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Pierre Berès, libraire de légende

Par Savatier

Les articles nécrologiques présentent cette particularité qu’ils encensent le défunt, parfois au-delà de toute mesure, à tel point que sa véritable personnalité s’estompe derrière l’épais nuage de fumée odorante. C’est humain. Pourtant, force est de constater que, lorsque la presse évoque Pierre Berès, qui vient de s’éteindre à 95 ans, en le qualifiant de « libraire de légende », elle ne se trompe pas et n’exagère en rien la réalité d’une carrière entièrement vouée aux livres et aux manuscrits, surtout aux plus rares d’entre eux.

Pierre Berès (né Berestov, à Stockholm, en 1913) fut un bibliophile précoce : il aurait commencé à collectionner les autographes dès l’âge de 13 ans. Sa vocation lui serait venue grâce à un camarade de Louis le Grand qui, un jour, lui montra une édition d’un texte latin du XVIIe siècle dans sa reliure en vélin du temps, achetée 25 centimes chez un bouquiniste. « J’ai été ébloui, confiera Berès dans un entretien, pas par le livre, un tout petit format, mais par l’idée que, pour 25 centimes, on pouvait avoir un témoin aussi intact et évocateur de 300 ans avant nous. » Le pli était pris. Rapidement, il acheta de belles éditions d’auteurs classiques, mais aussi de quelques contemporains à la mode (Kessel, Duhamel, Gide, etc.).

Libraire en chambre dès 16 ans, il rédigea son premier catalogue de vente comme expert un an plus tard. Cela peut sembler incroyable, mais c’est un fait. Grâce à un prêt maternel (50.000 F, une somme non négligeable en 1931), il put acquérir quelques belles pièces supplémentaires, notamment une lettre d’Oscar Wilde et un poème de Verlaine à Rimbaud. Voilà qui prouve un goût sûr et plutôt non conformiste pour une époque où ces auteurs sentaient encore un peu le souffre.

Sa carrière étonnante reposait sur une culture solide, un charme redoutable allié à une puissante force de conviction lorsqu’il voulait acheter ou vendre une pièce de choix, et un flair certain. Sa librairie de l’avenue de Friedland, ouverte peu avant la seconde guerre mondiale, vit défiler tout ce que le monde comptait de bibliophiles de haut vol. Les luxueux catalogues qu’il éditait servent encore aujourd’hui de référence aux amateurs et aux chercheurs (je pense notamment à celui de Littérature française XIXe-XXe de 1975 qui comportait 497 lots et 107 illustrations, ou à l’un des derniers qu’il réalisa, Stendhal, Baudelaire, Balzac, Hugo…, qui réunissait 1131 lots), tant ses notices se distinguaient par leur précision.

Beaucoup ont affirmé que Berès était « le plus grand libraire du monde ». Ce titre fut, auparavant, souvent décerné à Maurice Chalvet, personnage gaullien par la stature, grand spécialiste de Baudelaire, de Chateaubriand et de Pierre Louÿs, dont l’ironie mordante, alliée à une érudition considérable faisaient résonner les murs de sa librairie (Ronald

Davis) de l’avenue Franklin Roosevelt. Il semble bien difficile d’établir une hiérarchie entre les deux hommes.

Quoi qu’il en soit, on n’acquiert pas une telle réputation sans éveiller quelques jalousies ou malveillances. C’est ainsi que Pierre Berès dut pendant de nombreuses années combattre les rumeurs, sans nul doute infondées, concernant sa librairie qui était restée ouverte pendant l’Occupation et que fréquentait Ernst Jünger, alors officier dans la Wehrmacht. Homme discret, et même secret au regard d’aigle – ambigu, despote éclairé, disent même ses amis – il était réputé pour son sens des affaires, ses « coups de poker », son raffinement et un don inné pour la spéculation qui lui faisait conserver certaines acquisitions plusieurs dizaines d’années avant de les réintroduire sur le marché au plus haut prix. Le cas du manuscrit du Voyage au bout de la nuit de Céline dont on avait perdu la trace, véritable objet de culte pour les amateurs, qu’il vendit en 2001 à la BnF 2 millions d’euros, reste l’un de ses coups de maître. Il savait aussi entretenir le mystère, sur son parcours, sa bibliothèque, les transactions privées pour lesquelles il servait d’intermédiaire.

Avant de prendre sa retraite, il dispersa, entre 2005 et 2007, une partie de sa bibliothèque personnelle. Une telle vente publique de livres rares et d’autographes n’avait sans doute pas eu lieu depuis les dix-sept vacations de la vente Daniel Sickles qui s’étendirent de 1988 à 1994. Qu’on en juge (je me limite ici au XIXe siècle et à quelques exemples) : les épreuves corrigées du Lys dans la vallée de Balzac, l’exemplaire des Chansons des rues et des bois comportant un envoi de Hugo à Baudelaire, un exemplaire des Confessions d’un enfant du siècle, avec une dédicace de Musset à George Sand, l’édition originale d’Une Saison en enfer offerte par Rimbaud à Verlaine, une édition Calmann-Lévy de La Chartreuse de Parme annotée par Marcel Proust, le manuscrit du Journal de Stendhal (1805-1814), etc.

Le titre des catalogues, Des incunables à nos jours, 80 ans de passion, résume leur contenu. On est frappé, non seulement par la qualité des documents mis aux enchères (éditions rarissimes, reliures impeccables, manuscrits introuvables), mais aussi par leur éclectisme, puisque la littérature côtoyait les sciences naturelles, la géographie, etc. C’est d’ailleurs une extraordinaire réunion de 60 dessins aquarellés d’oiseaux, attribué à Pierre Gourdelle (circa 1550) qui atteignit un record en étant adjugée 1,4 millions d’euros. Cet éclectisme se retrouvait dans le choix des ouvrages que Pierre Berès publiait, à l’enseigne des éditions Hermann, depuis 1956, où l’on découvre un fonds de livres d’art (Le Traité des proportions de Dürer, Les Ecrits sur l’art de Diderot), de littérature (notamment plusieurs récits de voyage d’Alexandre Dumas), mais aussi de philosophie, de psychanalyse, de physique, de mathématique…

Libraire, éditeur, Pierre Berès savait aussi devenir mécène à ses heures. Ainsi, en 2006, avait-il fait don à la BnF du manuscrit autographe et de l’exemplaire annoté de la main de Stendhal de La Chartreuse de Parme, qui devaient être originellement inclus dans sa vente et risquaient de partir à l’étranger. Ses relations avec les chercheurs étaient plus complexes. Libraires et collectionneurs sont en effet confrontés à un dilemme constant : laisser libre accès à leurs fonds et montrer, non sans fierté, leurs trésors ou les conserver jalousement et en interdire toute communication. Ce dernier cas trahit parfois une délectation malicieuse ou morbide, parfois aussi les conditions d’acquisition d’un document de première importance sont si peu transparentes qu’ils préfèrent nier le posséder… Il faut compter également avec le goût du mystère qui justifie bien des facéties. C’est ainsi que l’exemplaire personnel des Paradis artificiels de Baudelaire, entièrement annoté de sa main, passa de la collection de Maurice Chalvet à celle de Pierre Berès dans une totale discrétion pour n’apparaître qu’à sa vente de décembre 2007.

Dans le même esprit, je me souviens avoir eu toutes les peines du monde, à la fin des années 1970, à accéder au mythique exemplaire des Fleurs du mal offert par Baudelaire à Madame Sabatier (l’un des quelques hollandes de tête, relié par Lortic à la demande du poète, comportant une pleine page d’envoi et pour lequel la dédicataire fit exécuter un étui recouvert du tissu mural de sa chambre…) Matthieu Galey, dans son Journal, avait écrit par erreur qu’il appartenait à Jacques Guérin, célèbre parfumeur et bibliophile, mais il n’en était rien. Son possesseur de l’époque finit par me le montrer, mais refusa toujours de me laisser le photographier… A la fin des années 1990, j’eus moins de chance avec une célèbre experte qui m’avait interrogé sur un livre de Flaubert dédicacé à une Madame Sabatier qui n’avait, je pus le lui confirmer, rien à voir avec la Présidente. Comme j’écrivais alors la biographie de cette dernière, j’en profitai pour lui demander de transmettre au collectionneur pour le compte duquel elle avait acheté de nombreuses lettres qui lui avaient été écrites ma demande d’autorisation de les consulter. Elle me répondit qu’elle n’en avait « aucun souvenir »… Ni elle, ni moi ne pouvions y croire.

Les bibliophiles sont des gens très particuliers et nul mieux que l’écrivain et intime de Baudelaire Charles Asselineau (qui en

était un) ne sut les décrire, dans un petit livre qui vient d’être heureusement réédité, L’Enfer du bibliophile (Editions Sillage, 48 pages, 5€), comme dans ce court extrait :

« Je suis celui qui reviens de l’Enfer du bibliophile. Me demanderez-vous pour quel péché l’on y souffre ? Je vous répondrai : Faisons de bonne foi notre examen de conscience ; et dites-moi s’il est une seule manie, même la plus innocente, qui ne les contienne tous : cupidité, luxure, orgueil, avarice, oubli du devoir et mépris du prochain ? Aussi voyez-les tous, ces picoreurs de fruits défendus, interrogez leur œil au moment de la jouissance, et dites-moi s’il n’y a pas dans leur regard quelque chose de la passion du joueur et de la férocité du libertin ! Observez seulement le mouvement de joie sauvage ou enfantine par lequel ils serrent dans leur poche ou sous leur bras l’objet longtemps convoité, et puis calculez l’effet d’une telle passion doublée, ne fût-ce que pendant un jour, de la puissance d’un Néron !

Je ne parle pas, bien entendu, de l’amateur indolent et riche qui ne chasse que par procuration et s’en remet, pour ses acquisitions aux soins d’un bouquineur émérite auquel il donne carte blanche, et qui le méprise ; oui, qui le méprise, comme le garde-chasse et le braconnier mépriseront toujours le maître lâche et maladroit qui triomphe par leur adresse. […] Je parle ici de l’amateur – chasseur, et chasseur actif, qui ne s’en rapporte qu’à lui-même et pour qui le libraire expert est un ennemi naturel dont il se défie. »

Illustrations : Pierre Berès dans sa librairie, vers 1950 - Intérieur de la librairie Pierre Berès, vers 1960 - Paon, dessin aquarellé attribué à Pierre Gourdelle.


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LES COMMENTAIRES (1)

Par Bernard Vassor
posté le 07 août à 13:23
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Si il est vrai que Pierre Bérès fut un très grand libraire, il vaut mieux éviter d'évoquer le passé pour le dire : « Quoi qu’il en soit, on n’acquiert pas une telle réputation sans éveiller quelques jalousies ou malveillances. C’est ainsi que Pierre Berès dut pendant de nombreuses années combattre les rumeurs, sans nul doute infondées, concernant sa librairie qui était restée ouverte pendant l’Occupation et que fréquentait Ernst Jünger, alors officier dans la Wehrmacht. » sans se poser la seule question : comment un libraire juif, pêndant l'occupation allemande qui avait une librairie en plein coeur de Paris, 24 rue Laffitte, a-t-il pu exercer son métier de marchand d'art. Jûnger, se plaignant par ailleurs des prix exhorbitants des livres de Pierre Bérès ? Il est vrai aussi que les dernières ventes Bérès pour les amoureux des livres, ont été parmi les plus prestigieuses de ces dernières années. Si l'auteur de cet article est le "Savatier" auquel je pense, je le félicite pour sa biographie d'"une femme trop gaie"

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