Familles, pères, mères, frères, sœurs, parents, proches, amis, voisins, collègues, travailleurs, précaires, chômeurs, étudiants, lycéens, exploités, humiliés, tentent une nouvelle fois de résister. De se lever. De se solidariser. De s'organiser par eux-mêmes. De se confronter à la police. De faire grève. D'occuper leurs lieux de travail. D'occuper et paralyser mairies, hôtels de ville et préfectures. De tenir. De vaincre. Contre les nécessités propres des puissants, de cette crise, de ce monde en crise, du capitalisme.

Aujourd'hui, en Grèce, des hommes, des femmes, simples, anonymes, veulent défendre leur humanité et leurs vies. Aujourd'hui, en Grèce, des hommes, des femmes, se battent pour cela. Un homme, une femme, qui veut vivre aujourd'hui en Grèce, est un homme combattant, une femme combattante. Pour soi, ses proches, ses enfants.
En cette période décisive se joue en Grèce un basculement. Un basculement irréversible et irrémédiable. Un basculement politique. Des hommes, des femmes, simples, anonymes, se battent, par centaines, par milliers, par centaines de milliers. Descendent dans la rue. Affrontent la police. Occupent leurs lieux de travail. Font grève des loyers et des factures. Pillent les supermarchés. Occupent et paralysent les lieux de pouvoir. Constituent des Comités de Quartiers. Envahissent et occupent des immeubles vides. Occupent les ministères. Occupent les hôtels de ville. Occupent les mairies. Laissent les banques s'effondrer. Assiègent le Parlement. Tentent de s'auto- organiser, de se réapproprier de manière autogestionnaire leur outil de travail.

POUR SOI, SES PROCHES, SES ENFANTS

Et des personnes meurent, des jeunes meurent, des mères meurent, des chômeurs meurent, des migrants meurent, des enfants meurent. Le peuple meurt de faim, de matraques, de froid, de grenades explosives, de solitude, de lacrymogènes asphyxiants, de désespoir, de voltigeurs.
La " crise " de 1929 a amené au nazisme, au franquisme, au fascisme. Qui ont vaincu et régné sur la répression de révolutions et la mort de peuples entiers. Et un premier régime fasciste vainqueur de la mort d'une révolution et d'un peuple entier justifie la victoire et le règne de tous les régimes fascistes. Franco a vaincu et régné sur la mort de la vague révolutionnaire de 1936 en Espagne. Hitler, Pétain, Mussolini, Staline ont vaincu et régné par la victoire et le règne de Franco. Le fascisme européen a vaincu et régné sur le fascisme espagnol, qui fut le dernier à mourir.

DE LEUR CRISE À NOTRE AUSTÉRITÉ
DE NOTRE AUSTÉRITÉ À NOTRE RÉSISTANCE

Nous nous adressons à tous et chacun, de ceux qui cherchent du travail ou en ont un, de ceux qui veulent s'en sortir ou qui croient s'en être sortis, de ceux qui craquent dans les Pôle Emploi ou craquent de leurs conditions de boulot, de ceux qui n'ont pas le temps de rêver ou de ceux qui n'en peuvent plus du rêve marchandisé, de ceux qui galèrent déjà à nourrir leur famille ou de ceux qui n'osent pas avoir d'enfants en ayant déjà du mal à se nourrir eux-mêmes, de ceux pris dans la routine sans fin du travail ou de ceux pris dans la routine sans fin de la recherche de travail, de ceux à qui on reproche de vivre au-dessus de leurs moyens ou de ceux qui n'ont pas du tout de moyens ni de vie, de ceux qui n'ont pas de travail en étant sur-diplômés ou de ceux qui n'ont pas de travail sans aucun diplôme, à tous et chacun donc qui veulent s'en sortir et vivre avec le minimum de décence.

Nous nous adressons à tous et chacun, effrayés ou ignorants de ce monde qui s'embrase, sympathisants ou fuyants de ce monde qui s'effondre, assommés de mots quotidiens martelés par des gens inconnus derrière l'écran de la télé d'Etat, tels "crise", "sécurité", "stabilité", "catastrophe", "chômage", "insécurité", "urgence", "désastre", "économie", "bourses", "marchés", qui s'alternent dans l'indifférence médiatique avec "football", "stars", "people", "nouvel écran plat". A tous ceux qui n'ont pas le temps de parler avant qu'on parle à leur place. A tous ceux qui n'ont pas le temps de vivre avant qu'on les détermine à leur place. A tous ceux qui craquent et à qui on parle comme des enfants attardés.

Depuis 2008 et les nouvelles offensives, toujours plus violentes, du Capital à travers le monde, de nouveaux élans de résistance populaire se confrontent à la bourgeoisie régnante et à l'Etat répressif. La spirale des troubles et de cette guerre de classe a commencé dans le "monde arabe" avec les révolutions en Tunisie, Egypte, Lybie, Bahrein, Syrie, qui continuent encore. Pour balayer tous leurs ennemis. Elle a touché les Etats-Unis de "Occupy Wall Street" à "Occupy Oakland" et l'Europe où le massacre capitaliste des peuples a commencé en Grèce.

A mesure que la crise et la casse sociale s'aggravent, des villes s'embrasent et la révolte s'étend. En huit mois, de l'été 2011 au printemps 2012, les capitales européennes des pays les plus touchés socialement ont brûlé : Londres du 6 au 11 août 2011, Rome le 15 octobre 2011, Athènes le 12 février 2012, Barcelone et Madrid le 29 mars 2012.
La grève générale illimitée reste la première arme révolutionnaire de notre classe. C'est la seule arme qui peut faire changer la peur de camp : par le blocage de leur économie, l'expropriation des richesses et la réappropriation des outils de travail, alors c'est la bourgeoisie qui a peur et nous envoie toutes leurs polices.

UN MONDE, DEUX CLASSES, UNE GUERRE

Il n'y a pas de "vous", il n'y a pas "les autres", il n'y a pas "c'est la vie", il n'y a pas "là-bas", il n'y a pas "de toute façon", il n'y a qu'un nous. Nous. Nous qui travaillons et galèrons, nous à qui "les fins de mois" est une question quasi- existentielle, nous qui sommes des hommes, des femmes, simples, anonymes, qui voulons avant tout nous en sortir. Nous qui voulons avant tout nous nourrir, nous loger, nous vêtir, avoir des enfants sans nous sacrifier ni les sacrifier. Et nous sommes ces hommes, ces femmes, simples, anonymes, avant d'être des "clients", des "élèves", des "ménages", des "citoyens", des "consommateurs", des "actifs", des "inactifs", et nous avons des conditions de vie communes. Pour combler nos nécessités humaines, pour nous vêtir, nous loger, nous nourrir, subvenir nos enfants, nous devons travailler ou chercher du travail. Notre quotidien, nos conditions de vie sont communes : locataires pour nous loger, consommateurs pour nous nourrir et nous vêtir, salariés pour pouvoir être locataires et consommateurs. Ceux sans travail n'ont droit ni à se loger, ni à se vêtir, ni à se nourrir, ni à subvenir ces enfants.

Nous, c'est tous ceux qui se sont posés au moins une fois la question "comment s'en sortir ?". Dans chaque quartier, dans chaque ville, dans chaque pays, sur chaque continent, nous sommes la masse innombrable qui nous posons au moins une fois la question "comment s'en sortir ?".

Et dans chaque ville, dans chaque pays, sur chaque continent, il y a une poignée de personnes qui ne se sont jamais posés cette question. Une caste. Une oligarchie. Une classe séparée. Ils sont riches, l'ont toujours été et ne se posent que leur seule question possible : "comment être encore plus riche ?". Cette poignée de personnes, nous ne les croisons jamais dans notre quotidien, ils ne font pas partie de nos vies. Pourtant ce sont eux qui déterminent selon leurs nécessités propres et leur seule question toute la réalité quotidienne de nos vies. Ce sont les grands propriétaires, les PDG, les grands patrons, les multinationales, les directeurs banquiers, les chefs d'Etat, les ministres, les députés, les sénateurs, les préfets. Les puissants. Tous ceux-ci étant au service exclusif de ceux plus riches et plus puissants encore, les décideurs du monde, les décideurs du sort de la planète et de peuples entiers, et de nos vies particulières. Ces décideurs sont encore plus invisibles, n'ont ni nom ni visage, et ont créé toutes sortes d'instance en abréviation pour augmenter leur puissance et leur richesse, ces instances qui n'ont de sens réel pour nous que comme abréviation : FMI, OMC, UE, G8, S&P, BCE, CEE, ALENA, ONU, OCDE...

Il y a nous, la classe des exploités. Il y a eux, la classe des exploiteurs. Et il n'y a de rapport entre ces deux classes qu'un rapport de guerre.
Nous sommes ceux qui dès l'enfance parfois se demandent "comment s'en sortir", et ils sont ceux qui décident à notre place comment nous devons vivre et déterminent comment, à notre place, "s'en sortir". Selon leurs critères, leurs nécessités, leurs exigences : devenir plus puissant encore, devenir plus riche encore. Et à partir de là calculer, investir, écraser. Ces critères, ces nécessités, ces exigences, ne sont pas les nôtres. Les nôtres sont : se nourrir, se vêtir, se loger, subvenir nos enfants. Et à partir de là rencontrer, voyager, aimer.

Nous sommes ceux qui "sont payés", ils sont ceux qui "payent"; nous sommes ceux qui construisons, ils sont ceux qui se pavanent; nous sommes ceux qui produisons, ils sont ceux qui se goinfrent; nous sommes ceux qui travaillons, ils sont ceux qui se dorlotent; nous sommes ceux qui tenons le plateau, ils sont ceux qui se servent; nous sommes ceux qui cirons leurs chaussures, érigeons leurs palaces, gérons leurs dossiers, récurons leurs chiottes, administrons leurs rendez-vous, rédigeons leurs mémoires, médiatisons leurs débats, assurons leur sécurité, produisons leurs intérêts, suons leurs richesses, votons leurs puissances, applaudissons leurs discours, remercions leurs promesses, attendons leurs patiences, craignons leurs décisions, espérons leurs clémences, louons leurs propriétés. Nous sommes ceux qui travaillons, ils sont ceux qui décident, décrètent. Nous sommes ceux qui sommes licenciés, ils sont ceux qui le décident. Nous sommes ceux qui créons la richesse, ils sont ceux qui nous la confisquent. Nous sommes ceux qui construisons des maisons et des appartements, ils sont ceux qui les achètent. Nous sommes ceux qui payons des loyers, ils sont ceux qui décident de leur montant. Nous sommes ceux qui travaillons la terre et le pain, ils sont ceux qui les détiennent. Nous sommes ceux qui payons la nourriture, ils sont ceux qui décident des tarifs. Nous sommes ceux qui rendons possible la grande distribution, ils sont ceux qui décident des prix. Nous sommes ceux qui utilisons les transports en commun, ils sont ceux qui les rendent payants.

Nous sommes ceux qui étudions, ils sont ceux qui décident du contenu et de la valeur des études. Nous sommes ceux qui allons à l'école, ils sont ceux qui décident du contenu et de la valeur de l'éducation. Nous sommes ceux qui allons dans les hôpitaux, ils sont ceux qui décident des moyens et de la valeur de la santé. Nous leur appartenons. Nous sommes leurs esclaves-salariés. Les lois du Capital et de ceux qui le détiennent, la bourgeoisie, ont fait de nous depuis plusieurs siècles leur main d'oeuvre, un prolétariat.

Ils sont ceux qui détiennent les armes, nous sommes ceux qui les appréhendons. Ils sont ceux qui construisent les prisons, nous sommes ceux qui les remplissons. Ils sont ceux qui créent les frontières, nous sommes ceux qui les subissons. Ils sont ceux qui licencient, nous sommes ceux qui nous prenons des lacrymos pour oser l'avoir refusé. Ils sont ceux qui décrètent les guerres, nous sommes ceux qui y mourront.

Ils ont le monopôle de la violence et du jugement, nous n'avons que le droit d'être violentés et jugés. Ils nous divisent entre "violents" et "non-violents" alors que ce sont eux qui ont matraques et gaz pour nous réprimer tous. Leur violence est légale, la nôtre est légitime. Leur justice emprisonne, notre justice soude et libère. Leurs polices servent de justice, leur justice sert de paix. Si telle est leur justice, il n'y a pas de paix, mais qu'une terreur policière qui protège les riches. Si telle est leur paix, la police est partout et la justice nulle part.
Toute révolte est juste si elle ne se trompe pas d'ennemis. L'ennemi n'est pas le "pauvre", "l'arabe" ou la "banlieue" mais le riche et le puissant qui ont créé la pauvreté et le ghetto-banlieue et qui ont choisi d'y enfermer toute personne de couleur et anciens colonisés pour maintenir la division.

Avant d'être arabe, noir, blanc, nous sommes des gens qui voulons nous en sortir, soumis au même sytème qui créée de la peur entre nous pour se faire oublier. Le racisme est une arme des puissants, des riches et de l'État. Eux qui construisent les murs qui nous divisent et les impasses qui nous bloquent, les barbelés périphériques qui nous séparent et les polices qui nous sélectionnent.
La seule violence est celle de la puissance financière qui décide de nos vies. La seule violence est celle de l'Etat qui décide de notre valeur. La seule violence est celle de la police qui décide de notre "paix". Face à cela, toute notre résistance ne sera que défense et autodéfense.

Seuls l'État et le Capital anticipent notre colère, nous qui avons du mal à anticiper notre propre misère. Ils se dotent de toutes les armes possibles, qui tuent et assassinent de manière "non létale". Des lycéens perdent leurs yeux sous les balles en caoutchouc pour défendre leurs études, des "banlieusards" perdent leurs vies accusés d'être pauvres de couleur et "ex"-colonisés, des sidérurgistes perdent leur dignité par les coups de matraque pour défendre leur emploi, des personnes âgées et des enfants se font gazer pour défendre le droit à la retraite.
Guerre de classe, et nécessité fait loi. Nécessités humaines et naturelles contre nécessités économiques de profit et de puissance.

APPEL AU COMBAT, APPEL À L'INSURRECTION

La "démocratie représentative" est le nom donné par les puissants à un système où les règles du jeu et ses cartes sont détenus par les riches et les puissants. Et nous qui cherchons à nous en sortir dépendons des cartes sociales que les riches veulent bien nous distribuer. Mais ce sont toujours eux qui les distribuent.
Ce ne sont pas les cartes qu'il faut changer, mais le jeu lui-même. Parce que nos vies et celles de nos enfants ne sont pas un jeu. A nous de faire en sorte que les riches ne jouent plus avec nos vies selon leurs propres joker et leurs propres bonus. C'est eux qui décident de la case de départ et de la case d'arrivée de chacun d'entre nous, et nous sommes condamnés à respecter les parcours qu'ils nous distribuent.

Soyons notre propre case de départ et notre propre case d'arrivée à la fois, soyons notre propre parcours, éjectons les riches et les puissants du jeu. Notre monde n'est pas le leur, nos nécessités ne sont pas les leurs, nos envies et nos besoins ne sont pas les leurs. Déterminons nous-mêmes nos propres vies.
Les "élections démocratiques et représentatives" sont l'illusion à nous faire changer de couleur. Le "pic" peut devenir "carreau" ou "trèfle", les cartes restent les mêmes, et ce sont toujours les mêmes qui les détiennent. Et nous sommes leur mise, leur gain, leur enjeu.

SOYONS NOTRE PROPRE ENJEU

Leurs principales armes pour nous faire accepter leur diktat financier sont la peur et le chantage. Peur de la banlieue, peur de l'autre, peur d'être solidaire, peur de se défendre, peur de faire grève, peur d'étudier sans travail au bout, peur du chômage, peur de son patron, peur d'avoir peur. La crise créée de la peur, elle est la peur, se veut notre peur pour avancer et imposer ses mesures.
La question s'est posée en Tunisie, en Egypte, en Lybie, en Syrie, elle se pose aujourd'hui en Grèce, en Espagne, au Portugal, en Italie, commence à se poser en France et aux Etats-Unis, et finalement est la question que nous nous posons tous : jusqu'à quand ?

JUSQU'ICI, "TOUT VA BIEN", MAIS JUSQU'À QUAND ?

Pour ne plus avoir peur, il faut que la peur change de camp. A la finance d'avoir peur de notre colère, aux puissants d'avoir peur des sans-travail, aux policiers d'avoir peur de notre solidarité.
Nous avons l'impression d'être dépassé, de ne plus comprendre ce qui se passe dans nos vies, de devoir se fier et avoir confiance en ceux qui détruisent nos vies pour qu'ils la protègent, mais la seule réponse à nos angoisses et notre urgence est le rapport à notre histoire, notre propre histoire, notre histoire de classe qui est une histoire de lutte et de combat.

L'histoire n'est pas celle des chefs d'Etat ou des "grands noms", des "grands hommes", l'histoire n'est pas celle des dominants et des puissants, elle est faite et se fait toujours par les petites gens, les anonymes que nous sommes, les hommes et femmes simples que nous sommes fiers d'être. Les Tunisiens et les Egyptiens nous l'ont montré, et aujourd'hui ce sont les puissants qui ont peur "des gens", de ces gens qui font leur propre histoire, qui veulent leur propre victoire. Et ils ont peur que nous soyons l'écho, l'onde de choc en Europe des secousses tunisiennes, égyptiennes, lybiennes et syriennes.
A vous, à nous, camarades, frères, sœurs, parents, proches, amis, voisins, collègues, travailleurs, précaires, chômeurs, étudiants, lycéens, exploités, humiliés ; De France, d'Espagne, d'Italie, du Portugal, d'Allemagne, d'Europe et au-delà ; ceci est un appel. Un appel de solidarité internationale. Entre les peuples. Entre les hommes, les femmes, simples, anonymes. Ceci est un appel au combat. Avec et pour le peuple grec assassiné. Avec et pour tous les peuples.

Un appel à descendre dans la rue, occuper les lieux de travail, faire grève des loyers et des factures, occuper et paralyser les lieux de pouvoir, constituer des Comités de Quartiers, envahir et occuper les immeubles vides, occuper les ministères, les hôtels de ville, les mairies, laisser les banques s'effondrer, assiéger le Parlement. Par dizaines, par centaines, par milliers, par centaines de milliers. Pour soi, ses proches, ses enfants. Les nôtres, ceux de chacun, ceux de tous.
Pour tous les hommes, toutes les femmes, simples, anonymes, et contre leurs patrons, leurs polices, leurs menaces, leurs chantages, leurs puissances, nos seules armes sont la solidarité, la détermination, l'auto-organisation par et pour nous-mêmes. Nous sommes notre propre nécessité, notre propre ambition, notre propre pouvoir.

ALORS, ALORS SEULEMENT, CE SONT EUX QUI AURONT PEUR

De l'indignation à la révolte, de la révolte à l'émeute, de l'émeute à la grève sauvage émeutière, de la grève sauvage émeutière à l'insurrection.
Désormais nous avons compris, et nous n'avons plus peur : nous sommes notre propre solution, notre propre ambition, notre propre pouvoir. Nous ne comptons que sur notre propre force, sur notre propre capacité à organiser nous-mêmes nos vies, sur notre propre solidarité.

L'insurrection ne sera ni "civique" ni "citoyenne", elle est confrontation de classe. Nous sommes non-violents avec ceux qui sont non-violents avec nous, mais nous revendiquons l'autodéfense par tous les moyens nécessaires contre toute violence à notre encontre. Cette violence est permanente, quotidienne, omniprésente, c'est la violence capitaliste. Se confronter à la police ou bloquer une entreprise relève de l'autodéfense contre la violence de licenciements de masse ou de hausse des factures. Bloquons leur économie et que la peur change de camp, comme lors du blocage des raffineries à l'automne 2010. Réapproprions-nous nos outils de travail quand ils veulent les fermer, créons des Assemblées de Quartiers et développons la démocratie directe, la seule à laquelle nous aspirons. Pour reprendre nos vies en main, ici, maintenant, nous-mêmes. Là où nous vivons et travaillons. Exproprions les richesses qu'ils nous ont volé, créons des Comités d'Autodéfense de Précaires et Chômeurs. N'attendons pas d'être pris dans l'urgence comme le sont les peuples grecs et espagnols aujourd'hui. Le désastre, nous y sommes déjà et il ne fera que s'aggraver, et arriver. Alors que capitalisme, crise et désastre sont déjà là. Cette impression commune que le ras-le-bol, la révolte, l'explosion, vont arriver. Alors que ras-le-bol, révolte et explosion sont déjà là.

S'indigner ou prendre acte. Prenons acte.
Tout de nous, rien d'eux.

https://juralib.noblogs.org/2012/05/16/insurgeons-nous/

I - Misère des élections présidentielles

" L'administration pénitentiaire du camp de travail national change régulièrement, puisque nous pouvons depuis un certain temps et occasionnellement élire une partie (seulement) de nos administrateurs pénitenciers. Ils proposent chacun une gestion un peu différente de notre prison : certains proposent d'expulser des prisonniers " étrangers " au profit des prisonniers " nationaux ", d'autres qu'il y ait davantage de " sécurité ", d'aucuns une libéralisation des échanges de prisonniers, de marchandises et de capitaux entre camps de travail nationaux, et même certains de rendre notre prison nationale " plus juste ", " plus humaine " et/ou plus écologique ! Et ce, même si leur pratique est relativement identique (austérité, répression, réformes) puisqu'il s'agit de gérer une même prison en fonction des mêmes objectifs : faire en sorte qu'il n'y ait pas de révoltes des prisonniers, aux moyens d'une dose variable de répression et de misère matériellement augmentée (médias, " loisirs ", consommation), faire en sorte qu'il n'y ait pas trop de déficit du budget pénitencier - et donc, si nécessaire, dépenser moins au service des prisonniers-, et surtout faire en sorte qu'il y ait une croissance et une profitabilité maximum du camp de travail national - au détriment des prisonniers évidemment. " (Comité érotique révolutionnaire, Libérons-nous du travail. En partant du Printemps 2016, Paris, 2017).

On peut l'affirmer sans aucun doute : rarement une campagne présidentielle n'aura été menée avec autant de cynisme et de démagogie, de mépris et de mensonge, avec des candidats se présentant unanimement " anti-système " alors qu'ils en sont des défenseurs patentés. Combien votent, à cette élection présidentielle comme à chaque élection, pour tenter d'éviter qu'un pire encore pire n'arrive ? L'indécision, fait significatif, ne porte plus seulement sur le choix d'un candidat parmi d'autres mais également sur le fait même de choisir l'un d'entre eux, et l'abstention reste une candidate sûre pour une moitié des votant potentiels. Il apparaît en effet comme de plus en plus évident que tous et toutes sont portés par une commune vision du monde. Des libéraux de gauche, du centre et de droite à leurs adversaires keynésiens-étatistes de gauche " radicale " comme d'extrême-droite, on partage l'amour du travail, de la croissance économique et du capital national. Il faut dire qu'en vertu de leur aspiration commune au gouvernement du capitalisme national, ils ne peuvent qu'y adhérer, unanimes dans leur répression des mouvements sociaux, en se disputant seulement sur certaines modalités de gestion du camp de travail national.

On cherche malgré tout à nous vendre un candidat comme marchandise performante, dans un mauvais spectacle déprimant de vacuité se répétant à chaque campagne présidentielle. La politique, ainsi, a aussi ses marchandises, ses consommateurs et ses publicités - et ses producteurs, puisqu'il faut travailler, produire des marchandises et de l'argent pour financer cette misérable politique qui est en même temps une politique de la misère. Pourtant, aucun changement réellement positif ne peut venir des urnes : c'était déjà vrai aux époques antérieures du capitalisme, c'est encore plus vrai dans une situation de crise profonde du capitalisme où le gouvernement n'a qu'une faible marge de manœuvre et ne peut utiliser celle-ci qu'au profit du pire, c'est-à-dire du durcissement sécuritaire, identitaire, budgétaire, impérialiste, raciste, classiste, sexiste, ne constituant pas des obstacles à une poursuite du capitalisme. Le gouvernement n'a d'autre choix pour continuer de se financer que de soutenir l'économie, et donc ses ravages écologiques comme sociaux. Le vote individuel n'a pratiquement aucune signification et ne changera rien - ou si peu de chose qu'il ne faut rien en espérer, sinon peut-être un moindre pire dans l'immédiat.

Quelles options se proposent à nous à chaque élection, et notamment celle-ci ? Un libéralisme social-démocrate dégoulinant de renoncements, de mensonges et de sang. Des prophètes de l'apocalypse du capitalisme libéral-sécuritaire du centre et de droite. Un étatisme-keynésien proposant une version 21e siècle des deux premières années du gouvernement Mitterrand (relance étatiste du capitalisme national, laquelle avait lamentablement échouée, et permis au néo-libéralisme de se présenter comme sauveur), assortie d'un " anti-impérialisme " pro-Poutine et pro-Bachar et d'un attachement indécent aux frontières. Un étatisme-keynésien (auparavant libéral) d'extrême-droite avec son " État stratège ", c'est-à-dire en faveur du capital national, du patriarcat franchouillard et des forces de répression aux pratiques vichystes, avec un discours subliminal de haine des musulmans et des étrangers. Sans compter des candidats conspirationnistes, confusionnistes, étatico-nationalistes, des restes en décomposition de l'extrême-gauche marxiste-léniniste, et quelques autres perles...

Enfin, dans un climat de dénonciation des élus corrompus, nombre sont ceux espérant encore un " candidat intègre ". La corruption des gestionnaires de l'État capitaliste est pourtant structurelle : comment des individus privés poursuivant leur intérêt capitaliste, une fois élus, pourraient-ils se transmuer pour devenir d'intègres élus n'ayant que le bien commun pour objectif ? Il y a là une contradiction insoluble. Toute autre contestation de cette corruption n'est qu'un fantasme moraliste et une pure " indignation ". Mais cette contestation vaine nous révèle quelque chose. La politique réellement existante produit idéologiquement son double permettant de la justifier in fine, la politique " pure ", " vraie " et " bonne ", même si celle-ci ne peut tendanciellement exister - et ne serait de toute façon guère souhaitable.

Bref, si certains veulent voter pour un moindre mal, qu'ils votent sans aucune illusion et se préparent à une lutte sociale sans merci contre leur propre candidat.

II - La politique comme l'autre face du capitalisme

" La démocratie même est l'autre face du capital, non son contraire " (Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise, Paris, 2003)

Les sociétés pré-capitalistes bien sûr satisfaisaient leurs besoins sociaux et avaient des formes d'organisation du collectif, pourtant elles ne connaissaient ni " économie " ni " politique " au sens actuel. Il n'y a pas de " politique " en-dehors de l'organisation du quotidien au sein des sociétés précapitalistes. Les sociétés gréco-romaines étaient " politiques ", au sens antique de structuration sociale autour d'une polis (cité), mais étaient complètement " politiques ", sans qu'il s'agisse d'un système séparé comme aujourd'hui. Les autres sociétés étaient étrangères à cette catégorie de " politique " puisqu'elles n'étaient pas fondées autour d'une polis (cité) et ne connaissaient pas de séparation entre " politique ", " économie " et " religion ", catégories spécifiquement modernes.

L'apparition d'une " sphère économique " distincte et dominante est intimement liée à l'émergence du système capitaliste et de ses structures élémentaires. S'il est vrai que l'on peut trouver des ancêtres de ces différentes structures à divers moments de l'histoire, la cristallisation de celles-ci au sein d'une " sphère économique " séparée est propre à l'économie de marché totalitaire dans laquelle nous vivons. Il n'y a que lorsqu'émerge un Marché unifié, totalisant, de concurrence sans entraves et de vente contrainte généralisée de l'activité humaine, qu'advient l'économie comme sphère constitutive du capitalisme avec ses structures élémentaires de travail, de marchandise, d'argent, de valeur et de capital.
Et sans cette sphère de l'économie, pas de politique, puisque celle-ci est en complète dépendance financière vis-à-vis d'elle. Réciproquement, pas d'économie sans politique, puisque celle-ci est un garant nécessaire de l'économie, de ses contrats et de ses propriétés, un agent nécessaire de fluidification, de gestion et de protection de l'économie avec ses infrastructures nationales, ses politiques macro-économiques, son armée, sa police et ses tribunaux. Ainsi, ce n'est que lorsqu'émerge parallèlement au Marché l'État unifié, bureaucratique, totalisant, que la " politique " fait son entrée fracassante dans l'histoire. La " politique " comme sphère centrale du capitalisme naît en initiant une guerre européenne de 28 ans causant des millions de morts, en massacrant des milliers de sans-culottes radicaux - dont certains aspiraient à une société de communes - et de gens ordinaires, en établissant un droit bourgeois, patriarcal, raciste, et en lançant une industrialisation broyeuse de vies. Et celle-ci n'est pas née de rien, mais de son ancêtre, la monarchie, et de siècles d'extorsion fiscale, de guerres, de répression des mouvements sociaux et de montée en puissance de l'administration, quatre phénomènes au fondement même de l'État moderne, c'est-à-dire de ses impôts, de son armée, de sa police et de sa justice, et enfin de sa bureaucratie.

III. État de crise, État d'exception

" L'espace "juridiquement vide" de l'état d'exception [...] tend désormais à coïncider partout avec l'ordre normal " (Giorgio Agamben, Homo sacer, Paris, Seuil, 2016)

On aurait presque envie, à côté des conservateurs et autres défenseurs de l'ordre établi, de crier au principe de réalité tant les vaines illusions des restes de la social-démocratie de voir resurgir un État social semblent relever de l'aveuglement. Réalité historique autant que systémique, il n'y a rien à espérer, rien à attendre d'une situation dont il serait grand temps de prendre acte. On assiste depuis quelques dizaines d'années à un recentrement de l'État sur ses fonctions de gouvernement de crise de l'économie en crise, laquelle crise de l'économie et du travail s'est approfondie depuis 2008 au point de menacer jusqu'aux classes moyennes des centres capitalistes. Geste s'accompagnant inévitablement d'un renforcement de sa fonction de répression militaro-policière, dévoilant de nouveau par-là même son vrai visage, celui de ses origines, qu'il avait masqué au cours des dites " Trente Glorieuses " et auquel s'accroche désespérément l'altercapitalisme ambiant. Il n'y a plus de croissance, donc plus de droits sociaux, peut-il proclamer tranquillement. Le mensonge n'est pas celui, superficiel, qu'il n'y a plus d'argent, mais celui, fondamental, qu'il faut s'en remettre au dieu économie une fois de plus - et être offerts en sacrifice. Dans une situation économique de crise, on voit l'État se délester progressivement de ses fonctions " sociales " pour se recentrer sur l'essentiel : relancer l'économie, et gérer ses conséquences socialement désastreuses au travers d'une gestion répressive des masses précarisées ou devenues inutiles d'un point de vue économique. L'État-Providence se démasque en État de punition divine des infidèles de l'économie.

Si la dynamique du capitalisme conduit intrinsèquement à une éviction progressive du travail du procès capitaliste de production, le phénomène a pris une nouvelle ampleur ces dernières décennies. Depuis 40 ans de " troisième révolution industrielle ", avec l'introduction de l'informatique, de l'automatisation et de la robotique au sein du processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du travail par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d'une substitution complète de certains pans du travail par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées...) provoque l'explosion du chômage technologique au sein des centres capitalistes, et une stagnation des faibles salaires aux périphéries. La crise économique qui en résulte touche des masses toujours plus grandes d'individus, jusqu'aux métropoles occidentales désormais entourées de zones de concentration des individus exclus du travail, surexploités et/ou particulièrement précarisés.

Précisons-le, il ne s'agit pas de revendiquer, on ne saurait comment d'ailleurs, plus de droit et moins d'exception. L'État capitaliste est obligé d'être en partie " de droit " puisqu'il n'y a pas de capitalisme sans droit, sans garantie du respect des contrats, des dettes, des propriétés et des propriétaires. Mais en même temps, et au nom même de cette garantie de l'ordre capitaliste, l'État s'extrait du cadre légal qu'il a de toute façon lui-même créé. L'État d'exception ordinaire est donc un simple défenseur du droit capitaliste, c'est-à-dire de l'État de droit. Il ne faudrait donc pas opposer ces deux formes de l'État : il s'agit d'une seule et même structure se dédoublant de manière complémentaire, de deux faces d'une même pièce, d'un continuum au service de l'ordre capitaliste. L'État de droit en réalité justifie l'État d'exception ordinaire comme son garant nécessaire, de même qu'il justifie l'état d'exception extraordinaire comme son garant en dernier ressort- comme son cas limite.

Pour en finir avec l'État de crise, l'État d'exclusion, l'État d'urgence, il faut en finir avec l'État d'exception ordinaire comme avec l'État de droit, donc en finir avec l'État, sa politique et son monde capitaliste.

" Créer est une joie intense, travailler est une souffrance intense. Le travail est l'ennemi de la vie. Quand l'homme deviendra conscient de la vie, il ne travaillera plus jamais. Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l'esclavage. "
H. Schuurman, Le travail est un crime, 1924.

Il paraît que tout le monde aime la liberté. Trouver une personne qui se prononcera clairement contre la liberté, qui dira " je ne veux pas de liberté, ni pour moi, ni pour les autres " n'arrive pratiquement jamais. Pourtant, la plupart des gens considèrent aussi le travail comme une valeur fondamentale, à inculquer aux jeunes, un devoir et un droit à préserver.

Quand il fait son apparition dans l'ancien français, ce terme, travailler, a d'abord signifié " faire souffrir " physiquement ou moralement, puis " molester " ou " battre " quelqu'un. Son terme cousin, travail, a lui pendant longtemps exprimé les idées de tourment, de peine et de fatigue. Et la racine de ces deux mots vient d'un terme latin qui désignait à la fois un appareil pour ferrer les bœufs et un instrument de torture à trois pieux auquel étaient attachés les esclaves qu'on torturait.

Aujourd'hui, après des siècles de développement, le capitalisme est parvenu à marquer au fer rouge dans les crânes humain l'absolue nécessité de travailler. Travailler pour exister, exister pour travailler.

Il faut dire que dans les faits, le travail reste la condition principale de notre intégration à la société, et de notre survie, car il procure de l'argent. Le travail est arrivé à être le moyen par lequel nous nous rapportons aux autres, ce à quoi l'école nous forme pour entrer dans le monde adulte, il est notre carte de visite dans la société, ce qui nous manque quand on en a pas et une source de tourment quand on en a. Il est notre droit de nous loger, de nous nourrir, de nous vêtir, il est notre droit de vivre. Le travail n'est pas un besoin humain, il n'est pas une façon de vivre, il n'est qu'une obligation, celle de se vendre pour vivre. Pas de travail, pas d'argent ; pas d'argent... pas grand chose.

Et alors même que le capitalisme, qui a besoin de cette frénésie du travail pour exister, produit des ravages de plus en plus visibles à tous les niveaux de nos existences, dans des régions toujours plus étendues et pour une durée toujours plus longue, le travail demeure un horizon indépassable pour la conception de notre existence. Nous sommes tellement empêtrés dans cette religion du travail (qui est, comme toute religion, une organisation du mensonge) que nous ne réalisons pas que nous passons notre vie dans un gigantesque camp de travail. Que même quand nous y échappons pour un moment nous passons notre temps à faire travailler les autres, par la consommation de biens et de services. Nous aimons nous voir comme des personnes indépendantes et libres qui vaquent à leurs occupations, quand nous sommes en réalité des travailleurs forcés de rejoindre leur poste. Comment expliquer que quand nous entendons un patron, un entrepreneur, un politicien ou un syndicaliste (tous apôtres du Travail) charger le travail de valeur positive et fustiger ces " paresseux qui refusent de travailler ", n'éclate pas en nous une irréfrénable envie de leur foutre un pain dans la gueule ; si ce n'est que nous nous sommes habitués au mensonge, et qu'immoler son existence sur l'autel du travail nous paraît naturel. Pourtant, tout le monde aime la liberté, on vous dit.

Travailler, donc. Se vendre comme une marchandise, vendre son temps, son énergie, sa créativité, un certain nombre de ses facultés à un patron pour empocher quelques sous qui fileront bien vite dans la poche d'un propriétaire ou d'une poignée de marchands.

Éplucher les annonces, passer des coups de fils à des connaissances, essayer d'être tout comme on devrait être à un entretien d'embauche, pointer devant un conseiller payé pour nous remonter les bretelles et nous faire comprendre qu'on a bien de la chance de recevoir quelques oboles de l'État à la fin du mois alors que l'on ne produit rien, que l'on n'est pas rentable économiquement, que donc on ne vaut rien : on appelle ça être chômeur à la recherche de travail, mais ça reste un travail, le salaire en moins.

Faire quelques escroqueries, de menus larcins, du recyclage, de l'économie parallèle en tout genre : on appelle ça se débrouiller, survivre comme on peut, et quand bien même tout ça n'est pas très légal, rapidement cela devient aussi un travail, le risque de la prison en plus.

Tout le monde aime la liberté, pas de doute, mais on n'a pas vraiment d'autres choix que ces trois là. On peut refuser de travailler (contrairement aux esclaves), mais comme toute possibilité d'existence en-dehors de l'économie a été éliminée, pour survivre on doit travailler. L'esclavage libre, en voilà une merveilleuse invention.

A quelques exceptions près donc, travailler est une horrible chose qui débouche sur une immense accumulation de souffrance. Souffrance de se vendre quotidiennement comme une marchandise pour produire d'autres marchandises (quand on a un travail) ou de revenir chez soi comme une marchandise qui n'a pas trouvé d'acheteur, et se voir quotidiennement méprisé pour ne pas être " utile à la société ", être un " parasite ", ne pas être " rentable " (quand on cherche un travail). Souffrance de devoir obéir à l'impératif aliénant et avilissant, de produire des marchandises quelconques de manière rentable (et donc médiocre) ou d'accomplir des activités insignifiantes, absurdes, répétitives, délétères, à n'importe quel coût physique, psychologique et écologique. Souffrance de devoir exécuter cet impératif dans des conditions éprouvantes physiquement et nerveusement, source de stress, de dépressions, de déformations physiques, d'accidents du travail, de suicides. Souffrance de devoir obéir à des chefs, à des clients, à des " collègues ". Souffrance d'être réduit à être une machine au service d'autres machines, un instrument, un simple tas d'os et de muscles, un domestique ou un serviteur. Souffrance d'être en proie à une concurrence permanente et cruelle, de devoir se contenir ou se forcer par peur d'être viré. Souffrance de devoir travailler plus, alors qu'il est évident que travailler plus c'est vivre moins. Même les rares qui apprécient leur travail, qui y trouvent encore un sens et pas qu'une source de souffrance avouent qu'ils l'accompliraient avec davantage de plaisir, et selon d'autres modalités, s'ils n'étaient pas soumis aux contraintes économiques.

Il n'y a pas d'heure pour déclarer la guerre au travail.

Que les plus raisonnables se rassurent : une fois débarrassés de l'exploitation et de la marchandisation de tout et de tous, nous saurons réinventer nos activités pour satisfaire nos besoins (des plus " élémentaires " comme se vêtir, se nourrir, se loger... jusqu'aux plus raffinés comme apprendre, découvrir, s'épanouir, se rencontrer, se faire plaisir, etc), nos désirs, nos caprices aussi, pour obtenir ce qui est utile mais aussi agréable, ce qui est nécessaire mais aussi superficiel. Nous voulons redonner son sens à l'activité humaine, à l'effort (collectif comme individuel) et à la créativité. Tisser des relations dans l'entraide, la solidarité et l'auto-détermination plutôt que dans la concurrence et la soumission. Et nous mettrons du cœur à l'ouvrage. Mais pour cela nous avons besoin de nous débarrasser du travail, du capitalisme et de l'État.

Que voyons-nous derrière les très nombreux coups portés aux agences Pôle Emploi, cette fusion entre le système coercitif de l'État et celui du travail, qui ont été à de très nombreuses reprises attaqués pendant le mouvement contre la Loi Travail du printemps 2016 et après, et aux agences d'intérim (comme l'incendie de l'entrée d'une agence Adecco fin novembre à Pantin), ainsi que derrière les différents sabotages sur les lieux de travail ou les vengeances sur la hiérarchie (par exemple l'incendie en octobre de la voiture d'un patron par un de ses employés qu'il venait de virer) ? Ne serait-ce pas l'expression d'une colère d'être trop souvent obligés de se plier aux labeurs, à ses contraintes, à son chantage et à sa hiérarchie pour survivre ? Ou l'expression d'un refus de la prétention du capitalisme à faire du travail l'unique voie possible à nos existences ?

Quoiqu'il en soit, ces actes sont une bonne chose, qu'ils se généralisent et prennent différentes formes serait mieux encore. Ceux qui pensent le contraire ne doivent vraiment pas beaucoup aimer la liberté.
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https://parissoustension.noblogs.org/tout-le-monde-aime-la-liberte-mais-le-travail-est-une-horrible-chose/

https://parissoustension.noblogs.org/files/2017/01/PST-8.pdf

NE TRAVAILLEZ JAMAIS

LA VIE LIBÉRÉE

Soyons résolus à ne pas mourir, et nous voilà vivre. L'histoire ne se fera pas sans nous, une fois encore. Ce sera notre histoire, cette fois.

http://inventin.lautre.net/livres.html#comiterotique

Cette société nous offre seulement une lutte pour la survie de base dans laquelle nous ne sommes rien sauf une force de travail et des consommateurs. Bien sûr, tout cela est enveloppé dans de belles paroles magnifiant les valeurs de l'honnête citoyen et les besoins du pays et de l'économie, dans des modes et de fades manières de vivre que les médias, les politiciens, les scientifiques, les célébrités nous débitent jour après jour. Les vêtements de marque, les nouveaux téléphones mobiles et les écrans plasma, les voitures en leasing et les prêts hypothécaires, les sorties du samedi soir, les émissions de télé et les idylles familiales dans les centres commerciaux seront-ils des produits de substitution suffisant pour une vie vraiment humaine ? Est-ce tout ce que nous désirons vraiment et ce dont nous avons vraiment besoin ?

PAS POUR NOUS !

Nous n'avons aucune grandiose propriété et compagnie qui nous feraient vivre, et par conséquent nous devons aller travailler. Nous vendons notre temps et notre énergie, notre force de travail, à la classe des bourgeois qui possèdent les moyens de production. Nous échangeons notre force de travail contre un salaire qui nous permet d'acheter ce dont nous avons besoin pour survivre et qui a été produit ailleurs par des travailleurs comme nous. Quel que soit ce que nous gagnons, dès que nous avons dépensé notre salaire, nous devons à nouveau nous précipiter au travail. C'est notre travail qui fait fonctionner toute la société et l'économie : les usines, les supermarchés, les bureaux, les hôpitaux, les chantiers... Nous sommes la classe des prolétaires et dès lors nous nous rebellons !

CONTRE LE TRAVAIL SALARIÉ

Le travail nous aliène parce que le temps pendant lequel nous travaillons ne nous appartient pas, ce n'est pas une partie complète de nous - par-dessus tout, c'est un moyen pour obtenir de l'argent. Nous vendons notre force de travail comme une marchandise à des patrons individuels et aussi à la bourgeoisie toute entière, et dès lors ce sont eux qui la contrôlent, qui la possèdent et qui en profitent vraiment. Nous devons juste travailler aussi longtemps et aussi vite qu'il nous est demandé. Donc, nous luttons contre le travail salarié qui est la base de notre exploitation et de l'ensemble du système capitaliste.

CONTRE L'USINE DES LOISIRS

Nous ne travaillons pas pour satisfaire directement nos besoins, ni les besoins de l'ensemble de l'humanité. Les besoins vitaux sont satisfaits par la médiation des salaires - de l'argent, parce que nous sommes aussi aliénés du produit de notre labeur qui appartient à la bourgeoisie. Toute la société nous est étrangère : les relations sur lesquelles elle est basée, ses structures, ses institutions, ses richesses et même ses connaissances. Par conséquent, la dictature du Capital règne aussi en dehors du travail. Les loisirs que nous cherchons en font partie. C'est le Capital, et pas nous, qui détermine comment manger, faire l'amour, se loger, voyager, s'amuser... Par conséquent, nous luttons contre la totalité des rapports sociaux capitalistes qui nous piègent dans une usine géante où nous sommes comme des vaches à lait à chaque moment de nos vies.

CONTRE LE CAPITALISME

Notre travail est une marchandise comme aucune autre : c'est la seule qui est capable de créer une nouvelle valeur, plus grande que la sienne. Les patrons nous exploitent tous, puisqu'ils nous paient seulement pour notre force de travail et tout le surplus que nous avons produit, c'est leur plus-value, leur profit. Le profit est réinvesti dans des moyens de production, dans la production de nouveaux capitaux qui tous sont la propriété contrôlée, possédée et vendue par les bourgeois. Le Capital, c'est notre travail mort personnifié dans des choses. C'est notre temps et notre énergie, que nous avons tués au travail, non pour satisfaire les besoins humains mais pour produire des marchandises. Le seul but du mode de production capitaliste est d'accomplir le profit et de multiplier le Capital. Les besoins humains sont totalement secondaires et ils ne sont " satisfaits " à travers la production que dans la mesure où, et de la façon dont, ils servent l'expansion du Capital. C'est la raison pour laquelle, même les régimes " socialistes " (l'URSS et ses satellites) étaient capitalistes et le capitalisme existe encore aujourd'hui en Corée du Nord, en Chine ou à Cuba. Là où il y a du travail salarié, il y a inévitablement aussi le Capital et il ne peut en être autrement juste parce qu'il y a aussi un costume idéologique " marxiste ", une réorganisation de la bourgeoisie à travers un parti politique et un État et ses efforts (sans aucune chance durable de réussir) pour donner une autre forme aux lois capitalistes du marché, de la compétition et de la valeur.

CONTRE LA DÉMOCRATIE, L'ÉTAT ET LA POLITIQUE BOURGEOISE

La démocratie est l'essence même de la société capitaliste et pas seulement une de ses formes poli-tiques. Les citoyens atomisés, qui parviennent à une unité artificielle à travers une sphère séparée de politique nationale, sont une caractéristique commune des États parlementaires, staliniens, fascistes ou même islamistes. Ce sont là des organisations de la bourgeoisie en tant que classe, qui se développent à partir des rapports sociaux de la société de classe. C'est pourquoi la lutte révolutionnaire du prolétariat est antidémocratique et antiétatique et n'a rien en commun avec la politique bourgeoise, les partis politiques (qu'ils soient de gauche ou de droite, parlementaires ou extraparlementaires, légaux ou interdits), les élections et les coups d'État politiques.

CONTRE LES SYNDICATS ET LE GAUCHISME

Cela fait longtemps que les syndicats de classe (par opposition aux syndicats " jaunes " directement fondés par la bourgeoisie) ont cessé d'être des organisations de la classe ouvrière. Ils sont devenus une partie de l'État capitaliste, une institution pour la vente organisée de la force de travail et pour maintenir la paix sociale. Comme tels, ils doivent être détruits et non pas réformés. Les faiblesses et les défaites de notre classe ont engendré (et continuent d'engendrer) beaucoup de courants du gauchisme qui joue le rôle de la social-démocratie historique. Au moment des révolutions, ils ont toujours été le dernier recours et bastion du Capital parce qu'ils ne luttent pas pour la destruction du capitalisme, mais pour sa réforme radicale. Par conséquent, les prolétaires luttent contre toutes les formes du gauchisme : le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme, de nombreux types d'anarchisme, les mouvements altermondialistes et anti-impérialistes...
(...)

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Si nous, inventeurs d'incroyances, partageons cette analyse, nous rejetons leurs solutions autoritaires préfabriquées et dépassées, relatives à la centralisation, au Parti et à la dictature. Nous combattons pour une libre auto-organisation égalitaire.

Pour bien comprendre le syndrome d'hypnose capitaliste il est utile de bien comprendre sa sœur jumelle qui errait entre les lignes de front de la Première Guerre mondiale et qu'on désignait comme "hypnose des batailles".

La norme c'est la guerre. La promesse c'est la victoire. Le moyen c'est la chair humaine. Pourtant, avec un soupçon de conscience, peut-on se réjouir de la guerre ? Comment ne pas imaginer que l'ennemi, lui aussi, vit de la promesse dans la victoire. Or la guerre est toujours triste et la victoire jamais acquise, et dans toutes les hypothèses, jamais pour les deux protagonistes à la fois. Le travail culturel est donc passé par là pour nettoyer le chemin vers la guerre. Voici les liens qui apparaissent entre le champ de bataille boueux et un capitalisme tout aussi crasseux.

La norme c'est la guerre économique, la promesse c'est la victoire, le moyen c'est nous. Et nous partons tous les matins pour faire la guerre économique, au début dès la sortie de l'école, diplôme en poche, par wagons entiers pour défourailler sur le marché de l'emploi et prendre position au travers d'une entreprise et mener la bataille des parts de marché la fleur au fusil. "Nous sommes une équipe", a dit le chef de service, "à l'attaque", disait le sergent.
Pourquoi partir si joyeusement à la guerre capitaliste ? Parce qu'elle est la norme et la culture commune. Il n'existe simplement pas d'autre réalité dans la tête de chacun. Les politiques, les médias, la culture, c'est la guerre économique, tout fait norme pour le groupe et pour le peuple. Cette norme possède un cœur battant qui est une promesse, la promesse d'un avenir radieux pour chacun, à condition qu'il se donne corps et âme à la norme et à la bataille.
Promesse d'une belle maison, d'une voiture possiblement neuve, d'écrans nombreux et souvent renouvelés pour suivre et être suivi, pour assimiler et être assimilé par la norme au plus près et au plus vite. Promesse d'avoir toujours à manger, promesse d'un avenir encore meilleur pour nos enfants. Et peu importe si la promesse est bidon en réalité, elle est une croyance quasi religieuse, un dogme, une norme.
La maison, la voiture et tout le reste ne sont bien souvent pas à nous, mais à la banque qui nous vend notre existence à crédit (souvent pour le double de son prix avec de la monnaie produite pour l'occasion) pendant que l'entreprise nous vend l'espoir d'avoir la possibilité de nous endetter grâce à elle et à la "sécurité de l'emploi" qu'elle nous procure. Comme le soldat est l'outil et le moyen de la violence déchainée, nous sommes l'outil et le moyen du capitalisme déchainé. Sans nous, ni la bataille ni le capitalisme n'existeraient.
L'hypnose des batailles c'est le soldat au milieu du chaos qui prend conscience en même temps qu'il perd conscience de ce qu'il vit, de ce qu'il produit et de cette insupportable réalité d'être au centre de cela. Par un acte inconscient, le soldat refuse de participer au chaos tout en acceptant d'en rester là, quitte à mourir, car même s'il meurt ça sera sans lui. Le soldat qui vit l'hypnose des batailles n'est plus là par l'esprit, il a abandonné son corps sur le champ de bataille pour vivre sa réalité intime, dernier refuge face au désastre et à l'épouvante.
L'hypnose capitaliste est moins visuelle, moins spectaculaire dans le sens ou l'épouvantable désastre n'est pas rassemblé sur un même champ que nous pourrions saisir d'un seul regard. Non, les champs de batailles capitalistes sont si multiples et disparates qu'il est impossible de les saisir tous ensemble du regard. De plus ces champs de batailles capitalistes ne sont pas souvent orientés directement vers la destruction des hommes, ce travail est bien souvent indirect et dirigé contre la nature et s'en prend à la vie.
Si nous pouvions voir dans leur ensemble les scènes de destructions directes et indirectes orchestrées par le capitalisme nous serions probablement saisis d'effroi si profondément que cela provoquerait en nous un effondrement moral et psychologique quasi immédiat tant ce déchainement terrifiant serait insoutenable.

Revenons à la guerre économique. Cela signifie aussi que l'hypnose capitaliste ne peut survenir qu'au cœur de la guerre économique lorsque nous sommes touchés directement sans écran, sans pouvoir fuir, sans pouvoir changer de "chaîne". Nous sommes alors enchaînés à la réalité de cette bataille économique où nous comprenons que tout ce à quoi nous avons cru nous est maintenant infernal, insupportable, car nous perdons tout nos repères, nos espoirs, nos croyances devant la réalité nue. Voilà, vous êtes viré, anéanti et devrez subir ce chaos car votre heure est venue, et vous resterez planté là au cœur du champ de bataille économique, une bataille qui ne vous concerne déjà plus du tout, tant vous êtes sonné par la déflagration qui vous atteint.
Sur le champ de bataille économique, c'est la stupeur, la perte de repères, le vide intérieur, ce moment où tout ce à quoi nous croyons ne tient plus une seconde devant l'hécatombe et le désastre, et vos amis qui tombent aussi. Prenons un bataillon décimé, au sein du capitalisme, nous l'appellerions une "entreprise qui licencie".
Prenons une usine centenaire, où les ouvriers viennent travailler de pères en fils et de mères en filles depuis des générations sous la promesse de jours meilleurs, d'un logis, du boire et du manger, et finalement à notre époque, une promesse d'écrans multipliés de toutes les tailles. Soudain l'entreprise ferme sans faire faillite car elle délocalise sa production vers un pays qu'on disait concurrent... Pays ennemi ? Pays ami ? Qui est l'ennemi ? Où sont les promesses ? Qui payera les crédits ? Où sont passé les jours meilleurs qui justifiaient mon sacrifice quotidien au travail 8 heures par jour ? Et mes enfants ? Et les écrans qui m'absorbent et me montrent que je ne fais plus partie de la norme dorénavant ? Et la consommation réduite aux ersatz et à la contemplation frustrée des publicités faute d'argent suffisant ?
Sans travail qui suis-je ? Sans argent qui suis-je ? Qui suis-je hors de la norme ? Et le cancer contracté au travail à respirer des effluves toxiques, qui est responsable maintenant ? Et ma femme, et mon mari qui se détourne au moment difficile de la vie sans travail ? Les distances à parcourir en voiture quand l'essence coûte trop cher ?
La vie et l'espoir sont absents au milieu du chaos de la guerre économique et ni la promesse et ni la croyance en demain ne tiennent la route lorsque le piège capitaliste se referme sur celui qui n'en fait plus partie. Absent à soi-même au milieu du champ de bataille économique, le chaos comme seule référence existentielle.
L'hypnose capitaliste c'est le moment de prise de conscience, puis de la perte de conscience devant le désastre de ce à quoi nous avons participé. Ce désastre ne nous apparaît malheureusement que lorsque nous sommes touchés directement, ce moment où nous sommes exclus de la norme du travail et de la consommation. Ce moment où sans argent et devant le désastre, la promesse ne tient plus et l'avenir est balayé.
Ce moment où tout part en miette, emportant souvent la famille et le couple, peut provoquer l'hypnose capitaliste, poussant celui qui en est touché à se retirer en lui-même pour abandonner son corps sur le champ de bataille, la drogue, l'alcoolisme, la folie, les écrans, le suicide, l'addiction venant combler la névrose de se retrouver au cœur de ce que personne ne veut contempler, un champ de bataille dont nous sommes le moyen et l'outil de destruction, finalement orientés vers nous-mêmes à la fin de l'histoire.

Guerre de Classe 04/2016

https://www.autistici.org/tridnivalka/guerre-de-classe-042016-paris-13-novembre-2015-bruxelles-22-mars-2016-comme-une-journee-ordinaire-en-syrie-en-irak-au-yemen-ou-en-afghanistan/
http://www.autistici.org/tridnivalka/wp-content/uploads/guerre_de_classe_04-2016-fr.pdf

Depuis 2011, un certain nombre d'éleveuses de brebis et d'éleveurs de chèvres désobéissent à la directive euro­péenne qui les oblige à poser des puces électroniques à l'oreille de leurs bêtes. Ils refusent de gérer leur troupeau par ordinateur et de se conformer aux nécessités de la production industrielle, comme la traçabilité. Ils s'organisent entre collègues, voisins, amis, pour répondre collectivement aux contrôles qu'exerce l'administration sur leur travail, et faire face aux sanctions financières qui leur sont infligées en conséquence.

De 2011 à 2013, des assistantes sociales ont boycotté le rendu annuel de statistiques, qui sert autant à évaluer leur travail qu'à collecter plus de données confidentielles sur les " usagers ". Elles dénoncent l'inutilité de l'informatique dans la relation d'aide avec les personnes rencontrées. Par le management, l'administration fait entrer l'obligation de résultats dans ce métier. Elles refusent qu'à chaque situation singulière doivent répondre des actions standard en un temps limité.
Dans les années 2000, des directeurs d'école et des parents d'élèves se sont opposés à la collecte de données personnelles sur tous les enfants scolarisés via le logiciel Base-élèves. Fin 2015, des personnels de l'éducation nationale ont dénoncé publiquement l'informatisation de l'école, par l'Appel de Beauchastel. Ils refusent de résumer leur enseignement à une pédagogie assistée par ordinateur, destinée à occuper la jeunesse en attente d'entrer sur le marché du travail.

L'informatique et la gestion détruisent nos métiers et dégradent les relations sociales. Nous critiquons l'emprise grandissante des logiques gestionnaires. Qu'elles se présentent comme innovation technique, organisation scientifique du travail ou management, ces formes de pouvoir attaquent notre dignité et nous opposent les uns aux autres. Nous voyons disparaître les marges de liberté qui nous permettent d'échapper aux impératifs de la rentabilité. D'après le discours dominant, il s'agit là d'un progrès. Mais pour les humains que nous sommes encore, loin de mettre un terme aux travaux pénibles, ce processus est le progrès de notre dépossession.

Que nous fait l'informatique ? Elle vise à optimiser le temps productif et prétend nous simplifier la vie, mais en réalité, elle prend du temps et de l'attention au travail vivant en démultipliant les tâches administratives. Elle nous oblige à saisir des données. Elle produit ensuite des statistiques et des algorithmes pour découper, standardiser et contrôler le travail. C'est du taylorisme assisté par ordinateur. Le savoir-faire est confisqué, le métier devient l'application machinale de protocoles déposés dans des logiciels par des experts. Ce qui n'est pas nommable ou quantifiable disparaît : il y a de moins en moins de place pour la sensibilité, la singularité, le contact direct, pourtant essentiels à l'enseignement, le soin l'agriculture, l'artisanat... Par la mesure constante des performances, nous finissons enfermés dans l'alternative infernale : subir la pression ou se faire éjecter. Bien souvent, ce sera les deux. Pendant que les usines ferment, même les activités qui en sont les plus éloignées sont gagnées par l'absurdité et la violence du modèle industriel.

Au-delà du travail, c'est toute notre vie intime et commune qui est affectée : elle perd ce qu'elle a d'incalculable. Dans l'administration, les services publics, les transports, en tant qu'étrangers, élèves, patients, clients, nous sommes réduits à des flux, identifiés, surveillés, numérisés. Les machines deviennent nos seuls interlocuteurs. Les dispositifs électroniques intégrés à toutes choses masquent les rapports de pouvoir sous une apparence d'objectivité. L'enthousiasme pour les écrans façonne un monde où tout s'aplatit, s'accélère et se disperse. La saturation d'informations entrave la pensée et les moyens de communication nous coupent la parole. Mettre en valeur les savoir-faire autonomes et le temps de leur élaboration est devenu une lutte quotidienne. La préténdue dématérialisation consacre en fait la surexploitation des ressources : composants métalliques et plastiques des ordinateurs, data centers en surchauffe, câblages géants... Le tout est fabriqué par les forçats du monde industriel et échoue dans les décharges qui se multiplient au Sud de la planète.

Certains tentent de préserver du sens dans l'exercice d'un métier qu'ils reconnaissent de moins en moins. D'autres ne veulent plus lutter sur le terrain de leur activité professionnelle, démissionnent et s'engagent sur des chemins de traverse. Le chômage peut alors être un moyen de réfléchir et d'agir hors de la production et du travail salarié. Nous mettons en mots ces conflits et ces parcours pour sortir de l'isolement et de l'impuissance dans lesquelles les gestionnaires veulent nous enfermer. Partant de l'analyse de ce que nous vivons, nous construisons une parole politique commune et nous imaginons de nouvelles formes de lutte et d'autres manières de travailler.

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Non seulement ceux qui nous critiquent, mais aussi des lecteurs et de proches camarades ont été surpris que nous insistions une fois de plus sur le léninisme, le bolchevisme, le stalinisme... considérant que tout cela est terminé, dépassé, que tout cela a été rendu caduque par la "chute du mur" et qu'il n'en reste tout au plus que des réminiscences anachroniques. Cette appréciation se base sur ce que les politiciens disent d'eux-mêmes ou, ce qui revient au même, sur les régimes politiques ou partis formels qui se déclarent léninistes ou marxistes-léninistes, plutôt que sur la réalité de la domination capitaliste et sur l'apport qu'a représenté pour cette dernière la contre-révolution léninisto-stalinienne en tant que "science de la manœuvre politique, tactique et stratégique" qui justifie tout et son contraire.

Le léninisme ne se limite pas aux régimes marxistes-léninistes qui, il n'est pas inutile de le rappeler, et jusqu'à une époque très récente, s'étendirent à plus de la moitié de l'humanité. Lénine a été l'auteur le plus lu de tous les temps. Le marxisme-léninisme est une méthode essentielle et globale qui permet de dominer le prolétariat, c'est, comme disait Trotsky, une véritable "science de la manœuvre" qui permet de liquider l'action directe révolutionnaire au nom d'intérêts dits supérieurs. Si, au sens le plus large, toutes les forces et partis dont l'objectif est de contrôler les prolétaires constituent le parti historique de la social-démocratie (oui, du vieux parti bourgeois pour neutraliser les prolétaires), le triomphe de la contre-révolution léniniste a fait de cette science la forme la plus développée de domination des prolétaires, la méthode la plus perfectionnée pour imposer au prolétariat la mobilisation productive et nationale impérialiste, au nom du futur socialisme.

Le léninisme est utilisé non seulement par les staliniens, les trotskystes, les zinoviévistes, les gramsciens... qui, il est vrai, sont de moins en moins présents, mais également, de façon consciente ou non, par les nationalistes, les socialistes, les libertaires, les libéraux, les populistes, la gauche et la droite. Pas besoin de lire Lénine pour trouver cette dualité caractéristique poussée à sa plus pure expression au nom, non pas du parti mais du socialisme, du progrès, de la nation, de la démocratie, de l'égalité.... Pas besoin non plus d'être membre d'un parti pour défendre cette conception ; aujourd'hui, elle refleurit dans les ONG, les syndicats, les structures d'aide sociale et médicale que l'Etat instaure comme tactique contre-insurrectionnelle dans les quartiers pauvres (dans les "favelas", les banlieues, les "suburbs", les bidonvilles...) dans le pseudo socialisme latino-américain, parmi les piqueteros argentins ou au sein du mouvement des travailleurs sans terre du Brésil...

On nous dira que ce dualisme est essentiel à toutes les formes de domination capitaliste et que ces dernières ne sont pas le fruit du léninisme, ni de la social-démocratie. C'est bien vrai, parce que la démocratie elle-même, pour dissoudre la classe dans l'individu citoyen, a besoin de lui et, en ce sens, tout parti intéressé au développement et au progrès du capital doit l'utiliser. Néanmoins, en tant que prolétaires exploités en lutte contre le capital et ses États, ce sont les formes précises dans lesquelles cette domination se structure qui nous intéressent au premier plan, et plus particulièrement les formes de domination destinées aux prolétaires conçues pour canaliser ceux qui se battent contre cette société. Ce qui nous intéresse par- dessus tout c'est donc le rôle des partis bourgeois pour le prolétariat, c'est-à-dire la social-démocratie et son perfectionnement marxiste-léniniste. En approfondissant la question, nous constatons qu'il ne s'agit pas d'une forme de domination quelconque mais que nous sommes face à la forme la plus perfectionnée qui soit, au-delà de la terminologie utilisée.

Ainsi "le moindre mal" est une variante de toute l'histoire de l'oppression et de la domination de classe. La classe dominante essaye toujours d'utiliser et de canaliser ses propres exploités contre d'autres secteurs en disant qu'ils sont pires, elle prône toujours le changement afin que tout reste pareil. La social-démocratie a toujours utilisé cet expédient contre l'autonomie du prolétariat et l'action directe. Mais le mérite de son application ciblée contre la force révolutionnaire du prolétariat mondial insurgé des années 1917 /1919 et pour sa canalisation vers le frontisme revient au léninisme au pouvoir (1918-1923) et à la propagande marxiste-léniniste qui s'ensuivit. Le raffinement suprême dans la liquidation de la force révolutionnaire est précisément sa transformation historique et son embrigadement dans le front unique, puis le front populaire, le front national et, pour finir, sa soumission à la guerre impérialiste et son massacre généralisé.

Depuis lors, pour assurer sa domination, la dictature du capital, la démocratie, crée toujours l'épouvantail du fascisme afin de s'assurer une légitimité antifasciste et liquider toute expression autonome sur base d'un front (qui comme tout front populaire inclut le terrorisme d'État). Les physionomies ou appellations peuvent varier mais toutes les formes de domination et liquidation du prolétariat autonome utilisent les bases de la social-démocratie et leur perfectionnement effectué par Lénine et ses différentes et nombreuses variantes.

LE TERRORISME D'ÉTAT CONTRE LE PROLÉTARIAT

Dès le départ, la contre-révolution a dissimulé le fait que la terreur " rouge " appliquée sous Lénine n'était pas principalement dirigée contre la bourgeoisie mais contre le prolétariat. Ceci est la conséquence logique du programme de développement du capitalisme appliqué dès le début par Lénine et les siens : la défense des intérêts élémentaires du prolétariat s'oppose toujours à la politique capitaliste. C'est pourquoi, bien qu'on réprime également certains secteurs de la bourgeoisie et autres partis capitalistes, de plus en plus de forces bourgeoises seront cooptées ou neutralisées et le terrorisme d'État s'appliquera massivement contre le prolétariat rural et urbain.

Dès la création de la Tcheka en décembre 1917, l'ennemi est désigné : " le sabotage et la contre-révolution " ; visant au premier chef tous ceux qui s'opposent à la politique nationaliste des Bolcheviks et sabotent le développement de l'organisation capitaliste et taylorienne de la production. La traduction exacte du terme Tcheka est : " commission extraordinaire panrusse pour lutter contre la contre-révolution, le sabotage et la spéculation ".

Plus la politique nationaliste et impérialiste se réaffirme, et plus s'élargit la cooptation au sein de l'appareil d'État d'anciens fonctionnaires et militaires tsaristes et d'anciens bourgeois pour gérer le capital, plus la répression contre le prolétariat s'accroît. Si les premières victimes du terrorisme d'État, particulièrement parmi le prolétariat agricole, se produisent en pleine guerre civile (entre la terreur blanche et la terreur rouge) et si l'on peut prétexter ou alléguer une grande confusion dans le conflit entre deux projets capitalistes, c'est ensuite dans le secteur économique que se concentre le terrorisme d'État, dans la répression contre toute tentative prolétarienne de vivre moins mal. Sont accusés de spéculation, de sabotage et de contre-révolution tous ceux qui échangent de la nourriture, qui résistent aux réquisitions, qui obtiennent un morceau de viande, tous ceux qui font grève à l'usine, qui résistent au recrutement forcé dans l'armée et, de manière générale, tous ceux qui prônent la lutte contre les mesures d'intensification de l'exploitation que le léninisme imposent contre les intérêts prolétariens. Mais ce sont ceux qui appellent ouvertement à la résistance contre la politique clairement bourgeoise des Bolcheviks, et particulièrement ceux qui, comme ils l'ont toujours fait, continuent d'agir de manière organisée contre l'État, qui sont réprimés de la façon la plus sélective et la plus violente. Les partis et groupes les plus réprimés par le tsarisme sont les premiers à être réprimés par les Bolcheviks qui, il ne faut pas l'oublier, peuvent compter sur la collaboration de nombreux anciens officiers tsaristes, sur des militaires expérimentés. Dans de nombreux cas, les militants révolutionnaires sont enfermés dans les mêmes prisons et les mêmes cachots que ceux où ils étaient jetés à l'époque du Tsar.
Dès la création de la Tcheka en décembre 1917, sous la direction de Dzerjinski (ex-S.R. de gauche), la répression devient terrible, tant qualitativement que quantitativement: la torture se généralise dès le départ ainsi que la politique de disparitions et de liquidation physique des personnes. Contrairement au mythe, c'est sous Lénine que l'Union Soviétique a connu la période de répression ouverte la plus massive de son histoire, par le nombre de morts directs.

Différentes sources coïncident pour affirmer que, durant ce qu'on considère officiellement comme l'époque de la Terreur, c'est-à-dire une période de 18 mois s'étendant de septembre 1918 à janvier 1920, il y eut un million et demi de morts. La déclaration du Comité Central de l'Exécutif des Soviets du 2 septembre 1918 légitimant ce qu'il nommait la " terreur de masse " et qui dans la pratique fut la terreur contre les masses, avait été approuvée au départ pour lutter contre les opposants à la paix de Brest-Litovsk, particulièrement contre la rébellion ouverte des Socialistes- révolutionnaires de gauche. Elle se poursuivait contre tous ceux -taxés d'" agent de la bourgeoisie "- qui appelaient à continuer la révolution (en prônant la " révolution permanente " ou la " troisième révolution "), comme les Bolcheviks insurrectionnalistes l'avaient fait jusqu'en octobre 1917, en opposition à la majorité des Bolcheviks (opposée à l'insurrection, à la révolution socialiste et soutenant le gouvernement provisoire).

Les Bolcheviks déclaraient que la révolution était terminée, qu'il fallait maintenant travailler et collaborer à la reconstruction avec les différentes forces du capital et de l'État mondial. Un peu plus d'un mois plus tard, Lénine s'en justifiait dans la Pravda : " Lorsque les gens nous reprochent notre cruauté, nous nous demandons comment ils peuvent oublier les principes les plus élémentaires du marxisme " (publié le 26 octobre 1918). Si pour justifier l'injustifiable, Lénine se prend pour le plus grand interprète de Marx sur terre, il est logique que Djerzinsky, le premier chef de la Tcheka, déclare que " la contrainte prolétarienne sous n'importe quelle forme, en commençant par la peine capitale, constitue une méthode pour créer l'homme communiste ".

Un an et demi plus tard, lorsque l'État décide de supprimer la peine de mort (interdiction officielle, surtout de façade et de toute façon maintenue pour les cours martiales : on a ainsi déporté vers les zones de front les condamnés à exécuter), il le fait afin de pouvoir utiliser toute la force de travail disponible et la mettre au service du développement économique. On consolide ainsi l'idéologie léniniste de l'indispensable développement du capitalisme comme étape vers le socialisme, on applique le " génial " slogan de Lénine qui dit que le socialisme c'est " le pouvoir des soviets et l'électrification de la campagne ". L'application stricte du travail forcé est nécessaire à la réalisation des tâches démocratiques bourgeoises dans un pays en ruines. Par l'idéologie et la terreur d'État, on imposera au prolétariat l'effort productif maximum.

Les camps de travail forcés commenceront à fonctionner dès 1918, année où plusieurs camps sont créés. Le 8 août 1918, Trotsky rédige et signe, en tant que commissaire du peuple à l'armée et à la marine, un ordre du tribunal révolutionnaire de guerre dont voici un extrait : "Le camarde Kamenchikov, que j'ai nommé commandant de la garde chargé de protéger la ligne de chemin de fer Moscou-Kasan, a donné l'ordre de créer des camps de concentration à Murom, Arsamas et Swiachsk. Dans ces camps ont été internés tous les agitateurs troubles, les officiers contre-révolutionnaires, les saboteurs, les spéculateurs, les parasites, à l'exception de ceux qui ont été fusillés séance tenante sur les lieux de leur crime, ou qui ont été condamnés à d'autres peines par le tribunal révolutionnaire." En 1920, huit camps de concentration supplémentaires seront ouverts. En 1922, la direction de la police politique en contrôlera cinquante-six. Au même moment, la condamnation aux "travaux forcés", défendue par Lénine et Trotsky, continuera à se généraliser jusqu'à se transformer en condamnation spécifiquement destinée à "ceux qui ne veulent pas travailler et [aux] saboteurs", c'est-à-dire la résistance prolétarienne. Avec ou sans peine de mort officielle, et en plus des exécutions officieuses ou relevant de la loi martiale, les condamnés crèvent du régime d'incarcération dans les camps, du climat extrême des régions délibérément choisies à cet effet, de la privation de nourriture, des tortures contre la moindre désobéissance et évidemment du travail forcé... "L'obligation, et par conséquent la coercition, est la condition indispensable du réfrènement de l'anarchie bourgeoise..."

Sans les formes de coercition gouvernementale qui constituent le fondement de la militarisation du travail, le remplacement de l'économie capitaliste par l'économie socialiste ne serait qu'un mot creux... Sans obligation du travail, sans droit de donner des ordres et d'exiger leur exécution, les syndicats perdent leur substance, car ils sont nécessaires à l'État socialiste en édification, non afin de lutter pour de meilleures conditions de travail... mais afin d'ordonner la classe ouvrière pour la production, afin de la discipliner, de la répartir, de l'éduquer... en un mot, d'incorporer autoritairement, en plein accord avec le pouvoir, les travailleurs dans les cadres du plan unique." (Trotsky - Terrorisme et communisme, 1920) A la mort de Lénine, les prisons que les prolétaires avaient vidées en 1917 renferment dans leurs immondes entrailles 87.800 prisonniers politiques, dont déjà un grand nombre de militants ayant participé à l'insurrection d'octobre, y compris des militants de la gauche communiste du parti bolchevique lui-même.

L'appareil politique, la terreur de l'État et les camps de travail deviennent ainsi la clé de la contre "révolution russe" et du développement du capitalisme (que Lénine et Radek appelleront "socialisme en un seul pays", expression officialisée au 6° Congrès en 1928, théorisée par Boukharine et perpétuée par Staline). Lors du second anniversaire de 1917, la Pravda écrit fièrement : " 'tout le pouvoir aux soviets' s'est transformé en 'tout le pouvoir aux Tchekas' ".

LES PREMIERS PAS DU TERRORISME D'ÉTAT

La première action de la Tcheka sera d'écraser une grève d'employés et de fonctionnaires à Petrograd. La première grande rafle aura lieu dans la nuit du 11 au 12 avril 1918 contre des organisations qui se définissent anarchistes, et surprendra par une dureté inusitée. Lors de cette rafle, plus de 1.000 flics de la Tcheka prendront d'assaut 20 maisons d'anarchistes de Moscou, emprisonneront 520 personnes, dont 25, accusées d'être des "bandits", seront assassinées. Cette appellation sera par la suite couramment utilisée contre les militants qui continuent à lutter contre le capitalisme et l'État. Le nombre de tchékistes passera de 120 en décembre 1917 à 30.000 un an plus tard.

Quel est le sens d'une " provocation " ? Celui qui provoque s'attend à une réaction proportionnée à l'ampleur de la provocation. La loi El Khomri sera une ultime provocation, qui appelle une réponse à la mesure du scandale. Dans ce contexte, on ne saurait la réduire à une énième réforme dont il s'agirait simplement d'exiger la " refonte ", ou même " l'abolition ". Il y a là plutôt un saut qualitatif qui se joue. Le système de la valeur accumulée montre son vrai visage, et il faudrait savoir saisir cette occasion.

L'inconscient des agents d'entretien du système républicain est un vaste champ de ruines que nous pourrions explorer. Ici, des idéaux de jeunesse abandonnés, des renoncements, des abdications. A l'endroit où ils se trouvent, règne en maître une " double pensée " (Orwell) en laquelle il s'agit de formuler, sur un mode phatique, des prescriptions technocratiques désincarnées dont on a pleinement oublié la signification proprement " humaine ". Leur connexion sociale se résume à l'analyse quantitative de " courbes " ou de " graphiques ", de " sondages " ou de " statistiques ", qui n'a plus rien de tangible. Une parole émerge alors, au sein de ce marasme pathétique : la " vertu " de ce système, nous disent-ils, correspond à la nécessité de piétiner ceux qui permettent son fonctionnement. Et soudainement, ils nous délivrent, indirectement mais certainement, une amère vérité, que nous avions préféré ne plus voir : le système en question, pas une seule seconde, n'a pour finalité la prise en compte et la reconnaissance positive de ses membres laborieux.

Les deux options, bien sûr, ne s'excluent pas mutuellement. D'abord, dans un contexte qui n'est pas encore révolutionnaire, il faut bien sûr défendre les droits des travailleurs s'ils sont menacés, dans la mesure où, tant que le capitalisme n'a pas été détruit, il faut pourtant bien vivre, et ce dans les meilleures conditions possibles. Mais il devrait être possible aussi, et même nécessaire il me semble, de tenir ensemble les deux finalités : dans le temps où nous défendons les droits des salariés, dans le temps où nous tentons de réduire les inégalités au niveau de la distribution des marchandises et de la valeur, dans le temps où nous souhaitons éviter que la politique politicienne produise des dégâts irrémédiables, nous pourrions préparer l'avènement d'une société en laquelle seraient abolis le travail, la propriété privée des moyens de production, la marchandise, la valeur, et l'État. La focalisation présente sur la loi El Khomri (qui n'est pas qu'un prétexte, mais plutôt un détonateur) ne se priverait pas d'un horizon révolutionnaire, et d'un projet post-capitaliste.

Autre enseignement : le travail ne vaut pas en tant qu'il produit des valeurs d'usage concrètes, susceptibles d'avoir une utilité sociale concrète et vertueuse, mais il ne vaut qu'en tant qu'il permet une " croissance " quantitativement et abstraitement appréhendée. Avec la loi El Khomri, c'est l'idée de " travail en général ", de travail " tout court " qui émerge : peu importe votre activité, la manière dont vous vous reconnaissez en elle, et la manière dont elle sert le bien commun ; ce qui importe, c'est d'abord le fait qu'elle soit activité salariée productrice de valeur abstraite. Car la " croissance " qui inquiète tant les Politiques n'est elle-même qu'un enjeu désincarné, par-delà tout projet raisonnable ou authentiquement humain.

La loi El Khomri nous dévoile l'être de l'État républicain en régime capitalise. Sachons retenir cette leçon. Quelle est cette leçon ? L'État n'est plus que le gestionnaire du capitalisme. Ses finalités (productivité, compétitivité) peuvent toutes être ramenées à la notion de profit (profit qui concerne une infime minorité de la population). La manière dont il définit sa gestion du tout social renvoie à une façon de privilégier systématiquement un ensemble d'intérêts privés négateurs du bien-être commun. La " double pensée " qu'il porte consiste à faire passer certains enjeux vagues et mal définis (croissance) pour des questions concernant quelque " intérêt général " abstrait et immédiatement séduisant. Mais tout universel abstrait, pourtant, recouvre un particulier concret à tendance totalitaire se faisant passer fallacieusement pour le tout là où il n'est qu'une partie non représentative de ce tout. Avec des lois comme la loi El Khomri, l'État républicain nous fait un aveu : pour lui, la liberté n'est jamais que la liberté d'entreprendre (ou de consommer) ; mais cette liberté est le contraire de la liberté politique au sens strict, qui est une liberté positive en actes et en paroles ; pour lui, l'égalité est une égalité quantitative qui concerne la sphère de la circulation des biens ; mais cette égalité repose sur le principe inégalitaire par excellence (l'exploitation). Prendre acte de cet aveu, c'est prendre acte d'un fait important : l'État qui affirme lui-même la nécessité de défendre les principes démocratiques est en train d'affirmer lui-même qu'il revendique sa propre abolition, dans la mesure où il défend le contraire de la démocratie. Telle est la conséquence de la " double pensée " en milieu démocratique : les " représentants " au pouvoir exigent eux-mêmes, certes inconsciemment, qu'on les renverse, et que l'on fasse cesser leur mascarade. S'ils étaient conséquents, et s'ils comprenaient réellement ce que signifie leur défense de la " démocratie ", ils voudraient eux-mêmes ne plus gouverner, et reconnaîtraient la légitimité de tout mouvement de désobéissance civile. Sur ce point donc, écoutons-les, et soyons conformes à leur souhait inconscient : abattons leur système, puisqu'ils paraissent tant le désirer (quoiqu'ils ne le sachent pas eux-mêmes...).

Il serait absurde de vouloir sauver ce qu'on appelle " l'économie réelle " en s'attaquant à la loi El Khomri. Car ce qu'on appelle idéologiquement " économie réelle " en milieu capitaliste est en réalité le règne de l'abstraction, la négation de toute qualité et de tout projet conscient. L'" économie réelle ", c'est le mouvement tautologique et autoréférentiel AMA' (Argent-Marchandise-Davantage d'argent). Le capitaliste achète des facteurs de production (AM), puis voit sa valeur de départ augmenter (A') dans la mesure où le travailleur a effectué un surtravail. Dans ce procès, c'est l'argent en tant qu'abstraction quantitative qui est au départ et à l'arrivée du mouvement. Ne compte que l'abstraction en tant qu'abstraction. Le fait que les produits du travail aient une certaine utilité sociale (ou inutilité) ne compte absolument pas ; le fait que le travailleur se " reconnaisse " dans son travail, ou dans sa fonction sociale, ne compte absolument pas, car il n'est jamais qu'un agent de la valeur, une partie aliquote d'un tout numériquement défini. La croissance, donc, que promeut l'État gestionnaire du capitalisme, cette croissance qui concerne quelque " économie réelle " confusément appréhendée, n'est en réalité que la négation d'une dimension concrète et consciente (soit réelle) dans les sphères de la production et de la circulation. Si le mouvement qui s'oppose à la loi El Khomri ne remet pas en cause ces règles du jeu (l'argent pour l'argent, en l'absence de tout contrôle conscient des sphères économique et sociale), s'il ne s'agit que de rendre " plus vertueux " le système du salariat, ou de la valorisation des biens, nous n'aurons pas su nous situer à la hauteur du scandale et de l'aveu (auto-dénonciation) dont il est ici question.

Certains " penseurs officiels " du mouvement parisien ne sont pas à la hauteur du scandale. Lordon, en se focalisant trop souvent sur la dénonciation du système " pernicieux " de la finance, indique qu'il se satisferait très bien d'ajustements cosmétiques (donner plus de pouvoir à l'État, régulation des flux financiers, etc.). Mais la finance n'est jamais que la manifestation, en superficie, des folies provoquées par ladite " économie réelle " (AMA'). Déplorer les " ravages " de la finance sur un mode indigné est stérile et inefficace (et cela peut même donner lieu à un antisémitisme rance). La finance ne produit des ravages que parce que " l'économie réelle" est en elle-même folle et absurde (elle est un monde qui marche sur la tête, un système qui inverse la fin et les moyens). La finance ne produit ce qu'elle produit que parce qu'elle est dépendante d'une sphère productive en elle-même folle et absurde : système du travail abstrait, de la valeur, et de la marchandise. Donc si l'on déplore la folie financière (chose stratégiquement dangereuse), on est en train de dénoncer les catégories du travail, de la valeur, de l'argent, de la marchandise. Mais alors, autant s'en prendre immédiatement à la racine du problème, et commencer par déconstruire ces catégories naturalisées par les économistes " bourgeois " (chose que Lordon, toujours inconséquent, ne fait pas sérieusement).

Un mouvement de lutte radicale ne doit pas s'approprier les catégories établies par le système qu'elle combat pour simplement viser leur " purification ". Elle doit créer de nouveaux points de vue. Car c'est au sein de la logique de ces catégories que se situe le point critique : par exemple, la logique de la valeur comme fin en soi, inséparable de la catégorie du travail comme abstraction, produit une totale absence de contrôle de la part des gestionnaires de la production ; ceci est en soi une pourriture du système, et ce n'est pas en " modifiant " de l'intérieur de telles catégories que l'on pourra sortir du marasme que nous déplorons (ceci pose, par exemple, de façon très précise, un problème écologique de premier ordre : l'automouvement de la valeur, qui rend impossible toute limitation consciente de la production, nous engage vers une fuite en avant désastreuse écologiquement parlant). Les communistes " traditionnels ", en s'engageant dans le mouvement, voudraient aujourd'hui faire passer leur petit message : il s'agirait de revendiquer une distribution plus " égalitaire " des catégories capitalistes (valeur, marchandise, argent, travail). Autant dire qu'il s'agirait d'embourgeoiser les prolétaires (mais alors, ils ne seront plus jamais susceptibles de lutter par la suite). En nous réappropriant de la sorte les catégories capitalistes, nous ferions vivre l'esprit capitaliste d'une façon dangereuse, soit cet esprit par lequel aucun contrôle humain dans la sphère économique n'est possible. Trop de " communistes " aujourd'hui font vivre l'esprit du capitalisme (Mélenchon, NPA, Friot, etc.). Etre à la hauteur du scandale et de l'aveu que constitue la loi El Khomri, ce serait donc critiquer radicalement les catégories de base du capitalisme, plutôt que de revendiquer leur " purification ", dans la mesure où leur caractère fondamentalement destructeur et inconscient aurait été dévoilé.

Bernard Friot, de son côté, propose précisément un système de la valorisation et du salariat qui serait " purifié ". Il ne remet pas en cause le système de la valeur ou du salariat, mais tend au contraire à les magnifier. Par ailleurs, en maintenant une logique étatiste, dans son utopie niaise et irréalisable, il oublie que la logique de l'État, historiquement, est celle des Etats-nations. Il n'y a pas d'étatisation sans nationalisme. Et, par ailleurs, il n'y a pas de nationalisme en dehors du cadre du libre-échange. Les Etats-nations se sont constitués dans le cadre d'une économie de marché qui tendait à se mondialiser, dans laquelle les Etats, partenaires ou concurrents, devaient souscrire aux injonctions associées à l'accumulation de la valeur. Il est proprement impossible, dans cette mesure, de proposer une remise en cause des règles du jeu capitaliste dans un cadre étatique, c'est-à-dire dans un cadre nationaliste. C'est bien là l'écueil de tout " communisme réformiste ", s'il est possible d'employer ce terme : en dernière instance, les règles du jeu productiviste sont admises, et l'on se contente de modifier superficiellement un système qui dès lors verra ses aberrations et ses folies, souterrainement, se consolider. Par ailleurs, Bernard Friot, en réhabilitant parfois une méritocratie inégalitaire rance (les plus diplômés seront les mieux rémunérés, dans le cadre de son concept de " salaire à vie "), ne retient pas même les leçons de Bourdieu, si bien que, même sur le terrain de l'égalitarisme, il ne tient pas vraiment la route. Ce ne peuvent être de tels individus, trop bien installés dans une institution qui ne voit pas en eux un bien grand danger, qui pourraient porter un discours alternatif à la mesure des enjeux soulevés par le mouvement de lutte sociale contre la loi El Khomri.

Je n'ai fait ici que parler en mon nom. Et, si je dis " nous ", c'est que j'ai cru, en dialoguant avec certains camarades, qu'il pouvait y avoir des préoccupations communes. J'assume néanmoins mes propos en première personne, et considère que ce " nous " est plus une communauté que je souhaite qu'une réalité figée et définitive.
Personnellement, j'aimerais me situer à la hauteur du scandale et de l'aveu que dévoile la loi El Khomri. Cela signifie pour moi : m'insérer dans la lutte en revendiquant l'abolition du travail, de la valeur, de la marchandise, de l'argent, et de l'État, pour préparer une société où l'auto-organisation et la démocratie directe régneraient.

L'Euro, le Tour de France, on a été servi... mais quand on croit que c'est fini, c'est reparti, et c'est maintenant au tour des Jeux olympiques de prendre le relais. Du 10 juin au 10 juillet, durant 30 jours, l'Euro 2016, championnat d'Europe UEFA de football, a pris tout l'espace médiatique et occupé le centre d'une dizaine de villes en France. Les supporters, pourtant minoritaires, ont envahi le cœur de la cité en s'octroyant tous les droits, s'accaparant toute l'attention, envahissant tout l'espace. Et pendant ce temps la contestation n'était plus admissible par les pouvoirs en place, les manifestations ont été chassées du centre-ville, réprimées et parfois interdites.
Pour les matchs internationaux, tout semble autorisé aux insupportables supporters à condition qu'ils se conforment aux vociférations et gesticulations qui sont propres à leur rôle. Cette ivresse passagère refonde et renforce une identité nationale en décrépitude. Toute la lourdeur des conflits de la société est ainsi détournée et focalisée sur le concurrent qu'il faut battre et éliminer, l'adversaire étranger qu'il s'agit d'écraser.

À ce niveau de compétition, le sport n'est plus un amusement d'enfant, mais un business intransigeant. Il s'agit toujours d'une épreuve difficile où la concurrence est féroce et dont le seul but est de gagner sur les autres, la victoire à tout prix. L'équipe gagnante est une entreprise qui fait des affaires, la compétition est son marché, les matchs des opportunités et l'adversaire une menace. Sa stratégie est d'éliminer la menace.
De partout le sport est présenté comme une évidence, une activité naturelle positive. "Le sport est l'impensé autant que l'incritiqué des temps contemporains"(Robert Redecker, Le sport contre les peuples, 2002). Ce qui nous conditionne n'est jamais perçu comme tel. Notre aliénation ne nous est pas perceptible.

Le sport a toujours été l'activité préférée développée par les dictatures et les fascistes, " au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes " (Jacques Ellul). L'institution sportive est un appareil efficace qui répand massivement une idéologie réactionnaire, " le paradigme de l'idéologie fasciste" (Michel Caillat). On y retrouve la hiérarchisation, la sélection de l'élite, l'obsession de la pureté, la mobilisation de masse, l'omniprésence de la propagande, la glorification de la jeunesse, le culte des forts et de la virilité, l'exaltation de l'effort, l'apologie de la souffrance, la diabolisation de la fainéantise, l'idolâtrie du surhomme, l'exacerbation des passions chauvines, nationalistes et racistes.

Le sport n'est pas un jeu, mais une activité physique fortement réglementée basée sur l'effort, le renoncement au plaisir, le travail, le rendement, la compétition, le record, le dopage et l'absolue nécessité de la victoire. Le corps du sportif mercenaire est chosifié, transformé en chair à record, en marchandise compétitive, encaserné et drogué. Cette compétitivité sportive fonctionne à l'image du système marchand. "Le sport reflète le fondement des rapports de production capitalistes ainsi que leurs principes structurels de fonctionnement. À travers lui, l'idéologie dominante est perpétuellement et sournoisement distillée à haute dose : individualisme, apologie de la compétition, du rendement et du dépassement de soi, mythe du surhomme et de la croissance ininterrompue des performances" (Michel Caillat, Le sport n'est pas un jeu neutre et innocent, 2008). À l'image du sport, le moteur même de la survie sociale d'aujourd'hui est construit sur la guerre des uns contre les autres, seul contre tous. La loi de la compétition est le dogme de cette société. La compétition est une nuisance sociale où l'autre devient un obstacle à supprimer, l'ennemi à vaincre, où il s'agit de gagner en fabriquant des perdants.
"L'idée selon laquelle, dans chaque secteur, dans chaque discipline, il faut qu'il y ait un premier, un deuxième et un troisième est une aberration. La compétition, c'est la volonté d'être meilleur qu'autrui, de le dépasser. Quitte à tout faire pour le détruire. Dans le domaine du sport, la compétition engendre le dopage, les pots-de-vin. Elle transforme des êtres humains en une nouvelle espèce, intermédiaire entre les humains et les monstres"(Albert Jacquard, Je suis absolument contre la compétition, L'Express-l'Expansion le 12/09/2013).

On a besoin des autres pour se construire. C'est la différence de l'autre qui enrichit mon évolution dans la société en la rendant plus complexe. Ce sont les autres qui me font exister. "Je suis les liens que je tisse" (Albert Jacquard, Éloge de la différence, 1981).
Quand on est en compétition on ne tisse plus de liens on les détruit. Toute compétition est un suicide social, une entreprise de déconstruction où les gagnants sont les plus conformistes et les plus antisociaux, car ils détruisent ce qui nous relie les uns aux autres.

Le sport est l'opium du peuple, il n'exprime que la soumission à l'ordre établi. "Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d'une société sans projet" (Marc Perelman, Le sport barbare, 2008).
L'entreprise football, par son conditionnement massif, ses slogans répétitifs, son affairisme publicitaire, sa fureur nationaliste, est une servitude volontaire qui envahit tout l'espace public dans "une vaste opération de chloroformisation des consciences"(Quel Sport ? n° 30/31). L'unanimisme tapageur de cet empire affairiste et mafieux n'autorise que des comportements de supporters chauvins, spectateurs exaltés, abrutis et asservis. Cette entreprise de diversion et d'enfumage permet de dissimuler la dégradation des conditions de notre survie, et une misère sociale effrénée.
"Derrière le matraquage footballistique de l'espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, le chômage, l'exclusion, la précarité et l'aliénation culture de larges fractions de la population invitée à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n'est donc pas simplement un "jeu collectif", mais une politique d'encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l'individu dans la masse anonyme, c'est-à-dire le conformisme des automates"(Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le football, une peste émotionnelle, 2006).

L'exploitation du travail, sa marchandisation est une aliénation de l'activité humaine. Le temps du non-travail, c'est-à-dire celui des loisirs et de la culture de masse est le domaine de la crétinisation volontaire, de l'automutilation librement consentie. Le sport est le pilier de cette culture qui n'en est pas une et n'est en fait que l'expression de son absence, affirmation ostentatoire de sa soumission à une conformité normalisée.
"La saturation de l'espace public par le spectacle sportif atteint aujourd'hui des proportions démesurées. (...) Le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l'abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l'infantilisation des foules solitaires"(Jean-Marie Brohm, Le spectacle sportif, une aliénation de masse, Mediapart 2013).

Clos sur lui-même, le stade, centre et ciment de la communauté, agrégateur de solitudes, est un espace de concentration où chacun est tout le monde. C'est une masse en fusion, l'unité sonore d'un monde sourd à lui-même, l'assourdissement devenu réalité. "L'institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s'épanouit. La diffusion et l'emprise planétaire du sport, l'olympisation du monde vont accompagner l'expansion impérialiste du système capitalisme" (Jean Marie Brohm, Le sport, l'opium du peuple, 1996).
Le sport c'est la mort des feignasses, l'apologie de l'effort et du sacrifice, l'adoration du travail dans le respect des règles et la servitude à l'ordre en place. Le sport n'est plus que spectacle, publicité suprême du corps marchandise, image de l'adhésion totale à la marchandisation de la vie.

La réédition de l'ouvrage classique de Constantin Sinelnikoff, paru aux éditions François Maspero en 1970, illustre à sa manière l'étrange destin de Wilhelm Reich. Longtemps censuré ou ignoré par les milieux universitaires, les psychanalystes et les intellectuels conformistes, le nom du théoricien de la politique sexuelle révolutionnaire (Sexpol) fit en France une apparition fulgurante en Mai 68 en tant que figure emblématique de la " révolution sexuelle " (1). À vrai dire, il n'était pas complètement un inconnu au milieu des années 1960. Aussi bien en Allemagne où les étudiants anti-autoritaires avaient largement diffusé ses textes de combat, qu'en France même, puisque divers militants d'extrême-gauche avaient traduit l'essentiel de son oeuvre dans des éditions plus ou moins pirates (2) et popularisé les principaux thèmes de sa pensée (3).

Mais c'est surtout l'explosion libertaire de Mai 68 qui redonna à la critique reichienne de la répression sexuelle (4) une actualité pratique au sein de la jeunesse lycéenne et étudiante et dans divers mouvements contestataires qui entendaient politiser la vie quotidienne et, fait plus étonnant peut-être, au sein des différentes associations de psychanalyse. Celles-ci assistèrent en effet avec stupeur et irritation au retour du refoulé : la réhabilitation fracassante d'une personnalité importante du mouvement psychanalytique dans les années 1920, avant sa rupture avec Freud dix ans plus tard et son exclusion de l'Association psychanalytique internationale en 1934.

Les gardiens du dogme freudien se mobilisèrent alors, comme trente ans auparavant, en un véritable front unique pour stigmatiser une fois encore la " dissidence reichienne ", son " éclectisme théorique ", sa " politisation outrancière ", son " utopie communiste ", son " biologisme ", sa " négation de l'inconscient et de la sexualité infantile ", sa " confusion entre refoulement et répression ", son " prosélytisme orgastique " et, pour finir, évidemment sa " psychose délirante de persécution ". Tandis que les psychanalystes orthodoxes psychiatrisaient la personnalité de Reich (5), en utilisant le procédé classique de psychologisation du politique pour mieux dépolitiser le psychologique, les " marxistes " officiels, staliniens ou mao-staliniens, vouaient le théoricien du freudo-marxisme aux gémonies. L'histoire des années 1930 se répétait ici aussi. Les intellectuels liés au Parti communiste français, mais aussi la meute des lacaniens mondains fascinés par le " père-sévère " Mao, récitaient en choeur le catéchisme inventé par Georges Politzer qui avait soutenu en 1933 que le freudo-marxisme n'était " qu'un masque grossier pour l'attaque contre-révolutionnaire contre le marxisme " (6).

La cohorte des chiens de garde du stalinisme français sonnait ainsi l'hallali théorique contre Reich dans des amalgames dignes des belles heures du jdanovisme. Réduisant son oeuvre à la " mystique cosmique de l'orgone ", trois idéologues de service expliquaient ainsi la ligne orthodoxe : " Il faut lire Reich dans sa totalité pour comprendre à quel point il est d'un bout à l'autre cohérent avec son délire : délire qu'il faut entendre non pas comme une folie néfaste, mais comme la fabrication d'une idéologie individuelle, totalement singulière, et ne pouvant être entendue qu'à force de compromissions (...). Placer Reich dans la foulée de l'anarchisme individualiste est entièrement justifié : c'est son vrai domaine, tout à fait spécifique, mais sans commune mesure ni avec le marxisme ni avec la psychanalyse " (7). Certaines pythonisses du " marxisme-léninisme ", se réclamant de Mao et de Lacan, balayaient d'un revers de main " les déviations syncrétiques du "marxo-freudisme", voué par définition à un lamentable échec " (8), ou déclaraient avec superbe que le " freudo-marxisme n'existe pas et n'a jamais existé. Ce terme de dénigrement de la part des marxistes et des idéologues bourgeois vise en fait à rendre impossible l'articulation entre matérialisme historique et dialectique, et pratique et théorie de l'inconscient freudien " (9). Une autre gardienne du temple regrettait enfin le " néo-reichisme exalté qui semble se propager sur le marché de la psycho-sociologie depuis Mai 68 " (10).

Les uns et les autres avaient surtout bien compris que les thèses critiques de Reich s'appliquaient parfaitement, malgré certains excès ou simplifications, aux organisations politiques du mouvement ouvrier et surtout aux États dits " socialistes ". Les organisations marxistes-léninistes sectaires et puritaines, mais aussi l'URSS, la RDA, Cuba, la Chine, et autres États prétendument " ouvriers " entraient de toute évidence dans le champ de la critique. Les thèses cardinales de la Psychologie de masse du fascisme, de la Révolution sexuelle, de la Fonction de l'orgasme trouvaient en effet dans la répression sexuelle, l'absolutisme bureaucratique, l'autoritarisme culturel, l'absence de démocratie, la misère psychologique de masse, la paranoïa xénophobe de ces organisations et régimes une vivante illustration contemporaine. Reich devenait donc - comme Herbert Marcuse - un dangereux gauchiste qu'il fallait disqualifier à tout prix, y compris par la calomnie (11).

Par un effet de symétrie paradoxale, les défenseurs inconditionnels de Reich tombèrent également au cours des années 1970 et au-delà dans le même travers de travestissement politique ou de dépolitisation de son oeuvre. Refoulant largement son combat pour la politisation de la question sexuelle (Sexpol), méconnaissant très souvent ses analyses pertinentes du fascisme et de la réaction religieuse, ignorant aussi que Reich s'était efforcé d'articuler la puissance contestataire, dialectique, du marxisme et de la psychanalyse et de l'appliquer à l'analyse des processus sociaux (12), scotomisant de plus en plus sa critique des institutions bourgeoises dominantes - État, famille, école, église, armée, partis, etc.-, de nombreux " reichiens " convertis à la bioénergie, à l'écologie personnelle et aux " communautés de vie ", édulcorèrent le contenu politique subversif de son travail pour en faire une sorte d'art de vivre et de jouir, un "souci de soi" hédoniste. Le mot d'ordre situationniste - " vivre sans temps mort et jouir sans entraves " - était ainsi vidé de sa substance révolutionnaire au profit d'une psychologie existentielle, d'une biothérapie, d'une végétothérapie, d'une orgasmothérapie, voire d'un mysticisme cosmique orgonomique (" énergie d'orgone cosmique ") - que certains baptiseront de manière assez lyrique " cosmocoït " (13). Centrés sur l'épanouissement de soi, la résolution pacifique des conflits, l'hygiène de vie, fréquemment aussi sur une quête spirituelle, ces néo-reichiens eurent tendance à privilégier l'éducation des enfants, le retour à la nature, la psychothérapie et la conversion des individus au détriment de la transformation radicale des rapports sociaux.

Celle réédition est donc précieuse pour comprendre l'ensemble de ces débats qui sont sans doute datés, mais sûrement pas dépassés, et concernent directement les questions de notre temps. Bien qu'il n'aborde que la période européenne de l'oeuvre de Reich - celle qui concerne la politique et l'économie sexuelles, la fonction sociale de la libido génitale, l'analyse caractérielle, le freudo-marxisme, la critique de la répression sexuelle, l'analyse de la psychologie de masse du fascisme et des mouvements mystico-religieux réactionnaires -, ce livre est aujourd'hui la meilleure introduction à la lecture de textes décisifs pour celles et ceux qui n'entendent pas simplement contempler le monde mais le transformer.

De toute évidence cependant, Reich ne saurait être réduit à ces seuls aspects sociologiques, anthropologiques ou politico-sexuels et ses textes ultérieurs consacrés à la biopathie du cancer, l'énergie d'orgone, la biophysique, les phénomènes énergétiques du cosmos (14), méritent aussi attention, même s'ils se situent dans une perspective différente que l'on pourrait qualifier de métaphysique pan-énergétique ou bio-cosmique. C'est d'ailleurs en prenant prétexte des spéculations vitalistes souvent confuses de Reich, de ses hasardeuses expériences orgonomiques aux États-Unis, mais aussi de ses idées de persécution et de " complot communiste " contre son oeuvre et sa personne (15) que de nombreux intellectuels, psychanalystes, psychiatres ou psychologues ont voulu disqualifier l'oeuvre tout entière de Reich.

Il reste pourtant que ses grandes intuitions freudo-marxistes possèdent aujourd'hui encore une réelle valeur heuristique, pour peu qu'on veuille les contextualiser correctement et confronter leurs formulations à l'évolution rapide et massive des moeurs depuis Mai 68. Les phénomènes fascistes classiques se sont complexifiés avec les intégrismes, l'islamisme radical, les idéologies nationalistes, les mouvements populistes. Le modèle de la famille patriarcale s'est affaibli avec le développement des familles recomposées ou monoparentales et maintenant des couples homosexuels. Les phénomènes autoritaires de contrôle des masses se sont insidieusement diversifiés avec l'industrie abrutissante du divertissement, le tourisme et l'opium du sport-spectacle. La libéralisation des moeurs et l'émancipation des femmes ont également ébranlé de nombreux interdits sexuels, la marchandisation généralisée de la sexualité et l'omniprésence des discours sur le sexe ont même fini par banaliser une forme de consommation sexuelle.

Peut-on encore dans ces conditions parler de peste émotionnelle, de répression ou de misère sexuelle ? Sans aucun doute si l'on actualise deux thèses centrales de Reich : le rôle de l'encadrement répressif des pulsions sexuelles, particulièrement de la libido génitale, dans le renforcement et la reproduction des institutions de domination, qu'elles soient politiques ou civiles ; le rôle subversif de la revendication du plaisir sexuel. Sur la plus grande partie de la planète, la sexualité reste soumise à l'oppression religieuse et familiale et n'est que rarement admise comme source individuelle autonome de plaisir. Dans les pays du monde capitaliste avancé, la libéralisation du sexe n'est effective que pour la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie urbaine, tandis que l'immense majorité des travailleurs des villes et des campagnes, particulièrement les femmes, continuent de subir les tabous de la morale traditionnelle. On doit alors constater, comme l'a souligné Adorno, que " la libération sexuelle n'est qu'apparente dans la société actuelle. (...) Le sexe, suscité et réprimé, orienté et exploité sous les formes innombrables de l'industrie matérielle et culturelle, est absorbé, institutionnalisé, administré par la société - pour mieux le manipuler " (16). Et cette instrumentalisation du sexe est toujours concomitante des diverses exploitations, oppressions et aliénations du moment, qu'elles soient économiques, politico-idéologiques, religieuses ou culturelles.

Le message de Reich reste donc aujourd'hui encore d'une brûlante actualité : une société qui prive de liberté l'immense majorité de la population ne saurait admettre une réelle liberté sexuelle. Lutter pour le droit au plaisir sexuel revient par conséquent à lutter pour l'émancipation sociale.

(1) Wilhelm Reich, la Révolution sexuelle. Pour une autonomie caractérielle de l'homme, Paris, Plon, 1968 (traduction de Constantin Sinelnikoff).

(2) Voir par exemple W. Reich, la Lutte sexuelle des jeunes, Paris, 1966, sans mention d'éditeur ni de traducteur. Celle brochure avait été en fait publiée en édition pirate à Paris par EDI et traduite avec une introduction de J.-M. Brohm. Elle fut rééditée en 1972 dans la Petite collection Maspero, n° 100, sous une version corrigée, avant d'être interdite... Voir la Bibliographie, page 293.

(3) Outre Constantin Sinelnikoff, à qui l'on doit plusieurs traductions de Reich, et Daniel Guérin, on mentionnera ici Boris Fraenkel qui fit connaître Reich, mais aussi Marcuse au sein des mouvements d'extrème-gauche en France (il fut par exemple l'un des traducteurs de Eros et civilisation. Contribution à Freud, Minuit, 1963). Deux numéros de la revue Partisans, éditée par Maspero, firent date sous la direction de Fraenkel : le n° 32/33 (" Sexualité et répression I "), octobre 1966, avec en particulier son article " Pour Wilhelm Reich ", et le n° 66/67 (" Sexualité et répression II "), juillet-octobre 1972.

(4) Mai 68 a aussi été préparé en milieu étudiant par la critique de la répression sexuelle. Voir par exemple la brochure éditée par les situationnistes à Strasbourg en 1966 : De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel, et de quelques moyens pour y remédier, qui cite élogieusement Reich, " cet excellent éducateur de la jeunesse ". Plusieurs fois rééditée, notamment par Champ libre en 1976, cette brochure a été à nouveau publiée par la revue Prétentaine, n° 4 (" Les situs expliqués aux enfants "), mai 1995.

(5) Voir par exemple Béla Grunberger et Janine Chasseguet-Smirgel, Freud ou Reich. Psychanalyse et illusion, Tchou, 1976, p. 95 : " Wilhelm Reich voulut, lui, faire des enfants des révolutionnaires et même faire la révolution par les enfants ". On voit le niveau de la polémique...

(6) Georges Politzer, " Psychanalyse et marxisme. Un faux contre-révolutionnaire, le "freudo-marxisme" ", in Écrits II. Les fondements de la psychologie, Éditions sociales, 1973, p. 280.

(7) Catherine B.-Clément, Pierre Bruno, Lucien Sève, Pour une critique marxiste de la théorie psychanalytique, Éditions sociales, 1973, pp. 105-106.

(8) Marie-Claire Boons, " La Lutte des classes dans le champ psychanalytique ", in Psychanalyse et politique (sous la direction d'Armando Verdiglione), Seuil, 1974, p. 130. Voir aussi sa contribution dans Marxisme-léninisme et psychanalyse, Maspero, 1975, qui est une sorte d'abrégé maoïste sur " l'incompatibilité organique entre marxisme et psychanalyse ".

(9) Philippe Sollers, " À propos de la dialectique ", in Psychanalyse et politique, op. cit., p. 29.

(10) Elisabeth Roudinesco, Pour une politique de la psychanalyse, Maspero, 1977, p. 123. En 1973 déjà, dans Un discours au réel. Théorie de l'inconscient et politique de la psychanalyse, Mame, 1973, Roudinesco avait mené une longue polémique contre Reich et la Sexpol. Entre-temps, promue historienne officielle de la psychanalyse, elle est devenue plus prudente et plus nuancée dans ses jugements. Voir l'article Wilhelm Reich, qualifié de " plus grand dissident de la deuxième génération freudienne ", in E. Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, 1977, p. 888.

(11) Certaines organisations trotskystes comme le PCI ou Lutte ouvrière eurent également - et ont encore - des réactions similaires de dénigrement, en assimilant Reich et Marcuse à la petite bourgeoisie "décadente" ou au " sexualo-sectarisme ". Sur ces questions, voir Jean-Michel Palmier, Sur Marcuse, UGE, 1968 ; Wilhelm Reich, UGE, 1969.

(12) Voir notamment : Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1974 ; l'Irruption de la morale sexuelle. Étude des origines du caractère compulsif de la morale sexuelle, Payot, 1974 ; les Hommes dans l'État, Payot, 1978.

(13) On trouvera une illustration de ces tendances dans la revue Sexpol, n° 18/19 (" Wilhelm Reich. Vingt ans après "), décembre 1977.

(14) la Superposition cosmique, Payot, 1973 ; L'Éther, Dieu et le Diable, Paris, Payot, 1973 ; la Biopathie du cancer, Payot, 1975.

(15) Voir Ilse Ollendorff Reich, Wilhelm Reich, Belfond, 1970 ; Luigi De Marchi, Wilhelm Reich. Biographie d'une idée, Fayard, 1973.

(16) Theodor W. Adorno, " Tabous sexuels et droit, aujourd'hui ", in Modèles critiques. Interventions-répliques, Payot, 1984, p. 79.

UNE FABRIQUE DE PERDANTS
Albert Jacquard, Interview, 2004

Les mécanismes médiatiques de nos sociétés nous contraignent à penser en permanence au sport en mettant tous les moyens en œuvre pour nous empêcher de le penser. Y penser sans le penser - ce mot d'ordre s'insinue dans tous les recoins de nos vies [...]. Chacun pense aux sports et aux sportifs dans l'oubli de la pensée, exactement comme si nous étions vidangés de toute conscience. Le sport est l'impensé autant que l'incritiqué des temps contemporains.

"Le sport est devenu l'opium des classes moyennes, la morphine des classes populaires. Mais si Marx jugeait que la religion était l'opium du peuple, du moins notait-il qu'elle exprimait aussi une " protestation contre la détresse ". Le sport n'exprime aucune protestation, seulement la soumission à l'ordre établi."

Le sport tire toujours sa grande et sa principale force d'une adhésion planétaire, une adhésion de tous ; le sport mobilise d'immenses masses coagulées dans les stades ou solidifiées devant les écrans de télévision (au foyer ou sur les places des grandes villes), des masses qui se déversent ensuite et se vaporisent dans les rues des villes pour fêter la victoire, leur victoire. Par le biais de ses structures locale, nationale, internationale, le sport s'est élevé à la hauteur d'un pouvoir mondial au sens d'une autorité qui tend à couvrir, surplomber et pénétrer toutes les activités d'une société en proie au plus grand désarroi. Le sport s'est constitué comme le fer de lance d'une armée en ordre de bataille vis-à-vis de laquelle, curieusement, ceux qu'il méduse sont écrasés par lui. Rouleau compresseur de la modernité décadente, le sport lamine tout sur son passage et devient le seul projet d'une société sans projet.

La Nation ce n'est plus un peuple mais une équipe; ce n'est plus un territoire mais le stade; ce n'est plus une langue mais les beuglements des supporters. De grandes poussées de nationalisme aiguës ont désormais lieu lors des compétitions sportives. L'engouement pour le sport, les foules compactes d'adhésion, les mobilisations de masse orientées - et sans précédent dans leur ampleur - auxquelles il donne lieu dans les rues des villes ou devant les écrans de télévision indiquent le niveau de régression atteint dans le pays des Lumières. Le déchaînement des supporters, chauffés à blanc, participe de la violence généralisée dont le sport est le garant. S'exhibent partout culte de la force, mépris des faibles, chauvinisme, racisme, xénophobie, antisémitisme, violences dans et hors les stades et brutalités sur tout les terrains. Le sport est la " nouvelle " école de la violence et du racisme puisque, d'abord, le seul but est de battre l'adversaire : l'" autre "; alors, malheur aux vaincus et malheur lorsque l'autre, par exemple dans le football, n'est pas tout à fait de la même couleur de peau. Et, surtout, le sport ne permet pas de contenir la violence ou de la canaliser, comme le croient certains intellectuels bien naïfs mais, tout au contraire, il la crée, la génère, l'entretient et la diffuse partout : le principal lieu de violence dans la société est aujourd'hui le stade et ses abords, espaces d'incubation sonore et visuelle de la masse, lieux de décharge d'une violence primitive.
Le sport légitime l'ordre établi, quel qu'il soit.

La contagion de la peste football qui se répand dans tous les milieux - y compris dans ceux qui avaient été épargnés jusque-là par les slogans débilitants de la "culture foot" et de ses produits dérivés (magazines, anthologies illustrées des champions, gadgets de supporters, etc) - est aujourd'hui un inquiétant indice de la régression culturelle généralisée. Dans le climat du populisme ambiant, avec son idéologie anti-intellectuelle et sa haine de la pensée, il n'est pas anodin que la conquête des âmes par l'opium football soit promue par certains passionnés des passions sportives comme une véritable cause nationale.

Aux thuriféraires de la "religion atletique" et du "culte de la performance", voici opposée la têtue réalité des faits. Censurées, occultées, refoulées, ces réalités, loin d'être de simples "déviations", "dénaturations" ou "dérives" comme le répètent à l'envi les idéologues sportifs, constituent au contraire la substance même du football-spectacle. Derrière le matraquage footballistique de l'espace public se profilent toujours la guerre en crampons, les haines identitaires et les nationalismes xénophobes. Et derrière les gains, transferts et avantages mirobolants des stars des pelouses, promues "exemples pour la jeunesse", se cachent les salaires de misère, le chômage, l'exclusion, la précarité et l'aliénation culture de larges fractions de la population invitées à applaudir les nouveaux mercenaires des stades comme naguère les foules romaines étaient conviées par les tyrans aux combats de gladiateurs. Le football-spectacle n'est donc pas simplement un "jeu collectif", mais une politique d'encadrement pulsionnel des foules, un moyen de contrôle social qui permet la résorption de l'individu dans la masse anonyme, c'est-à-dire le conformisme des automates.

Jamais dans le monde spectacle n'a produit un tel engouement, virant parfois à la furie, jamais sport n'a brassé autant d'argent ni suscité de telles constructions monumentales, Colisées des temps modernes destinés à accueillir le dieu Football. Le stade, " temple de la trêve " offre surtout à l'individu assujetti l'occasion de développer des comportements pathologiques qui peuvent aboutir au déchaînement physique le plus insoutenable. Loin de tout consensus, Marc Perelman analyse ici le spectacle du sport comme moyen de contrôle d'une population soumise et écrasée par un puissant et rigoureux ordre technique et organisationnel.

De même que Marx a dénoncé sans cesse les effets du machinisme capitaliste sur l'ouvrier, il nous faut aussi critiquer les effets sur l'individu de la pratique sportive telle qu'elle tend à s'établir de manière dominante : la compétition. Le sportif est enchainé à son activité, le sport l'aliène, le rive à ses mécanismes.
...le travailleur voit ses gestes rationalisés, ils deviennent une concrétisation, une cristallisation de l'espace, c'est-à-dire qu'ils sont canalisés dans l'espace, qu'ils sont codifiés. Cette rationalisation mécanique se retrouve dans le sport, qui est la rationalisation la plus extrême du geste naturel.

Si la sphère du travail exploité est le domaine de la répression pure, le domaine des loisirs, de la culture de masse est le règne de l'auto répression " librement consentie ".

La violence est pratiquée par de féroces hordes d'amoureux du football, des masses compactes de brutes déchaînées, souvent ivres, et très efficaces dans le dialogue par projectiles interposés avec les pouvoirs publics mais pour qui le football est une part décisive de leur vie, et le stade une famille, une maison. Les différentes expressions de cette violence - dopage, racisme, xénophobie, homophobie, chauvinisme - ressortissent d'une "violence interne", consubstantielle à la seule "logique compétitive" à laquelle le football est associé par toutes ses fibres. Et cette logique tient en des mots simples : affrontement, combat, heurt, collision entre joueurs d'équipes résolues à en découdre, triche.

Il faut maintenant penser le football tel qu'il est, et non pas tel qu'on l'imagine ou le fantasme. Ainsi, ce n'est pas la violence qui "gangrène" le football ; ce n'est pas non plus une minorité d'ultras qui contamine, mine de rien, de braves gens calmes et pacifiques ; et ce ne sont pas la mondialisation, la médiatisation ou encore la marchandisation qui le corrompent et souillent. La véritable gangrène qui infecte la vie de nos sociétés a pour nom le football ; et le stade est intrinsèquement le lieu où mijotent les futures explosions de violence parce que les lourdes rancœurs politiques et sociales amassées s'associent intimement au football, sont orientées par lui s'exprimant dans des chaudrons tout équipés à les recevoir, à les capter et à les amplifier jusqu'à les faire déborder dans la ville les transformant en colonnes guerrières.

La violence des supporteurs n'est pas que l'expression d'une détresse sociale ; elle est au cœur du projet du football qui est l'expression de cette détresse sociale ; les mouvements inquiétants d'exaltation et d'identification, de fureur nationaliste n'empoisonnent pas le football, le vrai poison a pour nom le football, le stade en sert de récipient, la ville en devient son territoire.

La saturation de l'espace public par le spectacle sportif atteint aujourd'hui des proportions démesurées. Contenu idéologique dominant, souvent exclusif même, des grands médias, des commentaires politiques, des ragots journalistiques, des conversations quotidiennes (y compris chez les intellectuels dits de gauche), le spectacle sportif apparaît comme une propagande ininterrompue pour la brutalité, l'abrutissement, la vulgarité, la régression intellectuelle et pour finir l'infantilisation des " foules solitaires " pour paraphraser l'ouvrage classique de David Riesman.

Dans une période de crise économique majeure où le chômage atteint des records en Europe la première mystification que favorise le sport-spectacle capitaliste est celle qui amène les classes populaires frappées par la paupérisation et la précarisation à s'identifier à des mercenaires multimillionnaires. En faisant rêver des millions de personnes sur les voitures de sport des " génies " du dribble et de la " passe décisive ", sur leurs salaires mirobolants, leurs tatouages, leurs looks, leurs coiffures branchées, leurs frasques nocturnes tarifées, la misérable storytelling footballistique contribue de manière massive à la lobotomisation qui gagne toute la société du spectacle. L'entreprise de déréalisation, d'évasion, de diversion des " merveilleuses histoires du football " ne peut avoir que des effets de dépolitisation, de détournement idéologique, de paupérisation culturelle au profit de l'ordre établi. La " passion " des sports où se déchaînent les " vibrations " de meutes [4] hystériques (olas, chants guerriers, bras et doigts d'honneur [5], trépignements furieux, hurlements vengeurs, appels au lynch, etc.) entraîne non seulement la régression émotionnelle et la fascination pour des spectacles futiles et dérisoires, sinon sanglants et dégradants, mais aussi la polarisation hostile des " commandos sportifs " (PSG contre OM...). Le sport qui est de nos jours la principale marchandise de l'industrie de l'amusement est donc une véritable économie politique de la crétinisation des masses." On a gagné " hurlent les cerveaux reptiliens en brandissant banderoles ultras, calicots débiles et canettes de bière. La " culture foot " de la délinquance en somme...

L'autre mystification, encore plus scandaleuse, est celle qui laisse croire que le sport est un facteur de " citoyenneté ", de " rapprochement ", de concorde civile. Or, les affrontements sportifs, surtout en football, dopés par les enjeux financiers extravagants et exacerbés par les rivalités nationales ou régionales, débouchent de plus en plus fréquemment sur de graves actes de violences sur les terrains (injures racistes, agressions délibérées, blessures) et sur des débordements criminels dans les gradins et autour des stades. Il suffit de suivre attentivement la chronique des incidents, échauffourées, bagarres, provocations, émeutes liés au football pour comprendre qu'il ne s'agit plus d'un " jeu ", mais bel et bien d'une forme de guerre civile.

La théorie critique du sport est fondée sur trois axes principaux :

1) Le sport n'est pas simplement du sport, c'est un moyen de gouvernement, un moyen de pression vis-à-vis de l'opinion publique et une manière d'encadrement idéologique des populations et d'une partie de la jeunesse, et ceci dans tous les pays du monde, dans les pays totalitaires comme dans les pays dits démocratiques. On a pu s'en apercevoir au cours de ces grands évènements politiques qu'ont constitué les jeux olympiques de Moscou, les championnats du monde de football en Argentine et, plus récemment, en France.

2) Le sport est devenu un secteur d'accumulation de richesse, d'argent, et donc de capital. Le sport draine des sommes considérables, je dirais même, qu'aujourd'hui, c'est la vitrine la plus spectaculaire de la société marchande mondialisée. Le sport est devenu une marchandise-clé de cette société.

3) Dernier point, l'aspect proprement idéologique. Le sport constitue un corps politique, un lieu d'investissement idéologique sur les gestes, les mouvements. C'est aussi une valorisation idéologique de l'effort à travers l'ascèse, l'entraînement, le renoncement, le sportif étant présenté comme un modèle idéologique. Par ailleurs, le sport institue un ordre corporel fondé sur la gestion des pulsions sexuelles, des pulsions agressives, dans la mesure où, paraît-il, le sport serait un apaiseur social, un intégrateur social, réduirait la violence, permettrait la fraternité, tout ce discours qui me semble un fatras invraisemblable d'illusions et de mystifications.

Intrinsèquement neutre et politiquement correct, le sport œuvrerait essentiellement pour l'amitié, la réconciliation, l'harmonie sociale, la coexistence pacifique, bref, l'apaisement et la résolution de tous les conflits. Si dans son essence la compétition sportive est postulée pure et innocente, c'est qu'elle est présentée comme un besoin fondamental de l'homme, une tendance instinctive, une sorte de disposition naturelle et primitive. Cette représentation du sport comme sphère autonome et apolitique est un mythe tenace qui permet d'occulter la réalité peu reluisante du spectacle sportif contemporain (notamment le dopage et les violences endémiques), ses nombreuses collaborations (ou collusions) avec des régimes politiques totalitaires et son parti pris idéologique réactionnaire. D'une part, le sport est, dès son apparition, indissociable du système capitaliste, dont il est pétri des valeurs, d'autre part, il est une " dépolitisation des réalités du monde " (Michel Beaulieu), dictant à des milliards d'individus une " vision sportive de l'univers ".

Dans son apparition et tout au long de son processus d'institutionnalisation, le sport (tout comme l'olympisme) est " consubstanciellement intégré au mode de production capitaliste et à l'appareil d'État bourgeois " (Jean-Marie Brohm). L'institution sportive est organiquement, incorporée au système de production capitaliste dans lequel elle s'épanouit. La diffusion et l'emprise planétaire du sport, l'olympisation du monde vont accompagner l'expansion impérialiste du système capitalisme.

Aussi, il y a homologie de structure et identité de point de vue entre l'organisation sportive et l'organisation capitaliste. Rien d'étonnant que les principes constituants du sport (compétition, rendement, performance, record) reflètent les catégories dominantes du capitalisme industriel. Le sport est porteur de toutes les " valeurs " capitalistes qu'il contribue à plébisciter en les présentant comme " naturelles ", comme allant de soi et nécessaires : lutte de tous contre tous (struggle for life), sélection des " meilleurs " et éviction des " moins bons ", transformation du corps en une force essentiellement productive, recherche du rendement maximum, de son exploitation optimale (la performance), etc.

Aujourd'hui plus que jamais, la pratique du sport de haut niveau devient en elle-même une atteinte aux droits de l'homme : le corps du sportif est chosifié, transformé dès le plus jeune âge en chair à records, en " morceaux de viande " (selon l'expression du gardien de but français Pascal Olmeta), en missile balistique. Il existe bel et bien un esclavagisme sportif, une exploitation négrière des athlètes. Gavés d'exercices physiques dès l'enfance (voir les ravages causés par ce que l'on appelle avec diplomatie l'Entraînement Sportif Intensif Précoce), reclus, encasernés dans des centres où la préparation confine au conditionnement, bien souvent nourris (parfois même à leur insu) de produits dopants hautement nocifs, les sportifs de haut niveau ne sont plus que des instruments aux mains des multinationales, des holdings financiers et des politiques de prestige national.

Dans ce contexte de guerre et de guérilla sportive, il n'est pas étonnant que certains sportifs se transforment en mercenaires, en parfaits hommes de main (à la solde d'un état ou d'un riche commanditaire) dont l'objectif (dans certains cas parfaitement déclaré) est de détruire l'adversaire, de l'anéantir au besoin en le brisant physiquement. Dans une arène sportive de plus en plus militarisée, massivement quadrillée par des unités spéciales, les brutalités, les violences ouvertes deviennent coutumières.

Le sport, parce qu'il est le plus puissant facteur de massification, un " agrégateur " et un intercepteur de foule exceptionnel, a toujours rempli des fonctions socio-politiques essentielles pour le maintien de l'ordre et le contrôle social des populations (embrigadement et encadrement de la jeunesse), la gestion des pulsions agressives et sexuelles (canalisées, réorientées et liquidées dans des voies socialement tolérées et dans des lieux circonscrits et policés). Le sport est, en effet, constamment présenté comme un remède, un antidote, une solution immédiate à tous les maux sociaux. Il est présenté, à la fois, comme une " hygiène politique préventive " et comme le moyen privilégié de réinsertion des " déviants sociaux " (Erving Goffman).
Le spectacle sportif substitue des " satisfactions fantasmatiques " à des satisfactions réelles agissant comme un calmant, une arme de dissuasion (Erich Fromm).

L'occultation des conflits politiques et sociaux, la dépolitisation et l'adhésion à un idéal commun (défense de la patrie), l'orientation de la pensée vers des zones stériles (crétinisation et lobotomisation des meutes sportives, vociférantes et trépignantes), le spectacle sportif est au sens fort une aliénation des masses, il endort la conscience critique, l'occupe, la détourne en faisant rêver, en apportant un bonheur illusoire (fonction narcotique du sport). Il est un appareil de colonisation de la vie vécue (Jürgen Habermas). Comme la religion, il est un opium du peuple, un dérivatif, qui divertit et fait diversion, permet de scotomiser le réel.

Le sport galvanise, électrise les passions et les coagule dans un même élan patriotique et chauvin. Il est en temps de paix un élément permettant de maintenir et d'exprimer un sentiment national : " Les équipes étrangères deviennent des ennemis à abattre ".
Le sport est " un véhicule puissant de diffusion de l'idéologie établie " (Jean-Marie Brohm) qui contribue à la reproduction et à la légitimation de l'ordre bourgeois. L'institution sportive est un efficace appareil idéologique d'état (Louis Althusser) qui distille massivement, planétairement une idéologie réactionnaire et fasciste. Elle est même pour Michel Caillat " le paradigme de l'idéologie fasciste " [11] : apologie de la force physique, glorification de la jeunesse, culte de la virilité et vénération (pour ne pas dire idolâtrie) du surhomme ; dépréciation, déclassement et éviction des individus considérés inaptes, faibles ou trop vieux (sur ce point le sport est l'école de la non-solidarité) ; hiérarchisation puis tri (sous couvert de sélection " naturelle ") des individus en fonction de leurs potentialités physiques (il existe bel et bien un eugénisme sportif) ; culte des élites, vénération et exaltation de l'effort musculaire, de la souffrance, de l'exténuation et de la mort (et pas seulement symboliquement) ; anti-intellectualisme primaire, amour du décorum et du cérémonial démesuré (hymnes nationaux, chants guerriers, " Ola ", parades paramilitaires, débauche d'emblèmes, de drapeaux et d'oriflammes, etc.) ; exacerbation des passions partisanes, du chauvinisme et du nationalisme, etc.

Rien d'étonnant que le sport ait toujours été l'enfant chéri des gouvernements dictatoriaux, fascistes et nazis, " au point de devenir un élément constitutif indispensable de ces régimes " (comme le notait le sociologue Jacques Ellul). Rien d'étonnant qu'en 1936 Pierre de Coubertin ait été délicieusement conquis par l'organisation des " jeux de la croix gammée ", que Juan Antonio Samaranch (Président du CIO) ait été un membre important du parti franquiste, que cet ancien dignitaire fasciste supervisa tout au long des années 1974 et 1975 la mise au pas de la Catalogne (" la répression atteignit une ampleur jamais vue depuis les années 40, avec arrestations massives, tortures, exécutions ").
Rien d'étonnant non plus que Joào Havelange (président de la Fédération Internationale de Football, mais également fabriquant d'armes) ait toujours eu un penchant notoire pour les dictateurs et les potentats africains... Et ce ne sont là que les exemples les plus criants.

En Europe, en Amérique Latine, en Russie, les stades de football sont d'ailleurs devenus le lieu d'expression privilégié de groupuscules fascistes ou néo-fascistes qui ont leurs tribunes réservées. Les bras tendus fleurissent, les invectives racistes et antisémites [13] , les slogans nazis fusent en toute impunité dans les virages occupés par ceux qu'il est convenu d'appeler les " Ultras " [14] , les agressions délibérément racistes se multiplient aux alentours de certains grands stades (tandis que les forces de l'ordre restent bien souvent passives...). " Toutes les grandes équipes ont des groupuscules de supporters nazis aux noms évocateurs : "Oranges mécaniques" pour la Juventus de Turin, "Brigades rouges et noires" pour le Milan AC, "Granata Korps" pour le Torino, "Mauvais garçons" pour le FC Barcelone, tandis que les "Ultras sur" du Réal de Madrid sont ouvertement franquistes ". Citons encore le groupe des Zyklon B (gaz de sinistre mémoire) de Berlin.

En Allemagne, dès 1982, le Front d'Action national-socialiste " a compris que, avec la fascination qu'une certaine jeunesse avait pour la violence dans les stades, il y avait un vivier militant à exploiter, [ce qu'ils firent en se lançant] dans une propagande intense dans les tribunes des stades, dénonçant pêle-mêle "l'invasion turque", "le danger gauchiste", "le terrorisme de la RAF", etc. " Si un peu partout en Europe l'extrême-droite recrute activement dans les stades de football, c'est que l'idéologie sportive (notamment la haine de l'Autre) se marie bien avec les thèses les plus réactionnaires.

Il importe donc de lutter contre l'hégémonie du modèle sportif, de dénoncer les arrière-pensées des discours pro-sportif et de l'idéologie olympique, d'appeler au boycott de toutes les grandes manifestations sportives et de promouvoir parallèlement toutes les activités où dominent la convivialité, l'amitié, l'entraide, la solidarité, l'hospitalité. Cette lutte ne saurait être vaine : tout produit historique est transitoire (Marx), il est en constant devenir et en devenir-autre, c'est-à-dire sujet à altération. Le sport n'est, de ce point de vue, ni éternel, ni impérissable, et, tout comme il est apparu et s'est développé dans une société donnée, il peut se décomposer et disparaître dans un autre type de formation sociale.

Cela fait maintenant plus de quatre mois que le disque rayé médiatique et politique annonce chaque semaine qui passe "l'essoufflement" du mouvement et cela fait quatre mois que les faits démontrent le contraire.
Et pourtant, nombreuses sont les embûches, venant de tous côtés.

L'état d'urgence, la répression, un capitalisme en putréfaction, une probable crise de régime à venir, le foot-business, les monstrueuses exactions de Daech, les hooligans fascistes mettant à exécution leurs projets, la loi Travail et la fin des 35 heures par une attaque combinée de la gauche et de la droite, les directions des centrales syndicales, qui se demandent bien comment cette fois elles vont pouvoir éteindre le feu du ras-le-bol populaire et cette conviction absolue, comme un serment tacite, partagé et nourri partout dans cette force et cette solidarité retrouvée.

Nous irons jusqu'au bout, quels que puissent être les événements qui se mettront en travers de cette lutte, même si on doit reprendre en septembre, octobre et autant de temps qu'il le faudra, avec des nouvelles formes de révolte populaire face à cette loi rétrograde, en nous organisant pour pouvoir passer encore au niveau supérieur, nous lutterons tou-te-s ensemble jusqu'au retrait.
Et ce serait dommage de s'arrêter là.

" Qui sont les casseurs ? " Qui sont ceux qui défilent à l'avant des manifestations à Paris, Nantes ou Rennes ?
C'est le mystère lancinant que tentent d'élucider depuis des semaines les politiciens, éditorialistes et autres policiers. Certains marchands de peur les présentent comme des hordes de " voyous ", de " barbares ", d'incontrôlables. Une nouvelle menace pour la République. D'autres au contraire veulent se rassurer en répétant que ce n'est qu'une minorité qui agit " en marge", et font semblant de ne pas voir qu'il s'agit en réalité du cœur du mouvement.

La vérité est pourtant plus simple. Sous les capuches noires, derrière les lunettes et les foulards, en première ligne avec une banderole ou à l'arrière des cortèges avec du sérum physiologique, ce sont tes frères, tes sœurs, tes enfants, tes neveux. Par milliers, ils refusent le monde de marchandises, de barbelés, de béton et de précarité que tu leur lègues.
Et pendant que tu avales tes anti-dépresseurs devant la télé, les apaches tiennent la rue, s'amusent, peignent, discutent, s'organisent, désirent.

Printemps 2016, prise de conscience de notre force.?

" Mon Dieu c'est la merde, mais déter' je fais la guerre "

Des marchands du centre-ville aux plus idiots des journalistes de Ouest France ; de la fine fleur républicaine locale aux plus solidaires de nos syndicalistes, tous et toutes partagent le même constat, ce monde si vieux auquel ils s'accrochent fermement leur glisse des doigts et toutes leurs tentatives pour canaliser cette chute ou tenter de la réformer n'y changeront rien.

Nous sommes ces " jeunes ", ces " casseurs ", ces " incontrôlables ", sujet de si nombreux articles ces dernières semaines, cette menace vibrante alimentant les fantasmes des flics de Waldeck ; nous sommes celles et ceux à s'être époumoné à rappeler que " tout le monde déteste la police " lors de chacun de ces rassemblements, nous sommes cette fougue audacieuse ayant pris conscience d'elle-même dans ce que les éditorialistes aiment à appeler un énième " mouvement social ".

" Le code pénal sous la semelle, nique le week-end, nique la semaine "

Dans la joie de ces retrouvailles entre nous et nous, entre nous et la rue, entre nous et partout, dans ces échanges que nous avions désertés depuis plusieurs années, nous nous sommes souvenus que ces liens lorsqu'ils étaient forts pouvaient être indéfectibles. C'est cette reconfiguration qui est en train de se jouer en ce moment-même dans chaque canette et chaque pierre balancées contre un bouclier de flic, dans chaque distributeur de banque mis hors-service, mais aussi dans chaque mutilation au flashball, dans chaque comparution immédiate...

Notre force et notre misère c'est que nous n'avons rien d'autre à perdre que cette survie dont nous ne voulons pas et c'est bien là tout ce qui fait la différence entre eux et nous, ce qui rend notre révolte inarrêtable, même si la peur ne nous quitte jamais vraiment, nous tient toujours ça et là. La peur de ces flics et de leurs armes qui nous mutilent et nous tuent, la peur de cette justice et de ces juges qui nous enferment et nous tuent, la peur du pouvoir et de ces chiens de garde qui perdurent et nous tuent.

" J'veux pas de cette vie banale "

Mais les peurs de ce monde ne laisseront pas place à la tétanie, les princes et les rois ont joué trop longtemps au jeu de guerre, ils en connaissent les coups et les feintes, à nous de nous retrouver, d'en trouver de nouveaux, de jouer sans les règles. Les derniers jours laissent entrevoir du possible jusque là même plus envisagé, des rues chantant à l'unisson à la gueule des mauvais jours " Une Porsche, un flic, c'est quoi la suite ? "...

C'est bien la question qui reste en suspend ; quelle suite nos adversaires donneront-ils à ce qui s'expérimente depuis des mois dans les rues, et quel coup jouerons-nous sur le plateau du jeu de guerre ? Quelle sera la prochaine étape dans une partie que nous n'avions plus vécue depuis des années ? Alors que " le monde ou rien " résonne encore sur les murs des villes et dans nos mémoires et que ce monde toujours si vieux semble annoncer la fin de la récré, nous avons commencé à nous murmurer encore timidement que nous ne voulions plus de retour à la normale.

" J'voulais le monde, je le veux toujours "?

Des membres du Mouvement Inter Luttes Indépendant (Mili) et d'autres camarades ont vu leur week-end de la pentecôte gâché par une visite des services de police aussi imprévisible que désagréable. Hormis ceux qui ont eu la chance d'être en " course " au moment du passage des policiers, les autres se sont vus remettre une interdiction de séjourner dans plusieurs arrondissements et place de la république qu'ils ont été contraints de signer, parfois sous pression. Si au cours de cette visite les policiers n'ont pas démérité dans leur tentative habituelle d'intimidation et d'humiliation - coups de téléphone aux parents pour ceux qui résident chez eux ou encore remise du papier devant la famille - c'est surtout le contenu de cette interdiction qui nous étonne.

En réalité, il ne fait aucun doute que cette interdiction a pour seul objectif d'empêcher une frange organisée de la jeunesse de manifester. Les personnes concernées par la mesure sont interdites de séjourner le 17 mai 2016 dans le 6, 7, 14 et 15 ème arrondissement de Paris de 11h à 20h et de 18h jusqu'à 7h le lendemain dans le quartier de République, autrement dit, il leur est interdit de se rendre à la manifestation de mardi contre la loi El-Khomri et a la Nuit Debout. C'est une interdiction politique et à travers cette mesure M. Cazeneuve s'octroie le droit de choisir qui peut, ou non, se rendre à une manifestation, dans l'espoir de faire taire toute contestation par l'intimidation. Si nous savons depuis trop longtemps que l'état de droit est une fiction, qui plus est sous état urgence, il nous semble nécessaire de rappeler certaines choses.

En premier lieu, le caractère arbitraire de ces mesures et son rôle dans une stratégie de terreur à l'encontre des manifestants. Ces interdictions de manifester sont, au-même titre que les assignations à résidences, des décisions administratives. Elles relèvent d'une décision unilatérale et ont pour seul fondement le jugement subjectif des services de police, plus précisément de certaines notes blanches recueillies par les renseignements généraux. Elles ne sont pas contrôlées par la justice et sont mises en place simplement quand il existe " des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics ", c'est-à-dire qu'elles reposent sur des présomptions et non des faits ; autant dire le régime de l'arbitraire et le retour des lettres de cachet.

C'est l'ensemble de ceux qui ont contesté la loi qui sont susceptibles d'être touchés par cette interdiction, comme en atteste la diversité des groupes ciblés : un lycéen, un photographe indépendant, des militants antifascistes, des étudiants ou des jeunes. Peu importe qui vous êtes ou ce que vous avez fait, ce qui compte c'est votre simple présence en manifestation et le fait de ne pas dissocier le discours des actes. La lettre du préfet dit une chose : " nous savons que vous avez contesté l'ordre établi, nous savons où vous habitez, nous pouvons revenir ". Tout comme les coups des matraques ou les tirs de flash-ball ce qui compte c'est moins ceux qui sont ciblés directement que ceux qui sont autour, car l'effet est indirect, mais bien présent. Ne nous y trompons pas ne sont pas uniquement les membres du Mouvement Inter Luttes indépendant qui sont visés par ces interdictions de manifester, mais l'ensemble des sympathisants et plus largement la jeunesse fer-de-lance de la contestation.

La police espère voir tous ceux qui contestaient et contestent encore la loi El-Khomri, voir plus, déserter la rue et rentrer chez-eux sous l'effet de la peur de la répression, plutôt que d'espérer la fin des débordements en interdisant une trentaine de personnes de manifester.
Il faudrait être terriblement naïf pour croire que les débordements sont le fait d'un petit groupe, quand on voit des milliers de manifestants se masquer le visage et s'organiser de façon autonome pour mettre en échec l'État et la police. Ces interdictions de manifester sont donc des interdictions pour l'exemple, qui ont pour but de terroriser ceux qui depuis plusieurs semaines tiennent la rue pour y battre le pavé.

En second lieu, il nous semble important de rappeler ce que ces interdictions signifient également que le système perd pied. Nous nous posons une question : n'est ce pas un aveu d'impuissance que d'utiliser une mesure prévue pour lutter contre le terrorisme à l'encontre des jeunes d'une vingtaine d'année et d'un lycéen de 17 ans ? De toute évidence, ça l'est. Le pouvoir est en train d'être submergé par une succession de débordements. Face à cela il n'a pas d'autre choix que de se compromettre avec ses propres (supposés) principes. Il détourne les mesures permises par l'état d'urgence contre le terrorisme à l'encontre de la population civile : population musulmane, militants écologistes et actuellement les jeunes (et moins jeunes) contre la loi travail. Le reste a échoué, ainsi le gouvernement en est arrivé là. Lors des précédents conflits sociaux, c'est la distinction entre manifestants dit violents et dit non-violents, ainsi que le mythe du casseur, qui permettaient de diviser la contestation, mais aujourd'hui les gens se tiennent ensemble, dans leur diversité tactique. Les nombreuses soupapes qui séparaient les contestataires du pouvoir, comme les bureaucraties syndicales, ont explosé. Face au déploiement d'un armement militaire par la police et à ses techniques ridicules, les foules ne fuient plus, mais de semaine en semaine s'organisent pour revenir plus fortes, plus nombreuses et avec plus de détermination.

Nous soutenons donc toutes les personnes frappées par les interdictions et souhaitons bonne chance à celles qui essayent d'y échapper. Mais surtout nous appelons à intensifier la mobilisation, à prendre la rue dès que la situation le permet, à occuper des lieux pour y construire d'autres manières de vivre et à s'organiser contre la répression sans tomber dans son piège, qui est celui de créer des clivages.

https://lundi.am/Strategie-de-la-tension-interdiction-de-manifester-etat-d-urgence?

Tout le monde pensait que le mouvement ne durerait qu'un petit mois, mais l'ensemble s'est trompé et l'effervescence collective a permis de faire naître une force, jeune et moins jeune, mais unie dans la lutte.
Cette union s'est traduite par une solidarité dans les actes de solidarité et le fait d'accepter qu'une multitude de pratiques puissent s'exprimer en manifestation ou ailleurs, de manière non-violente ou violente, mais offensives, car arrivant à arracher un peu de liberté ou devrait-on dire d'espace. Le fait d'empêcher la scission des cortèges, lorsque la police charge ou gaze est un exemple concret de victoire.

Lorsque les bureaucraties syndicales et autres gestionnaires appellent au simple retrait de la loi travail, tout en travaillant avec la préfecture, on ne peut que leur rire au nez.
Demander le retrait de la loi travail est certes une nécessité pour porter la lutte, mais s'enfermer dans un simple retrait en devient néfaste, car il laisse supposer qu'avant c'était bien, ou mieux, alors que combattre la loi travail sans s'en prendre à son monde, c'est-à-dire à l'état d'urgence, au projet de réaménagement de territoire, de restructuration dans les entreprises, en gros, au capitalisme, n'a aucun intérêt.

Les grèves se multiplient, les blocages s'accentuent, l'économie est perturbée. C'est le moment pour la jeunesse de rejoindre les travailleurs, comme elle l'a fait lors des dernières manifestations, pour les aider à bloquer et faire face aux flics qui viennent les déloger. Créer des ponts tangibles, s'inscrivant sur la durée. Une assemblée générale "On bloque tout" concernant les lycéens et lycéennes se déroulera lundi au CICP, 21 ter rue voltaire, métro rue des boulets, de 16h à 18h.

La répression s'accentue également. Plusieurs dizaines de personnes se sont vues notifier des interdictions de manifester, à Paris, la semaine dernière. Quatre interpellations, assez arbitraires, car fondées sur des notes blanches, donc des données recueillies par les renseignements généraux. Les cibles sont claires : des individus s'organisant et non des actes.
Il y a aussi eu plusieurs tentatives d'occuper des lycées pour y mettre en place des projections, des bouffes pas cher, des discussions et d'autres initiatives, qui se sont soldées par des évacuations sous pression policière. En France, on envoie des gendarmes mobiles pour déloger des lycéens, dans une salle de leur établissement, tranquillement en train de discuter. Le fameux dialogue avec la jeunesse, qui se fait à coup de tonfa et de pression.

Le 22 mai 2016

https://paris-luttes.info/jeudi-26-mai-manifestons-bloquons-5827?

" Ils nous empêchent sans cesse de manifester là où nous voulons manifester, détournant sans cesse nos parcours, usant d'armes qui tuent "

Depuis le début de la lutte contre la loi 'Travaille !', nous avons pu remarquer un fort rejet de la part des manifestants se disant non-violents à notre encontre. Nous ? Les grands méchants 'casseur-euse-s', ce terme policier qui, pour vous, englobe tout ceux dont on ne voit pas le visage, ceux ne voulant pas être pris en photo dans l'Etat sécuritaire qui est le notre, comme les personnes ayant des pratiques violentes pour lutter : ceux qui s'en prennent à la marchandise et à des cibles logiques, comme les banques ou les agences d'intérims qui seront les premières à nous exploiter.

Tout d'abord, sachez que les pratiques violentes en manifestations ne sont pas apparues spontanément avec ce mouvement. Au contraire, elles existent depuis qu'existent les contestations. Nous avons remarqué que les manifestants non-violents aiment se saisir d'exemples comme mai 68 ou les luttes contre le CPE. Revenons-y donc. C'est après mai 68 qu'un grand nombre de rues parisiennes ont été goudronnées, parce que les étudiants les avaient dépavées sans se poser de question pour tenir en respect les policiers. La violence était aussi au rendez-vous durant l'occupation de la Sorbonne en 2006, lorsque des échelles et des chaises ont été lancées sur les CRS. Idem lorsque que Rennes écrit, sur sa banderole 'Nous sommes tous des casseurs'. Comment pouvez-vous nier que les 'casseurs' ont déjà fait cortège commun avec les non-violents ? Il n'y a pas d'extérieur et d'intérieur, mais des réalités de luttes différentes.

Il est cependant légitime de vous demander, pourquoi par exemple s'attaquer aux banques ? Parce que c'est pour nous le meilleur moyen de montrer notre détermination. Déçus de voir que notre gouvernement n'avait rien à faire des simples manifestations, nous avons décidé de passer à des pratiques plus offensives pour lui montrer notre détermination. Et plus que le gouvernement, nous sommes extrêmement déçus par l'immobilisme toujours grandissant dont font preuve les partis politiques et les syndicats. Nous en avons marre que la pauvreté grandisse toujours plus et que les riches s'enrichissent. S'en prendre à la société marchande, c'est s'attaquer au réel et créer une brèche dans la passivité de nos sociétés ; ce n'est pas une fin, mais un moyen, pour poser une conflictualité, qui sera force de proposition et permettra de faire naître de nouvelles formes de luttes.

Si, pour vous, un groupe de personnes aux pratiques de manifestations violentes ressemblent à un grand groupe désorganisé tapant sur tout ce qui bouge, détrompez-vous : nos pratiques sont réfléchies et en plus de notre rage, qui demande à sortir, nos cibles sont bien précises. Tout d'abord, les institutions d'Etat, car cet Etat puant qui nous gouverne ne mérite rien de mieux que ce que nous lui offrons avec nos marteaux et notre peinture. Ensuite, les banques, car elles participent largement à notre précarisation et sont des symboles du capitalisme. Elles jouent avec l'argent, ne font que spéculer, considérant une vie humaine comme un chiffre ou une donnée statistique, extorquant toujours plus d'argent à ceux qui n'en ont pas assez pour pouvoir obtenir un prêt. C'est la même chose pour les agences d'Intérim, qui participent, elles, à nos précarisations en nous offrant toutes sortes d'emplois sous-payés, ne nous laissant d'autres choix que de les accepter si nous voulons pouvoir manger en rentrant chez nous. Quant aux heurts avec la police, ils nous empêchent sans cesse de manifester là où nous voulons manifester, détournant sans cesse nos parcours, usant d'armes qui tuent. Lorsqu'ils ne commencent pas, si nous allons au contact, c'est parce que nous les détestons. Nous détestons ces hommes ou femmes se sentant monter en puissance une fois en uniforme, abusant de leur pouvoir pour se défouler sur les citoyens ne faisant pas grand chose, voir même rien du tout. Nous détestons le bras armé de l'Etat, cet Etat que nous détestons autant que le capitalisme qu'il représente !

Cependant , des pratiques manifestement différentes ne font pas de nous des ennemis. Nous avons un Etat à haïr et une insurrection à mener. Il est passé le temps des guerres intestines ! Aujourd'hui, nous devons faire bloc face à la police. Aujourd'hui, nous devons faire face à une loi qui veut détruire nos vies ! Aujourd'hui, nous n'en pouvons plus de vivre dans ce système nous rabaissant à des chiens ! Alors, demain, plutôt que de nous affronter sur des débats stériles, marchons ensemble , que vous soyez cagoulés ou non, non-violents ou casseurs, révolutionnaires ou réformistes, radicaux ou moins radicaux, pour cracher toute notre haine à ce système qui nous opprime !
N'oubliez jamais que notre but est commun et que sans solidarité, l'insurrection n'est rien !

Le Service du Désordre - Branche dissidente du Mouvement Inter Luttes Indépendant (Mili)

https://lundi.am/Des-lyceens-et-etudiantes-s-expriment-sur-les-incidents?

Lycéen-ne-s, étudiant-e-s, chômeurs-es, travailleurs-es, bloquons tout contre la loi travail !

Trois semaines de blocus. Trois semaines où le nombre de lycées mobilisés n'a fait qu'augmenter à Paris, mais également en banlieue et sur l'ensemble de la France. Les universités sont occupées, bloquées et investies de différentes manières par les étudiants, mais aussi par les travailleurs. La jeunesse a compris que ce n'est pas qu'une loi qui se joue, car la loi du travail c'est le quotidien d'une majorité des Français. Nous ne contestons plus une loi, mais un ensemble qui a amené à la situation actuelle. La victoire n'est plus un simple retrait de la loi, mais un changement sociétal, ainsi que de nos conditions de vie.

Les flics nous empêchent de manifester et n'hésitent pas à nous frapper devant nos lycées et dans les manifestations. Prendre la rue signifie s'organiser pour la tenir. C'est pour ça qu'il faut faire bloc.

Nous lançons un appel au blocage total des établissements pour le jeudi 31 mars, mais nous espérons que chacun puisse se saisir de cette date pour penser des actions et construire une grève s'étalant sur la durée, car une journée de blocage est loin d'être suffisante. Organisons-nous en comité autonome partout où nous le pouvons. Combattons les bureaucraties syndicales, soyons réellement indépendant des structures classiques de la politique, critiquons cette loi pour ce qu'elle est : une régression historique de nos droits sociaux, ainsi qu'une atteinte à la dignité de toutes les personnes qui vont être soumises à des pressions plus grandes et de nouvelles galères.

Il y a urgence à amplifier la mobilisation si nous ne voulons plus que nos existences se limitent à réveil, travail, dodo et que l'on nous condamne à survivre. Nous sommes les premiers impactés, c'est à nous de décider et nous réapproprier la question de nos conditions de vie.

Nous appelons de nouveau la jeunesse à se mobiliser le jeudi 31 mars et avant de toutes les façons imaginables. Bloquons les usines, routes, lycées, facultés pour bloquer l'économie et exiger le retrait de cette loi rétrograde.

Rendez-vous pour 11h à Nation pour une manifestation joyeuse et déterminée !

Massification par-ci, massification par-là. Ils disent même " travail de massification " dans la protestation de la loi " travail ". Pas d'efficacité sans travail de massification nous vendent-ils. Pas la première fois que les organisations post-soviétiques nous vendent leur cécité. Ce serait faire insulte aux lycéens et étudiants ayant manifesté que de ne pas voir la terrible efficience qu'ils portent.

Massification ? Mais elle est là la masse, elle grandit de jours en jours. Nous serons toujours plus nombreux à dire non, à refuser les petits jeux syndicaux et négociateurs et à se méfier des organisations parlant de retrait non-négociables. Car lorsque les miettes tombent, il y en aura toujours pour quelqu'un. Si l'on veut désormais grandir, désormais devenir une puissance, il nous faut 1/ continuer ce que l'on fait 2/ toujours plus multiplier les occupations, les lieux ou la lutte prend temps et espace, des lieux qui tissent et brandissent en dehors de l'urgence.
Disjoindre la nécessité de prendre des espaces de l'importance de devenir masse revient à dire que tout se résoudra dans l'urne ou dans un vote.

Partout, la gauche est huée. Et si les vieux qui ont voté PS hurlent à la trahison, les jeunes, partout, sifflent et scandent " tout le monde déteste le PS ", sans avoir jamais cru à aucune promesse, si ce n'est d'une vie sans avenir ou d'un avenir sans vie. Le conflit ne se résoudra pas par un changement de président, chacun le sait. Ce mouvement qui démarre, ce mouvement dans lequel on chante ensemble contre l'état d'urgence, la précarité, le racisme d'état et un monde meilleur, il n'a que faire d'un futur président. En vérité, il est fait pour marcher sur la tête des chefs, grands ou petits. Ils sont tous là, à parler de massification, les petits chefs, qui se mettent en tête de cortège, drapeaux et photos, et parlent dans les médias. Mais, comme à son habitude, ce mouvement n'a rien à voir avec ce que l'on en dit dans la presse.

Où sont les têtes des petits chefs lorsqu'il y a blocage, de gare, d'avenue, lorsque ça s'arrête, lorsque les flux de la métropole sont interrompus, bref, lorsqu'on bloque l'économie ? On ne trouve alors que l'usuelle violence de la police. Violence exacerbée avec l'état d'urgence. Mais maintenant, on l'a compris, la politique c'est l'urgence. Urgence de tabasser, urgence de faire passer les lois, urgence d'inscrire durablement l'urgence. L'urgence c'et maintenant. Mais l'urgence désempare. Et plus ils sont dans l'urgence, plus, paradoxalement, ils nous laissent le temps de construire un mouvement d'ampleur. Car tout le monde sait que ce n'est pas une seule manifestation, le 31, qui changera la donne. Tenir cela pour acquis, une bonne fois pour toute, et décréter l'urgence de ne pas devenir nous-même en urgence.

Sereinement, construisons parti de la désocialisation.
Ni précarité, ni matraques, ni catastrophe écologique. Bref, nous ne voulons plus vivre ainsi.

TOUT PEUT BASCULER !

Beaucoup vont sur leur chemin et croient partout croiser ces regards qui, sans un mot, leur disent : les temps sont durs, et les lendemains nous tourmentent. Et du leur ils répondent : Nous vivons une époque difficile, et aucun phare à l'horizon ne nous donne l'assurance de temps meilleurs. La résignation a cela de confortable que, partagée par beaucoup elle exige peu. Mais cet abandon de soi à un système qui nous dépossède, cette mortification des désirs, des sens, des rêves, des passions, ce renoncement à toute possibilité de transformation de notre existence, n'a rien d'autre à nous offrir en échange que l'appartenance à cette communauté du capital, la communauté des vaincus.

Mais le compte n'y est pas.
Une seule personne qui se lève pour sa liberté suffit à prouver que la liberté n'est pas morte. Et la révolte est contagieuse. Elle étale au grand jour cette question : pourquoi acceptons-nous cet ordre des choses ?

Nous ne sommes pas descendus dans la rue pour lutter contre la " loi travail ", parce que nous nous battons pour un autre monde et que cela ne nous fait pas sens de tenter d'améliorer celui-là car nous en rejetons jusqu'aux bases, étant contre le principe même de loi et de travail en tant qu'exploitation ou auto-exploitation.
Mais nous avons vu dans ce mouvement social naissant l'esquisse d'un dépassement de la remise en question de la " loi travail ", nous avons vu des pratiques dépasser la question de la légitimité donnée par " l'opinion publique ", dépasser le dialogue démocratique avec le pouvoir, forcément inoffensif contre lui, dépasser le modèle non-violent de la contestation citoyenne, qui ne vise qu'à faire pression sur les gouvernements, ou parfois en changer.
Par ce journal, nous voudrions contribuer à ces dépassements, nous adresser à (aux marges de) ce mouvement, y diffuser nos idées, notre vision de la lutte, et nos objectifs différents. Non pas pour convaincre forcément car nous ne pensons pas détenir la vérité -nous sommes convaincu-e-s aujourd'hui de celle qui construit notre vie comme un combat permanent, comme une tension vers la liberté- mais en espérant que ces idées fassent réfléchir, fassent peut-être écho dans l'esprit d'autres personnes, permettent des discussions fructueuses, des rencontres, ou en motivent certain-e-s à agir hors des sentiers battus.
Le cours de l'histoire n'a pas de sens, n'est ni logique ni prévisible. Et si la vie commence par un refus de ne plus subir le quotidien, chaque jour est l'occasion de passer de la résignation à la vie. Hypothèse ou illusion, qu'il suffise d'y croire, et de se jeter dans la bataille nous fait dire qu'à tout moment, tout peut basculer...
"[...] Aucun pouvoir ne peut régner sans la servitude volontaire de ceux qui le subissent. Rien mieux que la révolte ne révèle que ce sont les exploités eux-mêmes qui font tourner la machine assassine de l'exploitation. L'interruption diffuse et sauvage de l'activité sociale chauffe d'un coup le poêle de l'idéologie et fait apparaître les rapports de force réel; l'Etat se montre ainsi pour ce qu'il est : l'organisation politique de la passivité. L'idéologie d'un côté et la fantaisie de l'autre dévoilent alors tout leur poids matériel. Les exploités ne font que découvrir une force qu'ils ont toujours eue, en finissant avec l'illusion que la société se reproduit toute seule - ou que quelque taupe creuse à leur place. Ils s'insurgent contre leur propre passé d'obéissance, contre l'habitude érigée en défense du vieux-monde."
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C'EST L'AMOUR À LA PLAGE...

Contre l'ennui, la monotonie, des brèches s'ouvrent.

Si nous sommes révoltéEs ça n'est pas contre cette loi mais contre toutes les lois, n'existant que pour nous cadenasser, nous infantiliser, nous priver. Elles seront toujours contre nous, il n'y aura pas de compromis possible entre l'appareil répressif et les amantEs de la liberté.
Si nous sommes révoltéEs, c'est contre le travail, qui nous dépossède, de notre temps, de nos savoirs, de nos réflexions. Nous abrutissant, rythmant nos vies à la cadence d'un chrono. Purs espaces de contrôle pour lesquels on devrait se mettre à genoux, se battre... Accepter une mise en concurrence, humiliation qui fait désormais office de symbole de réussite sociale.

Ahou... CHACHACHA !

[Tract distribué à Paris à la manifestation du 9 avril.]

Au lieu de toujours suivre des agendas posés par d'autres la question est d'étendre la révolte en décidant nous-mêmes de ce contre quoi nous voulons l'exprimer, en imaginant mille et une manières pour bouleverser ce monde, en nous associant et en nous auto-organisant sans chefs ni hiérarchie, en prenant l'initiative, individuellement et collectivement et par l'action directe. Ainsi il devient possible d'affronter les puissants qui prétendent nous dicter leur loi, pour en finir avec la guerre permanente qu'ils nous livrent à coups d'autorité, de fric et de flics.
Les grands événements citoyens et médiatiques sont conçus pour réduire la révolte à une simple indignation démocratique et pour la faire rentrer dans les rangs de la politique et de la représentation. A l'inverse, s'attaquer directement à ce qui permet à ce système de fonctionner et de nous faire fonctionner ouvre à des possibilités d'arracher l'espace indispensable pour développer d'autres rapports.

Les blocages et les sabotages ne sont pas de simples mots d'ordre, mais des pratiques bien réelles ouvrant des chemins pour sortir de la routine de l'exploitation et de la logique de consommation, y compris du spectacle de la contestation.
Car, tant que les métros transportent le bétail humain, tant que le courant électrique alimente les usines de mort et les laboratoires du contrôle, tant que l'argent continue à circuler, tant que les écrans continuent de diffuser la propagande, tant que les fibres et les antennes assurent notre dépendance, tant que les artères de la ville impriment leur rythme à nos corps et nos esprits, tant que ...

...alors brisons le train-train quotidien !

[Tract distribué à Paris lors de la manifestation du 5 avril.]

L'attaque avant tout. Comme discriminant, comme mot de passe, comme projet concret. Dans les faits. Même dans de petits faits. Pas dans les bavardages. Même si ce sont des bavardages habituels sur les grands systèmes. Si nous devons nous rencontrer, qu'on se rencontre à partir de cela. Dans les faits, contre les grands projets, les grands temples de la mort, les structures visibles de loin et qui attirent l'attention de tout le monde, même de ceux qui font tout ce qui est possible pour faire semblant de ne pas comprendre. Sur cela, nous sommes tout à fait d'accord. Mais pas seulement sur ça.

Tous les jours, dans nos parcours balisés, contraints par le capital et ses intérêts, nous rencontrons des cibles peu visibles. Ce ne sont pas les grandes cathédrales qui reflètent leur signification sur l'écran géant des moyens d'information de masse, mais ce sont les petits terminaux d'un monstrueux projet de contrôle et de répression, de production et d'enrichissement pour les patrons du monde. Ces petites cibles passent souvent presque inaperçues. Parfois nous les utilisons aussi, sans s'en apercevoir. Mais à partir du petit ruisseau, mince et inoffensif, se construit, à force d'affluents, le grand fleuve sale et tourbillonnant. Si nous ne pouvons pas bâtir un barrage sur le fleuve, parce que nos forces ne sont pas suffisantes, qu'on réduise au moins l'afflux d'eau, en coupant une partie de ces petits apports. Cela, nous pouvons le faire. Aucun contrôle répressif, si dense qu'il soit, ne pourra jamais s'assurer de chaque élément de l'ensemble du projet productif. La dispersion dans le territoire est l'une des conditions de la production capitaliste.
Voilà, elle peut devenir le point de départ d'une stratégie d'attaque. Une stratégie facile, qui n'exclut pourtant pas d'autres interventions plus consistantes et, considérées en elles-mêmes, plus significatives.

Mais n'oublions pas que la signification des petites attaques est donnée par leur nombre et cela est possible parce qu'il ne s'agit pas d'actions très complexes, au contraire, la plupart du temps, ce sont des faits décidément élémentaires. Nous pensons que c'est le moment d'aller du centre vers la périphérie.

Paru initialement dans ProvocAzione, n°3, mars 1987

En 1924, dans les premières lignes d'un pamphlet comme on n'en lit plus aujourd'hui, un jeune rebelle constatait " qu'il y a, dans le langage, des mots et des expressions que nous devons supprimer, car ils désignent des concepts qui forment le contenu désastreux et corrupteur du système capitaliste ". Il parlait du travail : le plus grand affront et la plus grande humiliation que l'humanité ait commis contre elle-même. Conscient qu'on ne supprime pas un mot sans supprimer ce qu'il désigne matériellement, et que supprimer un mot est impuissant si les rapports sociaux ne sont pas subvertis, il concluait par cette sulfureuse déclaration riche de promesses : " Le travail détruit la vie. [...] Si nous sentons en nous-mêmes cet élan créateur, il s'exprimera par la destruction de ce système lâche et criminel. Et si, par la force des choses, nous devons travailler pour ne pas mourir de faim, il faut que par ce travail, nous contribuions à l'effondrement du capitalisme. [...] Nous voulons créer comme des hommes libres, pas travailler comme des esclaves ; pour cela nous allons détruire le système de l'esclavage. Le capitalisme existe par le travail des travailleurs, voilà pourquoi nous ne voulons pas être des travailleurs et pourquoi nous allons saboter le travail ". Sa proposition était claire, sans équivoque : la destruction par le sabotage.

Et sa proposition est toujours valable : chaque rouage du système capitaliste peut être saboté. Mais cette proposition, aujourd'hui, quand elle est exprimée ou mise en actes, génère des réactions qui nous poussent à ce constat : il y a dans le langage des mots et des expressions que nous devons préciser, car ils servent des discours qui maintiennent une confusion entre ceux qui défendent et ceux qui veulent détruire le système capitaliste. Nous parlons du mot violence.

L'auteur de ce vieux pamphlet aurait-il pu imaginer qu'aujourd'hui, après des décennies de propagande et de pacification, ce même mot servirait à désigner l'exercice d'une domination et les actes qui visent à s'en libérer ? Que dans une époque qui croule sous l'insignifiance, en se focalisant uniquement sur les moyens, des moyens jugés violents, on en viendrait à ne plus s'interroger sur les intentions et les buts qui motivent et que poursuivent les auteurs de ces gestes et de ces pratiques ? Qu'on mettrait dans un même panier, par exemple, le matraquage de manifestants par la police et l'attaque d'un commissariat, l'enfermement et l'expulsion de personnes dotées des mauvais papiers et la tentative de ces personnes de franchir par la force une frontière ; et qui plus est que les honnêtes gens excusent ou relativisent les premiers et condamnent les seconds ? Qu'un rapport au monde et à nous-mêmes gravement inféodé aux lois de l'économie et au respect de la sacro-sainte propriété amènerait à cataloguer comme violent le pillage d'un commerce et à nier la violence incommensurable et quasi-universelle qu'est la nécessité de payer une marchandise, de passer à la caisse pour satisfaire ses besoins ? Puisque nous aussi aujourd'hui nous voulons détruire cette société ennemie de la vie, nous devons nous poser quelques questions, et nous pencher sur ce mot pour aborder les problèmes qu'il pose : la violence.

Si nous prenons des exemples récents comme la destruction d'agences bancaires, immobilières, d'assurances, de lycées, de mobiliers urbains, ou l'assaut de commissariats, de mairies ou de permanences de partis politiques, nous constatons que pour beaucoup ces actions n'ont pas besoin d'explications a posteriori, qu'elles se comprennent comme une réponse à la répression, à l'exploitation, à une certaine forme vécue d'oppression. Ce qui en gêne certains, à les entendre, c'est l'usage de la violence. On entend : " les anarchistes se battent contre cette société qui repose sur l'imposition de règles grâce à la force brutale, qu'elle soit légale ou illégale, contre l'accumulation de richesses, fruit de l'exploitation, où une minorité de possédants et de dirigeants imposent leur volonté à tous. Comment diable peuvent-ils accepter d'utiliser la violence, alors qu'ils la combattent sous toutes ses formes dans ses expressions sociales et économiques ? " Peut-être suffit-il de dire que nous n'avons jamais vu de gouvernement (ainsi que ceux qui aspirent à en être) s'auto-dissoudre, quant à ceux qui profitent du capitalisme - aussi loin que notre mémoire porte - nous n'avons pas entendu qu'ils aient jamais mis volontairement la clé sous la porte puis envoyé ce système aux poubelles de l'histoire. Mais la question est d'importance, et nous aurions tort de ne pas apporter quelques détails.

Le gouvernement fait la loi, et pour imposer cette loi, quand les institutions démocratiques, leur prétendue légitimité ou le mythe de l'intérêt général ne suffisent plus, quand la lutte ou un refus (même partiel) prend le pas sur l'adhésion du plus grand nombre au statu quo ou l'apathie, il a besoin d'une force matérielle pour canaliser les contestations et réprimer ceux qui l'affrontent. Cette force est la police et l'institution judiciaire, qui dans les buts poursuivis marchent ensemble. Si le gouvernement ne disposait pas de cette force - en deux mots une matraque et un code pénal - pour imposer sa loi, et si les classes exploitantes ne disposaient pas d'un gouvernement pour imposer des lois qui leur profitent, alors n'obéiraient à ces lois que ceux qui le veulent. Ce ne serait donc plus des lois mais de simples propositions que chacun serait libre d'accepter et de repousser. La loi est par nature une règle que l'autorité étatique impose par des moyens coercitifs, la menace et la répression. La lutte contre le gouvernement et les classes exploitantes, la lutte contre l'existence même de la loi se résout donc dans une lutte physique, matérielle. Dans cette lutte, face à la violence légale du capital nous n'avons pas d'autre choix que de répondre par la violence de la révolte, et par là même de faire éclater l'incompatibilité entre la liberté à laquelle nous aspirons et l'autorité de l'Etat. La violence, aussi douloureuse qu'elle soit, est un moyen indispensable pour mettre fin à la perpétuelle et plus insidieuse violence qui maintient dans l'esclavage la grande masse des êtres qui peuplent cette planète.

Si nous pouvions choisir entre la violence et " la paix ", sans doute choisirions nous la seconde. Mais pour qui veut bouleverser l'ordre du monde le choix ne se pose pas en ces termes. Car comme le disait jadis un anarchiste " [...] pour que deux êtres vivent en paix il faut que tous les deux veuillent la paix ; [...] si un des deux s'obstine à vouloir obliger par la force l'autre à travailler pour lui et à le servir, l'autre s'il veut conserver sa dignité d'homme et ne pas être réduit au plus cruel esclavage, malgré tout son amour pour la paix et la bonne entente, sera bien obligé à résister à la force par des moyens adéquats ".

Ainsi, si tout gouvernement, toute institution, tout groupe, toute personne qui exerce le pouvoir a tout intérêt à condamner et à ce que soit endiguée préventivement - par l'éducation notamment - chez chacun sa propension à la violence, à l'usage de la force, ce n'est assurément pas pour des considérations morales, mais bien parce que la violence de la rébellion porte atteinte aux rapports de domination et qu'elle rompt les chaînes de l'obéissance (à la loi, à la légitimité, aux patrons, aux petits chefs...). La violence, sous les multiples formes qu'elle peut prendre, est un des moyens que nous avons à notre disposition. Un moyen que nous ne fétichisons pas, et que comme tous les moyens nous évaluons en fonction des buts à atteindre, de nos finalités, de notre éthique et de notre sensibilité.

Nombreux sont ceux qui ces derniers jours ont pris les rues au cours de ces "manif' sauvages", à les avoir arpentées de jour et de nuit au cri de " Paris, debout, soulève toi ". Celui qui veut être honnête avec lui-même, celui qui veut se tenir aussi près que possible de ce qu'il a dit, peut-il bannir la violence des gestes et des pratiques, et donc la destruction, sans réduire le soulèvement à quelque chose d'impuissant et inoffensif, sous prétexte que ce n'est pas " constructif " ? Destruction et création ne peuvent-ils donc pas aller de pair ? Pourquoi auraient-ils peur des ruines, désormais, ceux qui portent un monde nouveau dans leurs cœurs ? Parce qu'ils ne souhaitent qu'un ravalement de façade de celui-ci, que nous voulons détruire ? Il serait bon de rompre l'hypocrisie du " tous ensemble tous ensemble ", et commencer par cette interrogation : se soulever, oui, mais pour aller où ? Si l'on doit se questionner sur les moyens pour arriver à nos fins, et donc sur la violence, ce doit être à l'intérieur de cette question plus vaste : " Que voulons-nous ? ".
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THÈSES SUBJECTIVES SUR LA VIOLENCE

Contrairement à ce que raconte le vieil adage, la violence en soi ne perpétue pas la violence. Ce n'est que lorsqu'elle est institutionnalisée qu'elle se perpétue en tant que système. Contre cette violence institutionnalisée, il faut opposer une violence individuelle, passionnelle, ludique - la violence de l'individu qui se réapproprie sa vie. Les cibles de cette violence sont avant tout les institutions du système, ses symboles et ses marchandises, mais peuvent aussi être des individus, lorsqu'ils agissent en tant que représentants de ces institutions, lorsqu'ils représentent une menace immédiate à notre capacité à nous réapproprier notre vie.

Pour éviter de se perpétuer, la violence insurrectionnelle doit éviter de s'institutionnaliser - par la formation de milices ou de groupes paramilitaires, par exemple, qui ne sont que des institutions de violence dont l'ambition est de se substituer à celles déjà existantes contre qui elles sont en lutte (ce qui est l'essence même de la politique). D'autres groupes armés se donnent comme mission l'autodéfense ; si on comprend ce terme dans le sens de la simple préservation de soi, cet objectif est toujours mieux servi par le conformisme ou la réforme des institutions par les moyens qu'offrent le système et non la confrontation armée avec lui. [...]

Le vandalisme, les émeutes et les soulèvements spontanés sont loin d'être les seuls moyens dont l'individu dispose pour se réapproprier sa vie. Je suis toutefois convaincue qu'on ne peut pas en faire l'économie, puisque décider de passer de la survie à la vie nous mène directement à l'affrontement avec les institutions de pouvoir. Cette violence reste la plus saine, la plus jouissive, la plus savoureuse d'entre toutes si elle est vécue comme un jeu, comme une fête. Elle apporte la satisfaction blasphématrice de souiller et d'enrayer, du moins pour un temps, du moins dans un certain espace, la mécanique de l'oppression.

La violence libératrice est utilisée tactiquement et intelligemment, jamais systématiquement et rationnellement. Elle ne vise pas à se perpétuer: elle est individuelle, même lorsqu'elle est exercée en groupe, elle est provisoire, passionnée, créatrice dans sa destruction. Elle abat les murs et ne laisse rien derrière qui permettrait de les reconstruire.
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QUE FAIRE DE NOS NUITS DEBOUT ? DE LA POLITIQUE OU SE RÉVOLTER ?

Samedi 9 avril, suite à une après-midi d'émeutes place de la Nation, une belle soirée commence à partir de la place de la République, lieu de concentration de milliers de personnes grâce à l'initiative " Nuit Debout ". D'abord on se dirige vers Stalingrad, où des migrants qui y avaient trouvé refuge avaient été expulsés par les flics quelques jours auparavant. On enlève et on défonce les grilles posées par la marie pour empêcher l'installation des migrants. On retourne place de la République en manif sauvage et un flic en civil est éloigné et poursuivi par les manifestants. Une fois place de la République, on repart en manif sauvage pour rendre visite à Valls, qui habite dans le 11ème. Une énorme foule de gens reprend la rue au cri de " Paris debout, soulève-toi ".

Des vitrines de banques sont pétées, le commissariat du 11ème est caillassé, les voitures de flics garées en face du comico prennent cher. Gaz lacrymogènes et grenades de désencerclement d'un côté, barricades en feu, projectiles et pétards de l'autre. Les flics bloquent une partie des manifestants rue de la Roquette mais dès qu'ils ouvrent la voie on se resserre et on se dirige de nouveau vers la place de la République. Toutes les banques sont systématiquement attaquées et leurs vitrines détruites. Une fois place de la République, encore des barricades et une Autolib' est cramée au milieu de la rue. Rage et joie se mélangent, les actes de révolte sont applaudis par une bonne partie de la foule. La Nuit Debout semble ouvrir quelque possibilité de rupture avec le triste quotidien de soumission aux règles de l'Etat et de l'Economie. Pourtant, ses organisateurs tirent la gueule et, d'après la préfecture, à 2h50, un responsable de Nuit Debout demande le concours de la force publique "en raison de la difficulté de son service d'ordre à assurer la sécurité" sur la place (info sortie par l'agence de presse AFP). Au moins une personne est arrêtée à ce moment-là par les porcs en uniformes.

Si on ne peut que se réjouir face aux débordements qui partent de la place de la république, on ne peut pas pour autant être acritique face aux collabos des flics et soutenir l'initiative citoyenniste de " Nuit Debout ". Comme les Indignados et Podemos en Espagne et le Movimento 5 Stelle en Italie, ce nouveau mouvement politique prétend instaurer la " démocratie directe ". Il se présente comme un mouvement de contestation sans leaders, hors des partis et des syndicats. Bien sur, les politiciens et les journalistes qui ont lancé cette initiative n'affichent pas les noms des organisations, des partis et des syndicats dans lesquels ils militent. Une bonne stratégie pour construire une force politique innovatrice, qui peut gagner la sympathie du citoyen moyen avec l'illusion de la participation. Et effectivement, au bout d'une semaine, des milliers de personnes s'entassaient déjà sur la place, pour échanger leurs bonnes intentions et faire la fête dans une ambiance fête de l'Huma...

Beaucoup se disent : Comme on est beaux tous ensemble, comme on est forts quand on est si nombreux !

Du point de vue d'un parti politique, d'un gouvernement, d'un Etat ou d'une nation, bien évidemment, l'unité est importante ! Etre ensemble, se réunir, arriver à un consensus - nous dit-on - est difficile mais nécessaire, c'est la base même de la démocratie. La discussion est bienvenue quand elle ne remet pas en question la structure même, la critique est bienvenue quand elle s'exprime de manière à rendre plus fort et plus uni l'ensemble. Tout pouvoir a besoin de se renouveler périodiquement pour ne pas tomber face aux ruptures qui se produisent à l'intérieur de la société : coopter ses opposants, canaliser, récupérer et intégrer le mécontentement de la population. L'union fait la force, c'est vrai, mais c'est la force de masses unies derrière leurs chefs et leurs drapeaux, c'est l'union de la meute derrière son berger.

Mais non - nous disent-ils - ici nous n'avons pas de chefs et nous n'avons pas de drapeaux. Nous sommes une assemblée horizontale, nous sommes un réseau, nous sommes plusieurs réseaux connectés... Effectivement, les individus ici ne sont pas annihilés et triturés par la machine de l'Etat mais par l'Assemblée sacrée, et l'Esprit du Consensus. On parle deux minutes chacun - et on vote même pour aller pisser (debout ?). C'est la majorité qui décide. C'est la démocratie directe et en effet on réécrit même la Constitution. Tant le contenu que les méthodes de l'initiative Nuit Debout vont ouvertement dans le sens de la construction d'une nouvelle force politique réformiste, capable de formuler des revendications face au pouvoir, d'instaurer un dialogue avec lui et, peut-être, un jour, prendre sa place.

Alors la vieille question se repose, mieux gérer ce système ou le détruire ? Se constituer en un ensemble/groupe pour que nos délégués négocient avec le pouvoir la longueur de nos chaînes ou se déchaîner, transformer notre rage et notre urgence de liberté en une passion destructrice et créatrice ? La politique ou la révolte ?
Et d'ailleurs qu'est-ce que voudrait dire " mieux gérer " ce système ? Comment ce système politique, social et économique pourrait-il continuer à fonctionner sans exploiter des millions d'êtres humains réduits à l'état de matière première ? Comment cette économie, ses machines, ses transports, ses technologies, comment tout ça pourrait continuer à exister sans piller et contaminer d'énormes portions de terre, provoquant des guerres et dévastant un peu partout ? Comment les puissants, les riches, les patrons défendraient leurs belles maisons, leurs propriétés, leurs affaires, leurs vies même sans des armées, des flics, des prisons et des frontières ?

Aucune alternative n'est envisageable à l'intérieur de ce système. Rien ne peut être construit tant que la machine de l'économie et de l'Etat continue de fonctionner. Nous ne voulons pas créer des oasis à l'intérieur du désert, un entre-soi de supposée horizontalité, ni présenter une belle liste de revendications au pouvoir, s'asseoir à discuter avec nos ennemis, leur faire des propositions. Nous voulons détruire cette société. Nous n'aspirons pas à l'unité et au consensus du mouvement social, ce qui permettra sa récupération par le prochain chacal gauchiste. Nous sommes partisans de la révolte diffuse, de l'autonomie d'action des individus et des groupes, sans aucune centralisation.

Imaginez-vous donc si, au lieu de discuter place de la République pour écrire la nouvelle Constitution, ces milliers de personnes - en groupes plus ou moins petits - s'organisaient partout pour saboter l'économie, bloquer ses artères, attaquer les patrons, dépouiller les commerces et partager le butin, occuper des bâtiments, des immeubles, foulant aux pieds la propriété privée, transformer les lieux du pouvoir et du commerce en foyers d'insurrection... imaginez-vous l'effet de contagion qu'un tel processus pourrait avoir parmi les exploité-e-s, les marginalisé-e-s, les insoumis-es.

Rendons dangereuses nos nuits debout.

La violence policière n'a rien d'accidentel, elle est rationnellement produite et régulée par le dispositif étatique. La théorie et les pratiques de la police française sont profondément enracinées dans le système colonial : on verra qu'entre les brigades nord-africaines dans les bidonvilles de l'entre-deux-guerres et les brigades anti-criminalité (les BAC) dans les " cités " actuelles, une même mécanique se reproduit en se restructurant. Il s'agit toujours de maintenir l'ordre chez les colonisés de l'intérieur, de contenir les territoires du socio-apartheid. Le développement des armes " non létales " - Flash Ball, Taser... - propulse aussi une véritable industrie privée de la coercition. L'expansion du marché international de la violence encadre la diffusion des doctrines de la contre-insurrection et permet de les appliquer à l'intérieur des métropoles impériales.

Cette enquête, fondée sur l'observation des techniques et des pratiques d'encadrement et de ségrégation depuis ceux qui les subissent et les combattent, montre comment est assurée la domination policière des indésirables, des misérables et des insoumis en France.

Mathieu Rigouste, 2012.

Auteur de L'ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine (2009), Les Marchands de peur. La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire (2011) et Théorème de la hoggra. Histoires et légendes de la guerre sociale (2011).

LA VIOLENCE POLICIÈRE N'A RIEN D'ACCIDENTEL

" La violence policière est rationnellement produite et régulée par l'Etat ".

De l'Ennemi intérieur à ce livre, on a l'impression que l'ordre policier a été un sujet fort de votre travail. Comment en êtes-vous arrivé à ce livre ?

Je fabrique des outils pour démonter les mécanismes de la domination. Dans L'ennemi intérieur, j'avais étudié l'armée et son influence sur la société de contrôle, ce travail montrait comment les guerres coloniales ont fortement orienté la restructuration sécuritaire du capitalisme tout au long de la Ve République. La manière dont la police s'approprie des personnels, des savoirs et des pratiques, des techniques, des méthodes et des matériels formés par, pour et dans l'expérience coloniale et militaire - ce que Michel Foucault appelle les " effets de retour " - restait à approfondir. Il semblait nécessaire de faire le point sur les transformations de la police et de sa violence ces vingt dernières années. Pas pour l'amour des livres mais pour renforcer les luttes.

Comment avez-vous circonscrit votre travail d'investigation et d'action ?

Je ne fais pas semblant d'écrire sur une société dont je ne ferais pas partie et que j'observerais depuis un extérieur introuvable. Je ne veux pas masquer le fait que toutes les méthodes et toutes les problématiques sont orientées par l'enquêteur, sa position dans la société et ses points de vue. Sous couvert de distance avec le terrain, de nombreuses études masquent nécessairement les privilèges et les connivences que le chercheur entretient avec la société. Alors j'assume le fait que j'enquête depuis un endroit précis - les territoires et les classes qui subissent quotidiennement et frontalement la domination policière, puis je fournis ces éléments pour permettre de critiquer mes résultats, pour les corriger et faire avancer notre compréhension du phénomène. J'ai passé une trentaine d'années en banlieue parisienne et une quinzaine d'années dans les mouvements sociaux et militants. Je n'y ai pas fait ce que la sociologie appelle de " l'observation participante ", j'appartiens à ce monde et j'y ai vécu de près les transformations de la police. J'ai formulé des hypothèses en mettant en commun les mémoires et les récits de nombreuses personnes subissant directement la domination policière et de collectifs qui luttent sur ce terrain. J'ai confronté ces hypothèses aux recherches universitaires sur la question, à un corpus d'autobiographies de policiers, à des entretiens et des récits de vie menés par d'autres chercheurs avec des policiers de différents corps et différents statuts, à l'observation des blogs de policiers et l'analyse des revues policières, de défense et de sécurité ainsi qu'aux archives de mouvements de luttes contre la violence policière. Du point de vue de l'action, je prends part aux luttes populaires contre les systèmes de domination et d'oppression. Je ne cherche pas à faire de la recherche engagée, il me semble qu'on ne peut séparer l'action, l'enquête et la vie quotidienne. Que l'investigation n'est pertinente que si elle est menée, au service des luttes et à travers elles. Ce travail est d'ailleurs le fruit de réflexions collectives et doit tout à celles et ceux qui combattent au quotidien.

Vous parlez presque d'une réactivation d'une guerre contre insurrectionnelle dans votre livre. Quels sont les contours de ce champ de bataille ?

J'observe moins une réactivation qu'un processus long où la guerre et le contrôle, l'armée et la police, s'influencent réciproquement au point de quasiment fusionner dans certaines situations. J'affirme que la contre insurrection est la grammaire, la matrice, le programme idéologique et technique qui propulse le système sécuritaire. Mais il s'agit justement ici de bien voir comment s'opère la reformulation, la traduction, l'hybridation de la contre insurrection à l'intérieur de la société française. Il ne me viendrait pas à l'esprit d'expliquer que nous vivons la même chose que la guerre d'Algérie ou que les déploiements militaires en Irak. Mais j'observe que nous faisons face, dans les enclaves ségréguées de la société post-coloniale, à une forme de contre insurrection de basse intensité, médiatique et policière. Le quadrillage militaire devient occupation policière des quartiers (polices " de proximité "), les commandos deviennent des unités d'intervention féroces (BAC...), l'action et la guerre psychologique sont prises en charge par les médias dominants, la propagande d'Etat récupère la figure de l'ennemi intérieur " fellaga manipulé par Moscou " sous la forme de " l'islamo-gauchiste " ; les camps, la torture et le système de disparition sont relayés par la prison et la garde-à-vue, les brutalités et les meurtres policiers... Je montre comment des armes, des techniques, des doctrines, des pratiques issues de la contre insurrection coloniale et militaire, passent dans le champ médiatique et policier, comment elles sont réappropriées, ré-agencées redéployées pour maintenir l'ordre social, économique et politique à l'intérieur de la métropole.

Est-ce que vous pouvez nous définir la " tactique de la tension " dont vous parlez abondamment dans votre livre ?

C'est justement cette forme de domination, régulée techniquement et rationnellement, qui puise dans les répertoires contre insurrectionnels, coloniaux et militaires, pour écraser les damnés intérieurs. C'est une référence aux mécaniques politiques qui permettent de contrôler la population en instrumentalisant la peur ou en fabriquant des ennemis de convenance. On parle souvent de " stratégie de la tension " pour désigner les " années de plomb " en Italie, dans les années 1970. L'Etat italien manipulait l'extrême droite, grâce aux services secrets, et lui faisait réaliser des attentats qu'il attribuait ensuite aux anarchistes, ce qui lui permettait de justifier la répression du mouvement ouvrier et l'écrasement des mouvements révolutionnaires. Les gestionnaires de cette stratégie étaient d'ailleurs fascinés par la méthode française de contre-insurrection. Par " tactique de la tension ", j'explique que cette technique qui consiste à fabriquer des ennemis de convenance pour faciliter le renforcement sécuritaire, est passée dans le domaine policier. Techniquement, cette traduction s'opère depuis le prototype colonial et militaire de la bataille d'Alger, en 1957. La Casbah avait alors été enfermée et étranglée par des forces de quadrillage et d'occupation militaro-policières, puis pénétrée, harcelée et terrorisée par l'envoi d'unités spéciales à l'intérieur pour capturer, interroger et faire disparaître les " meneurs ". Harceler et agresser une population enfermée et étranglée, engendre forcément beaucoup de tension. J'explique que ce schéma a été redéployé sur les quartiers populaires, par l'alternance, aux manettes de l'Etat, des fractions de gauche et de droite de la classe dirigeante, qui ont multiplié les unités d'occupation et d'enfermement ainsi que les unités d'intervention et de harcèlement dans les quartiers populaires. Progressivement a ainsi été reformulée une technique d'enfermement et d'agression combinée, supportée par des ressorts idéologiques très proches de la contre-insurrection et qui tente de détruire la vie sociale et les formes d'autonomie et d'insoumissions des " populations " ciblées.

L'impérialisme c'est un concept assez fort. Dans votre travail, ça semble une évidence car vous êtes dans cette rhétorique mais si on vous demandait de le définir, vous en parleriez comment ?

Ce n'est pas de la rhétorique, l'impérialisme est un stade de développement du capitalisme et de l'Etat, qui arrive à un moment déterminé dans l'histoire de la lutte des classes. Il s'agit d'un rapport de domination à différentes vitesses et qui s'inscrit dans l'espace : c'est le processus d'expansion d'un Etat-nation partant à la conquête de territoires, de ressources et de populations en dehors de ses frontières et mettant en place des formes de dominations et de ségrégations basées sur la classe, le sexe et la race. Les géographes radicaux anglo-saxons expliquent que nous sommes entrés dans une nouvelle phase de développement de l'impérialisme qui ressemble très étrangement à la phase d'accumulation primitive qui avait donné naissance au capitalisme et qui fonctionne par la dépossession des ressources, des territoires, des cultures et des formes de vie autonomes. Je tente de montrer que les campagnes de conquête menées par les grands Etats impérialistes dans le " monde Arabe " (Irak, Afghanistan, Egypte, Syrie...) se combinent avec une dimension intérieure sur leurs propres territoires : l'expansion des mégalopoles urbaines (Grand Paris, Grand Toulouse, Nantes Métropole...). Cette expansion est supportée directement par la tension policière et vise la conquête puis la restructuration petite-bourgeoise des quartiers populaires, le renforcement du socio-apartheid, l'industrialisation de l'enfermement et la massification du néo-esclavage en prison. La police est le fer de lance de cette croisade intérieure.

Qu'est-ce que vous pensez des BAC que vous définissez comme un symbole de l'ordre sécuritaire ? Le sociologue Didier Fassin évoque la possibilité d'une cohabitation tandis que Fabien Jobard se montre plus nuancé que vous également.

Ce n'est pas une question de nuances. La BAC est emblématique de l'oppression policière contemporaine, comme les CRS représentaient bien la répression en 1968. Mais je n'ai rien en particulier contre ces unités. Toute la police est chargée de maintenir l'ordre social, économique et politique. Et la police n'est pas la seule institution à assurer cette fonction. On peut soutenir les collectifs de victimes qui demandent la dissolution de la BAC comme à Millau, car c'est une manière offensive de se rassembler, mais la dissoudre sans attaquer le monde qui la produit ne changerait pas grand chose. Les agents seraient reclassés et de nouvelles unités créées ou recomposées pour assurer l'encadrement des misérables. Les BAC sont issues des polices coloniales en métropole et restructurées autour d'un modèle " néolibéral " d'abattage intensif. Elles traduisent bien les restructurations contemporaines.

Vous dénoncez la militarisation du métier de policier mais vous passez sous silence le fait qu'elle s'est également accompagnée d'une professionnalisation et d'une meilleure formation des effectifs. Dans l'invention de la violence, Laurent Mucchielli dit qu'il y a un recul des violences policières depuis 30 ans.

Je ne dénonce pas, j'essaie d'expliquer les transformations en cours. Et je ne me situe pas dans ce débat. La violence n'est pas une quantité, il n'y en a pas plus ou moins. Les formes de coercition évoluent en fonction des situations à gouverner. Si la police se perfectionne effectivement dans le nivellement de la coercition et qu'elle ne tire plus - pour l'instant, en France - à balles réelles sur les mouvements ouvriers, le nombre de personnes tuées dans les quartiers populaires ne cesse d'augmenter. Quand je finissais ce livre, en septembre 2012, 12 personnes avaient été tuées en six mois, un taux record en augmentation constante. Les armes " sub-létales " mutilent presque quotidiennement dans les cités. Dans certains quartiers, perdre un œil devient une menace quotidienne. Oui, les policiers sont mieux formés à contrôler les pauvres pour éviter de provoquer des révoltes ingérables. Mais dans les centres d'entraînement au maintien de l'ordre, c'est bien à la guerre urbaine qu'on les prépare. On ne peut pas le comprendre si l'on regarde du côté des policiers, qui essaient effectivement de tuer le moins possible, qui ont peur aussi et pour qui la coercition est minoritaire dans la journée ou dans une carrière. En regardant depuis la police, on ne perçoit pas les effets réels du renforcement sécuritaire. En l'occurrence, si l'on se place du côté de ceux qui le subissent, le constat est différent. Dans les quartiers populaires, les prisons, et les luttes sociales, la police gère un système de violence transversale qui broie la vie des gens, hier comme aujourd'hui, et qui, loin de rechercher à diminuer la violence, s'alimente et se ressource dans l'expérience coloniale et militaire.

Comment vous percevez Manuel Valls ?

Il incarne bien la gauche de gouvernement : quasiment les mêmes logiques et les mêmes pratiques que sous Sarkozy - car il s'agit toujours de soumettre et bannir les pauvres pour permettre au capitalisme de se restructurer - mais avec une propagande un peu plus subtile, un enrobage un peu plus soft et d'autant plus trompeur. Alors que sous Sarkozy, la figure de l'ennemi intérieur était récurrente, Valls se sent obligé de dire qu'il n'y a pas d'ennemi intérieur, tout en continuant à faire la même chose que ces prédécesseurs. Il ne fait aucun doute qu'il est conseillé par les mêmes personnes que Sarkozy ou Guéant, Alain Bauer parmi d'autres. Et la situation est toujours la même, les processus en cours continuent. Alors que la droite a tendance à réduire le nombre de policiers, à développer des unités féroces et à multiplier les technologies et les armements, la gauche conserve tout ça puis embauche et développe en particulier les unités d'occupation (" de proximité "). La succession de la gauche et de la droite aux manettes du gouvernement n'alterne pas les modèles mais les empile, elle assure la continuité de l'Etat et de son renforcement sécuritaire.

A la fin du livre, vous dites " organisons-nous ", comment vous situez-vous politiquement ?

Du côté des opprimés, dans le camp qui veut en finir avec toutes les formes de domination. Je crois que seuls les premiers et premières concernés peuvent s'organiser pour abolir les systèmes d'oppression. Et qu'il faut tisser des alliances. J'essaye de mettre au centre de mon appareillage d'enquête les critiques et les constats des personnes qui subissent et qui luttent. Sous l'étiquette de " l'émeute ", le pouvoir définit les révoltes populaires comme des sortes d'accès hystériques, des convulsions de violence sans raisons, mon travail consiste à les réinscrire dans la grande histoire des résistances à l'impérialisme. Je fais de l'enquête pour renforcer les luttes, pour décrire les mécaniques de l'oppression et cerner les rouages faibles.Ce système ne peut tenir sans la police et la prison. Je pense qu'il faut en changer, en finir avec une économie basée sur le pillage du monde au profit d'une minorité, et je crois qu'il faut pour cela rompre aussi avec les sociétés pyramidales, même celles où l'on choisit ses maîtres... Je crois que nous pouvons réussir à construire une société basée sur l'autogestion, l'entraide et le partage, sans chefs ni argent, où tout sera pour tous et où le peuple s'organisera par lui-même. La police passera alors pour une machine de domination archaïque.

http://www.lesinrocks.com/2012/12/11/actualite/rigouste-11330655/

MÊME LA TERREUR D'ÉTAT INDUSTRIELLE
NE PEUT RIEN CONTRE UN PEUPLE UNI ET RÉSOLU

Dans " Les Marchands de peur ", Mathieu Rigouste retrace par le détail l'itinéraire emblématique de quelques omniprésents " experts " de la peur (Alain Bauer, Xavier Raufer, François Haut...) et documente l'avènement triomphant du capitalisme sécuritaire. Un ouvrage fouillé et passionnant, qu'il évoquait dans cet entretien accordé à Article11 en début d'année.

C'est un petit livre valant parfait vade-mecum des temps ultra-sécuritaires. Il retrace précisément les itinéraires d'Alain Bauer, de Xavier Raufer et de quelques autres acteurs français du business de la peur. Et explore méthodiquement " le champ de production du contrôle ", mécanique complexe permettant d'assurer de confortables profits à ceux qui en tirent les ficelles et de perpétrer l'ordre inégalitaire du monde. Le portrait d'Alain Bauer et de ses amis est ainsi l'occasion de documenter l'avènement d'un " nouveau stade de développement de l'impérialisme " : le capitalisme sécuritaire.
Ce canevas, Mathieu Rigouste le déroule brillamment dans Les Marchands de peur : la bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, peinture vivante autant qu'analyse fouillée. Dans un précédent opus paru il y a deux ans, L'Ennemi Intérieur1, l'auteur décrivait déjà comment une stratégie militaire totale, la " doctrine de la guerre révolutionnaire ", mise en œuvre par la France dans ses guerres coloniales, avait progressivement contaminé les champs politique et médiatique jusqu'à devenir mode de gouvernement. Cette fois, il explique à qui profite le crime - un " conglomérat complexe de producteurs de contrôle et de marchands de menaces ". Derrière les deux livres, une même ambition : que la compréhension du monde serve d'arme à ceux qui veulent le mettre bas.

La trajectoire d'Alain Bauer évoque celle d'un Rastignac de la sécurité. Sa montée en puissance, ces trente dernières années, a été pensée de façon stratégique ?

Cet homme s'est construit sur un perpétuel mélange des genres...

La bande à Bauer - citons, entre autres, Xavier Raufer, François Haut, Christophe Naudin, Yves Roucaute... - a su articuler progressivement un faisceau d'activités correspondant précisément aux intérêts politiques et économiques du développement sécuritaire. Elle réunit des inventeurs de notions qui fonctionnent comme des marchandises, des colporteurs et des promoteurs qui diffusent ces notions-marchandises dans les grands médias, des entrepreneurs de sécurité et de guerre qui cherchent à dominer le marché, des politiciens qui leur ouvrent des voies juridiques, des universitaires qui leur fournissent une légitimité d' " experts "... Cette bande est finalement organisée de la même façon que ce que j'appelle " le consortium de la peur ", conglomérat mondial et complexe de producteurs de contrôle et de marchands de menaces.
Bauer lui-même combine les différentes activités que je viens d'évoquer : il est " expert en sécurité " pour les médias, responsable de l'Observatoire national de la délinquance pour le compte du gouvernement, chargé de la chaire de criminologie du Conservatoire national des Arts et métiers, conseiller influent au PS et à l'UMP, patron d'une entreprise de sécurité qui porte son nom (AB Associates), et il vit des peurs qu'il propage. Il est à la fois le symptôme et l'un des principaux architectes de ce processus d'accumulation de profits et de transformation de l'État, centré sur les marchés du contrôle.

Quel a été son rôle dans le virage sécuritaire du Parti socialiste ?

En quoi l'alliance des marchands de peur et des marchands de canons est-elle nouvelle ?

La peur a toujours été un outil fondamental pour les classes dominantes, bien avant le capitalisme. Mais tout s'est accéléré avec la transformation du contrôle en marché au cours du XXe siècle. Jusque-là, la fonction de marchand de peur était occupée par des " entrepreneurs de morale ", qui permettaient de justifier périodiquement la répression des indisciplines et des révoltes. Mais ce sont les complexes militaro-industriels, édifiés dans le courant des deux guerres mondiales, qui ont généré les marchés du contrôle, devenus florissant entre les guerres coloniales et la contre-révolution post-1968.
Depuis lors, il est devenu indispensable que des professionnels de la terrorisation travaillent constamment pour définir les " menaces " - qui permettent le fonctionnement de cette économie de la provocation/répression - et les " nouvelles menaces ", qui délimitent chaque fois de nouveaux secteurs d'accumulation de profits. Les marchands de peur ne sont plus seulement des légitimateurs, ils s'imposent désormais comme des acteurs économiques et politiques très puissants. À l'image de la bande à Bauer, ils sont vecteurs, mais aussi ingénieurs, entrepreneurs et gestionnaires. Ils ont même fini par jouer le rôle d'architectes sociaux et se conçoivent désormais, répètent-ils, comme les bâtisseurs d'une " sécurité globale face au chaos de la mondialisation ".

C'est une entreprise de domination totale ?

La construction policière de l'affaire de Tarnac est emblématique du pouvoir de nuisance de ces gens. Son fiasco final, en l'espèce, ne vaut-il pas large désaveu ?

A la fin de l'ouvrage, tu fais un parallèle avec la stratégie de la tension à l'italienne : c'est ce qui nous attend dans les années à venir ?

Tu parlais de " marchés du maintien de l'ordre en train de se gaver " : à quoi penses-tu ? Aux offres de service sécuritaire d'Alliot-Marie à un régime tunisien sur le point de tomber, par exemple ?

Des journalistes ont l'air de s'émouvoir que la France exporte du matériel de maintien de l'ordre à des dictatures - " en pleine révolution en plus ! ". Mais depuis un siècle, l'impérialisme français entretien et protège des dictatures qui le lui rendent bien, son complexe militaro-industriel vend du matériel de guerre et de contrôle, ainsi que des techniques de terreur d'État, partout où il le peut. Il continue et continuera, bien évidemment.
Pour les complexes militaro-industriels, ce " printemps des peuples arabes " est l'occasion d'une gigantesque série de transactions, de prêts et d'investissements, en terme de recherche et de développement, de fabrication, d'approvisionnement et de maintien en condition opérationnelle. C'est aussi une expérimentation gigantesque de tous ces matériels et techniques, conçus et vendus dans la dernière décennie. Khadafi aurait même testé des avions de chasse en contrôle des foules... Pour l'ensemble du monde contre-insurrectionnel, c'est passionnant : le dictateur a mené la machine au bout de sa capacité répressive, juste avant le sociocide. Il essaie finalement de répondre à la question afghane : face à l'insoumission massive et à l'insurrection généralisée, est-il efficace ou suicidaire d'arrêter complètement d'investir dans la propagande et de tout miser sur la terreur d'État ? Les gouvernements du monde entier veulent connaître la réponse. Parce qu'ils savent que leur tour viendra.

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1. Ouvrage abordé ici http://www.article11.info/?Mathieu-Rigouste-Il-existe-des.

2. Créée en 1969, la World Trade Center Association développe un réseau de centres d'affaires dans le monde où " les États-Unis, les marchés étrangers et les intérêts financiers peuvent se rencontrer ", " favoriser et accélérer des transactions ", " promouvoir la prospérité par le commerce et l'investissement " (selon leur site wtcaonline.com). Le centre d'affaires de La Défense (92) en est l'un des pôles français.

3. " Il faut choisir de rester à la table des grands - donc déceler, diagnostiquer, puis prévenir ou riposter - ou devenir une simple force supplétive. " Alain Bauer, cité dans David Servenay, " Mission Bauer : comment gérer les crises depuis l'Élysée ", Rue89, 4 septembre 2007.

4. On trouve un éventail des grands débats en cours dans Georges-Henri Bricet des Vallons, Faut-il brûler la contre-insurrection ?, Choiseul, 2010.

Ni des loi supposées nous garantir, ni un quelconque travail supposé nous permettre de nous " réaliser ". Le travail n'est rien d'autre qu'exploitation, fatigue, ennui, humiliation. Toute loi n'est que l'expression de la domination de certaines couches sociales sur d'autres, qui constituent la majorité de la population. Nos fameux " droits " ne sont que le paravent du marchandage entre notre docilité et l'expropriation de nos vies.

Nous sommes nombreux à descendre dans les rue, ces jours-ci. Journalistes, syndicalistes et politiciens (même " alternatifs ") voudraient nous enrégimenter derrière le simple refus de la loi Travail. Mais, en fait, on s'en fout de cette énième reforme d'un code du Travail qui est là pour nous atteler au turbin. On crache sur l'esclavage à vie du CDI comme sur la galère quotidienne de la précarité. Ce qui remplit les rues ces jours-ci, c'est le ras-le-bol envers ce monde de plus en plus invivable. C'est le refus du travail, la conscience peut-être encore imprécise mais bien présente que toute loi est une chaîne. Il y a ici et là quelques petites secousses dans la normalité de cette société : des frémissements dans lesquels nous pouvons voir un refus de la soumission et de l'impuissance quotidiennes, une mise en cause de la résignation généralisée.

Ce monde est invivable. D'un côté un État de plus en plus répressif - la carotte de l'État social étant en fin de course (pas pour toutes les catégories, bien sûr : le vieux précepte de diviser pour mieux régner est toujours efficace), il ne reste que le bâton. De l'autre côté, des prétendues alternatives qui ne représentent que la volonté de faire gérer cette même société par des syndicats et des partis de gauche, qui n'ont même plus d'illusions à vendre. Ou bien de sinistres cauchemars qui donnent une couleur encore plus morbide à l'autorité : replis communautaires, retour du religieux et de l'oppression morale.

Dans ce panorama sombre, s'attacher à un coin de territoire ou à une situation sociale donnée, revient à jouer sur la défensive, à renoncer à l'audace des rêves. Mais ni une quelconque zone à défendre dans un monde englouti par des nuisances, ni une Justice qui est là pour sanctionner l'inégalité et la privation de liberté, ni quelques droits à se faire exploiter tout le long de la vie, ne pourraient jamais nous suffire.

Cette petite fissure dans la normalité que ce sont les mobilisations avec l'excuse de l'énième modification du code du Travail, nous voulons l'agrandir, pour qu'elle devienne une brèche, d'où atteindre la fin de l'exploitation. Faisons en sorte que le vase qui commence à déborder se casse. Ne nous contentons pas des promesses politiciennes, chassons les médiateurs sociaux (comme les syndicats), déchaînons notre rage contre cette société qui nous vole, jour après jour, nos vies. Attaquons-nous aux bases morales et sociales de l'autorité. Et aussi à ses structures matérielles : magasins, lieu de productions, bâtiments publics, véhicules, moyens de transport de personnes, de marchandises et d'énergie... Attaquons-nous aux hommes et femmes qui l'incarnent : flics, patrons, juges, chefs de toute sorte, bureaucrates, vigiles, politiciens, matons... A nombreux, en petits groupes ou seuls, le jour comme la nuit, quand et où le pouvoir ne nous attend pas.

Un graffiti récent, souvent repris, dit : " le monde ou rien ". Mais nous n'avons rien à défendre dans ce monde qui ne nous appartient en rien, et auquel nous n'appartenons pas. Un monde qu'on veut détruire.
La fête ne nous attend pas que sur ses décombres, mais déjà dans la révolte, ici et maintenant. Il n'y a pas de retour en arrière.

Contre toute loi, contre le travail. Contre ce monde d'enfermement et d'exploitation.
Pour la liberté !

Affiche d'avril à Paris, publiée dans le journal "Tout peut basculer".

https://fr-contrainfo.espiv.net/files/2016/04/Tout-peut-basculer.pdf
comitedesfetesdegouliaipolie [at] riseup.net

Manifestations sauvages, banques défoncées, barricades dans la rue, commissariats attaqués... ces dernières semaines, ni les énormes dispositifs policiers, avec leurs gaz, leurs matraques et leurs flash-balls, ni les organisations politiques de gauche et les syndicats avec leurs services d'ordre, n'ont pu contrôler la rage et la joie de milliers de révolté-e-s. A Paris comme à Nantes, Rennes, Toulouse et dans bien d'autres villes en France, nous avons enfin goûté quelques instants de liberté. Dans cette époque sombre de guerres, de terreur, de misère économique, de nationalisme et de religion, dans cette époque où on nous voudrait tous en rang ou à genoux, le feu de la révolte ne peut que rallumer dans nos cœurs quelques espoirs de rupture radicale avec l'existant.

La " Loi Travail ", énième mesure pour intensifier l'exploitation, énième attaque des patrons et du gouvernement contre les intérêts des travailleurs, est seulement la goutte qui a fait déborder le vase. Dans les discours comme dans les pratiques, la question de cette loi a été largement dépassée par tou-te-s celles et ceux qui refusent de négocier avec le pouvoir la longueur de leurs chaînes. L'éventuel retrait de ce projet de loi ne représentera aucune victoire s'il a comme effet la fin des hostilités, le retour à la normalité.

Parce que s'il y a quelque chose à combattre c'est justement cette " normalité " : la normalité d'un patron qui vit sur ton dos, qui s'enrichit de ta sueur, qui t'humilie ; la normalité d'un monde où la possibilité même d'exister est déterminée par la quantité d'argent qu'on a dans les poches, un monde où des millions d'êtres humains crèvent dans la misère la plus totale ou vivent dans l'esclavage ; la normalité du contrôle et de la discipline de nos vies à travers les écoles, les universités, les horaires, les prisons, les hôpitaux psychiatriques, la bureaucratie, les frontières, les caméras de surveillance... ; la normalité des schémas et des modèles de vie qu'ils nous imposent à travers le spectacle et la télé, la pub et la marchandise...

C'est cette normalité que nous voulons rendre impossible.

Nous ne croyons pas au " grand soir " de la révolution, nous ne croyons pas qu'il faille attendre un jour l'humanité serait prête à vivre dans une société parfaite. Nous vivons ici et aujourd'hui et nous n'avons pas d'autre vie que celle que nous sommes en train de vivre. Il ne s'agit pas d'attendre que les conditions soient propices, proposer des programmes, attendre que la plupart des " travailleurs ", des " étudiants " ou des " sans papiers " deviennent révolutionnaires. Rompre avec les schémas de cette normalité signifie aussi rompre avec les schémas de la politique, du consensus, de la gestion démocratique. S'efforcer de rendre compréhensibles nos idées et nos actes ne signifie pas se reléguer à l'impuissance, renoncer à agir, se concerter avec ceux qui veulent " mieux gérer " ce système structurellement fondé sur l'oppression et sur la domination. L'attaque du pouvoir ne sera jamais consensuelle, même pas parmi les exploités et les victimes du pouvoir. Mais c'est justement à partir de l'attaque du pouvoir, de ses idées, ses modèles, ses structures et ses personnes, que nous voulons " rencontrer les gens ", peu importe si nous sommes étudiants ou travailleurs, chômeurs ou précaires, avec ou sans papiers. C'est à partir d'un terrain d'hostilité partagée contre la domination, contre toutes les dominations, que nous pourrons peut-être un jour construire quelque chose de différent de manière collective.

Nous ne sommes pas une intelligentsia illuminée qui voudrait conscientiser les masses, nous sommes des individus qui subissons la même oppression et qui avons décidé de traduire notre rage en actes. Si nous diffusons nos idées ce n'est pas pour rechercher un consensus, pour gagner des pions, mais parce que nous espérons que les actes de révolte et d'insoumission se multiplient jusqu'à rendre impossible le fonctionnement normal de la société.

Malheureusement, même la révolte risque de se faire intégrer ou canaliser par le pouvoir.

Ces dernières semaines, on s'est retrouvé-e-s très souvent dans la rue à affronter les flics. On est toujours là où ils nous attendent en force, on joue une partition qu'ils ont déjà écrite pour nous, sur un terrain qui ne nous est pas favorable. On suit des manifestations concertées par les syndicats et la préfecture, dans des quartiers bourgeois où la révolte risque d'être moins contagieuse. On accepte la présence de journalistes, photographes et cameramen de tout poil, puis on regarde les vidéos des émeutes sur internet et on s'en exalte. On finit par parler le même langage que le pouvoir, l'exaltation virile de l'affrontement et la spectacularisation de l'émeute.

Pourquoi ne pas essayer de dépasser de telles limites ?

L'intelligence et l'imprévisibilité peuvent être nos meilleurs outils. Apparaître soudainement pour attaquer là où ils ne nous attendent pas puis disparaître rapidement ; bloquer, paralyser, saboter les veines de l'économie, les structures du contrôle, les lieux de travail. Sortir des schémas classiques de la contestation, ses lieux et ses espaces, voilà ce qui pourrait représenter un saut qualitatif dans nos luttes.
L'euphorie du ci-nommé " mouvement social " est destinée à mourir si ce dernier n'arrive pas à sortir des rails de la politique. Mais les connaissances qu'on aura accumulées, les idées qu'on aura diffusées, les liens qu'on aura tissés, seront notre meilleur bagage pour poursuivre les hostilités.

Pendant et au-delà du " mouvement social ", nous n'arrêterons jamais de suivre nos passions destructrices, poursuivre nos rêves de liberté, semer le chaos de la révolte dans l'ordre de l'autorité.

https://fr-contrainfo.espiv.net/files/2016/04/Tout-peut-basculer.pdf

Cours annulés, manifs sauvages, tags, casse, lacrymos, gouvernement en stress, fac en grève. Quelque chose est en train de naître. " Nous " sommes en train de naître. Nommer ce qui est en train de naître du nom de ce qui l'a précédé, c'est tenter de le tuer. Ramener ce que nous avons vécu dans la rue mercredi dernier, ce qui bouillonne depuis des semaines, ramener la rage qui gronde partout à l' " ombre du CPE " et tous les laïus que nous avons entendus la semaine dernière, est une opération, une opération de neutralisation. Quel rapport y a-t-il entre le discours syndical et les potes lycéens qui taguaient mercredi dernier " le monde ou rien " avant de s'attaquer méthodiquement à des banques ? Aucun. Ou juste une misérable tentative de récupération menée par des zombies. Jamais les organisations syndicales, jamais les politiques n'ont été si visiblement à la traîne d'un mouvement. S'ils sont si fébriles dans leur volonté de tout encadrer, c'est justement parce que tout pourrait bien leur échapper. Ce qui s'est passé est simple : une bande de youtubeurs ont additionné leurs like, ils ont parlé hors de tout encadrement, de toute " représentativité ", ils ont appelé à descendre dans la rue ; une femme qui ne représente qu'elle-même a lancé une pétition contre la loi travail ; et parce que ce qui était dit sonnait juste, rencontrait un sentiment diffus, un écoeurement général, nous sommes descendus dans la rue, et nous étions nombreux. Les organisations ont suivi. Le risque de ne pas suivre était trop grand pour elles. Si elles ne le faisaient pas, leur mandat était caduc. Ceux qu'elles prétendent représenter auraient pris la rue sans elles, sans qu'elles puissent placer devant eux leurs banderoles de tête, sans qu'elles puissent sortir leurs gros ballons rouges, sans qu'elles puissent recouvrir nos voix de leurs mauvaises sonos, de leurs slogans grossiers, de leurs discours d'enterrement. Elles auraient été à poil. Les chefs ont donc suivi ; comme toujours.

Il n'y a pas une loi qui pose problème, mais toute une société qui est au bout du rouleau.

Nous sommes la jeunesse. Mais la jeunesse n'est pas la jeunesse, elle est plus qu'elle-même. Dans toute société, la jeunesse est l'image de l'élément disponible. La jeunesse est le symbole de la disponibilité générale. Les jeunes, ce n'est rien. Ce sont seulement ceux qui ne sont pas encore tenus. Tenus par un patron, tenus par des crédits, tenus par un CV. Tenus, et donc enchaînés, du moins tant que la machine sociale continue de fonctionner. Les discours médiatiques sur la menace d'un " mouvement de la jeunesse " visent à conjurer la menace réelle, et la menace réelle, c'est que l'ensemble de ce qui est disponible dans cette société, l'ensemble de ceux qui n'en peuvent plus de la vie qu'on leur fait vivre, l'ensemble de ceux qui voient bien que ce n'est pas juste cette loi qui pose problème, mais toute cette société qui est au bout du rouleau, s'agrège. S'agrège et prenne en masse. Car elle est innombrable, de nos jours, la masse des incrédules. Le mensonge social, la farce politique ne prennent plus. C'est cela, le gros problème qu'a ce gouvernement. Et pas juste lui : qui peut bien être assez con pour encore vouloir voter à gauche, à gauche de la gauche, à gauche de la gauche de la gauche, quand on voit ce que cela a donné en Grèce l'été dernier ? Un gouvernement de gauche radical surtout dans l'application de l'austérité.

Eh les vieux ! Vous n'avez pas été trahis, vous vous êtes juste laissés tromper.

Eh, les vieux ! Eh, nos vieux. Vous dites que vous vous sentez trahis. Que vous avez voté pour un parti de gauche, et que la politique menée ne correspond pas à vos attentes. Vous parlez de " reniement ". Mais vous étiez où en 1983 ? Les années 80, les années fric, Tapie au gouvernement, Libé qui titre " Vive la crise ! ", ça ne vous dit rien ? Nous, on n'était pas là, mais entre-temps, vos défaites sont devenues nos cours d'histoire. Et quand on les écoute, ces cours, on se dit que Macron ne fait que terminer le boulot commencé en 1983. C'est le même programme depuis lors. Il n'a pas changé. Vous n'avez pas été trahis. Vous vous êtes juste laissés tromper. Vous avez préféré cultiver vos illusions. Ce ne sont pas les actes des socialistes qui ont trahi leurs discours. Ce sont juste ces discours qui ont servi, à chaque élection, à vous enfumer pour pouvoir continuer à mettre en œuvre le même programme, pour poursuivre la même offensive. Une offensive de 35 ans, menée avec constance, sur tous les plans en même temps - économique, sécuritaire, social, culturel, existentiel, etc.

Cette loi, on n'en discutera pas.

Ce qui est en train de naître, a peu à voir avec la loi travail. La loi travail, c'est juste le point de renversement. L'attaque de trop. Trop arrogante, trop flag, trop humiliante. La loi renseignement, la loi Macron, l'état d'urgence, la déchéance de nationalité, les lois antiterroristes, le projet de réforme pénale, la loi travail, tout cela fait système. C'est une seule entreprise de mise au pas de la population. La loi El Khomri, c'est juste la cerise sur le gâteau. C'est pour ça que ça réagit maintenant, et que ça n'a pas réagi sur la loi Macron. À la limite, si on descend dans la rue contre la loi travail, c'est pas parce qu'elle concerne le travail. C'est parce que la question du travail, c'est la question de l'emploi de la vie ; et que le travail, tel que nous le voyons autour de nous, c'est juste la négation de la vie, la vie en version merde. On n'est plus dans les années 1960, vos Trentes Glorieuses, remettez-vous en, on ne les a jamais connues. Personne d'entre nous ne croit qu'il va se " réaliser " dans le taf. Ce dont on se défend maintenant, c'est que le peu de vie qui nous est laissé après le taf, en dehors du taf, ne soit réduit à néant. Le petit jeu des organisations syndicales et des partis pour limiter le terrain du conflit à la question de la loi travail, à la négociation avec le gouvernement, c'est seulement une façon de contenir notre désir de vivre, d'enfermer tout ce qui les excède dans la sphère étouffante de leurs petites intrigues. Syndicats et partis, pas besoin d'être devin pour voir, d'ores et déjà, qu'ils nous lâcheront en rase campagne au moment décisif. On leur en veut pas. C'est leur fonction. Par contre, ne nous demandez pas de leur faire confiance. C'est pas parce qu'on est jeune qu'on est né de la dernière pluie. Et puis arrêtez de nous bassiner avec vos vieux trucs qui marchent pas : la " massification ", la " convergence des luttes " qui n'existent pas, les tours de paroles et le pseudo-féminisme qui vous servent juste à contrôler les AG, à monopoliser la parole, à répéter toujours le même discours. Franchement, c'est trop gros. La question, c'est pas celle de la massification, c'est celle de la justesse et de la détermination. Chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement, ce n'est pas le nombre de gens dans la rue, mais leur détermination. La seule chose qui fasse reculer un gouvernement, c'est le spectre du soulèvement, la possibilité d'une perte de contrôle totale. Même si on ne voulait que le retrait de la loi travail, il faudrait quand même viser l'insurrection : taper fort, se donner les moyens de tenir en respect la police, bloquer le fonctionnement normal de cette société, attaquer des cibles qui font trembler le gouvernement. La question de la " violence " est une fausse question. Ce qui est décrit dans les médias comme " violence " est vécu dans la rue comme détermination, comme rage, comme sérieux et comme jeu. Nous, c'est ça qu'on a éprouvé mercredi dernier, et qui a quelques raisons de faire flipper les gouvernants : il y avait du courage parmi nous, la peur s'était dissipée, on était sûrs de nous. Sûrs de vouloir marcher sur la tête de ceux qui nous gouvernent. Sur la tête de ceux qui, toute l'année, nous marchent sur la gueule.

Taper fort ! Taper Juste !

Contrairement à ce que nous disent les apprentis bureaucrates de l'UNEF ou du NPA, taper fort n'est pas ce qui va nous " isoler des masses ", si les cibles sont justes. C'est au contraire cela qui va faire que tous ceux qui sont à bout vont nous rejoindre ; et ça fait du monde. La question que pose la loi travail, c'est la question de la politique menée par le PS depuis 35 ans, c'est de savoir si oui ou non ils vont pouvoir mener à terme leur campagne de plusieurs décennies. C'est aussi la question de la politique en général. Qu'un mouvement se lève à un an d'une campagne présidentielle, qui généralement impose le silence et l'attente à tous, en dit long sur la profonde indifférence, voire l'hostilité, qu'elle suscite déjà. Nous savons tous que les prochaines élections ne sont pas la solution, mais font partie du problème. Ce n'est pas par hasard que spontanément, mercredi dernier, les lycéens de Lyon ont cherché à atteindre le siège du PS, et se sont affrontés à la police pour frapper cet objectif. Et ce n'est pas par hasard que des sièges du PS à Paris et à Rouen a été défigurés. C'est cela que, de lui-même, le mouvement vise. Plutôt que de s'enferrer dans des négocations-piège à con, ce qu'il faut attaquer, partout en France, à partir de jeudi prochain, ce sont donc les sièges du PS. À Paris, il faut que ce soit la bataille de Solférino. Pour la suite, eh bien, on verra. Va falloir la jouer fine. Mais l'enjeu est colossal.

Ils reculent, attaquons !

https://miliparis.wordpress.com/presentation-du-mili

NE PAS CRAINDRE LES CRISES

PRÉFÉRER LE DÉSIR À L'ESPOIR

N'OBÉIR PLUS QU'À NOUS-MÊMES

Une journée dans l'école numérique

Ma journée d'école commence, la sonnerie vient tout juste de retentir, je rentre dans ma salle de cours et déjà je m'interroge : dois-je accueillir la classe ou me tourner vers mon écran pour effectuer l'appel électronique ? Dans un souci de "diversification de mes pratiques", dois-je capter le regard des élèves à l'aide de l'écran de mon vidéo-projecteur, vérifier la mise en route de toutes leurs tablettes ou décider de me passer de tout appareillage numérique ? Alors que la séance se termine, prendrons-nous le temps de noter le travail à effectuer à la maison ou dois-je renvoyer chaque élève devant son écran pour consulter le cahier de textes numérique que je remplirai en fin de journée ? C'est la pause du repas ; à la cantine, que penser de ce flux d'élèves identifiés par leur main posée sur un écran biométrique et du bip régulier de la machine signalant son aval à leur passage ? Ces adolescents dans la cour scrutant sans cesse leur téléphone, ces surveillants et ces professeurs derrière leur ordinateur, tout ce monde se disant parfois à peine bonjour, est-ce cela le progrès ? En fin de journée, dans la salle des profs, dois-je, toujours face à mon écran, trier mes courriels administratifs et remplir le cahier de textes numérique, ou ai-je encore le temps d'échanger de vive voix avec mes collègues sur le déroulement de cette journée de classe ?

Nous savons aussi sur quelle gabegie démente des ressources terrestres, y compris les plus rares, les plus coûteuses, les plus dangereuses, repose la mensongère " dématérialisation ". Il faut compter aussi avec la part croissante de consommation d'énergie consacrée à l'informatique.
Pourtant, nous laissons dire que le numérique est la solution à tous les problèmes de l'institution, qui vont du décrochage à l'intégration des élèves en situation de handicap en passant par les problèmes de lecture. Et qu'en plus il serait " écologique " parce qu'il permettrait d'économiser du papier. Quelle vaste plaisanterie !

Pour notre part ce que nous voulons c'est être avec nos élèves, et non servir d'intermédiaires entre eux et les machines car sous couvert d'innovation pédagogique pour répondre aux besoins d'élèves devenus zappeurs, c'est bien ce qui nous guette. Une telle dissociation entre la machine stockant les données et l'être humain assurant le flux de transmission ne peut être envisagée de façon positive que par des esprits bêtement mécanistes. Ils réduisent le savoir à de l'information. Ils négligent l'importance de son incarnation chez un individu en imaginant une simple médiation extérieure. Ils oublient tout bonnement que la relation d'apprentissage est avant tout une relation humaine.
Par ailleurs, et quoi qu'on en dise, l'administration numérique (appel en ligne, SMS aux parents, etc.) ne renouera pas les liens entre les enfants, leurs parents et l'école. Au contraire, elle aggrave déjà les problèmes qu'on agite pour l'imposer. L'absentéisme de- meure, la défiance et le mensonge se banalisent au sein de l'école et dans les familles. On cherche à tout prix à éviter le conflit et on se fie plus aux ordinateurs qu'aux êtres humains. Et pour masquer ce désolant constat on maquille l'isolement en l'appelant " autonomie ".

Ce que nous voulons également, c'est enseigner, et non exécuter des procédures. L'enseignement numérique n'est pas une " révolution pédagogique " mais la fin du métier d'enseignant. Les matières, c'est-à-dire les savoirs et savoir-faire qui les constituent, se trouvent morcelées en une liste de tâches exécutables, puis regroupées artificiellement en aptitudes générales. On appelle cela le socle de compétences. Dans ce cadre, une leçon, un exercice, peuvent être réduits à un protocole creux, qui peut bien effectivement être " partagé " en ligne, puisqu'il ne nécessite ni connaissances précises ni réflexion pédagogique personnelle pour être reproduit. Un cours construit de cette façon n'apprend pas à penser mais à se comporter de la façon attendue.

Nous pourrions nous réclamer de la liberté pédagogique et demander à ne pas être contraints à l'utilisation de machines dans nos classes. Mais nous savons que c'est impossible, qu'à partir du moment où une technique est introduite, la liberté de l'utiliser ou non devient illusoire car elle s'insère dans un système global qui l'exige. Après un court moment, le choix encore possible cède le pas à l'obligation de fait.
C'est pour cela que nous refusons en bloc notre mise à jour programmée. Nous n'utiliserons pas le cahier de texte numé­rique, ni les multiples écrans dont on prétend nous équiper (tablettes, tableaux numériques ou même smartphones). Nous nous opposerons aux équipements générant d'importants champs électromagnétiques ainsi qu'à la concentration des données scolaires dans des bases centralisées.

Florent BERNON, Lycée La Découverte, Decazeville (12)
Armelle BRUNET-GAYET, brigade de remplacement du premier degré, Livron (26) Christel CALMON, collège Bayle, Pamiers (09)
Marina CAVOURIARI, Lycée Bergson, Paris
Désir CYPRIA, Lycée des métiers Charles Pointet, Thann (68) Joël DECARSIN, Collège Mignet, Aix-en Provence (13) Florent GOUGET, Collège Joseph Durand, Montpezat (07) Steven MASSON, Collège Paul Valéry, Valence (26)
Pierre MARIEY, Collège Gustave Monod, Montélimar (26) Véronique MAZARD, Collège Marie Curie, Tournon (07) Marine MOULINS, Collège Marie Curie, Tournon (07) Laurent MURATI, Lycée Pyrène, Pamiers, Ariège (09) Samuel PELRAS, Lycée du Parc, Lyon (69)
Emilie PISSARUK, Lycée Jean Puy, Roanne (42)
François ROUSSEAU, Collège Les Hauts de Plaine, Laragne (05) Elise ROUVEYROL, Collège Marie Curie Tournon (07)
Clarie THERON, Collège Georges Gouy, Vals-les-Bains (07)
Jean-Marie VIGUIER, Collège privé de Montceau-les-Mines (71)

Nous appelons tous les personnels des établissements d'ensei- gnement déjà réticents à faire connaître leurs raisons et à signer cet appel. C'est seulement par de tels gestes d'affirmation que nous pouvons briser notre isolement pour construire une opposi- tion conséquente.
Nous demandons à toute personne qui ressent l'importance des enjeux ici évoqués de relayer largement cet appel, de nous faire connaître ses propres réflexions et initiatives.

Beauchastel, 22 décembre 2015 (complété le 19 mars 2016)

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Pour nous contacter ou pour signer le texte, écrire à Appel de Beauchastel, 27 ter, rue des Terras, 07800, Beauchastel.
Nous encourageons la diffusion de ce texte.

Ce qui se passe en Grèce, comme ailleurs, est un crime contre l'humanité, un crime contre la vie, un crime contre la nature. Morceau par morceau, étape par étape, tout est à vendre. Mais la stratégie du choc - troublante et culpabilisante - ne bat plus son plein : de plus en plus de gens comprennent de mieux en mieux que tout n'est qu'un prétexte à l'enrichissement des plus riches et à l'exploitation des plus pauvres.

Le capitalisme n'est pas en crise. Le capitalisme triomphe, s'étend et se durcit dans son apogée néolibérale. La Grèce n'est pas non plus en crise. Ce n'est qu'un pillage parmi d'autres : pas le premier, pas le dernier, quelle qu'en soit la cause.
De même, cette dette n'est pas notre dette, c'est l'arme principale de ceux qui nous frappent, nous torturent et nous menacent de mort tous les jours. La troïka et tous ceux qui collaborent avec elle sont des bourreaux, des manipulateurs et des tueurs en série. Ce sont, de surcroit, des pervers puisqu'ils s'appliquent parallèlement à culpabiliser leurs victimes.

Ce qui se passe en Grèce, comme ailleurs, est un crime contre l'humanité, un crime contre la vie, un crime contre la nature. Un jour, c'est certain, l'un des tyrans subira la foudre de la foule ou la colère d'un orphelin. Ce ne sera pour moi que légitime défense. Jamais je ne me désolidariserai de ceux qui retournent l'arme contre leur bourreau. Jamais, je ne tomberai dans le piège de l'obéissance morale à l'injonction de laisser à l'État le seul droit de frapper.


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