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Ennemis publics, ou l’extension du domaine de l’ego…

Publié le 20 octobre 2008 par Savatier

 Baudelaire, souvent cité dans le livre de Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, se serait probablement délecté de voir que le marketing automobile pouvait si facilement s’appliquer à la «littérature». Ennemis publics (Flammarion/Grasset, 332 pages, 20€), ouvrage qui regroupe la courte correspondance entretenue par les deux auteurs entre le 26 janvier et le 11 juillet 2008, a en effet bénéficié de la même politique de lancement qu’une simple berline.

Au mois de juin, on annonçait un nouveau « produit » qui devait créer l’événement, un tsunami éditorial pour le moins, sans autre indication. Le secret devait être gardé jusqu’à la mise en place dans les rayons des librairies. Quelques semaines plus tard, on laissait pourtant filtrer le nom de l’un des auteurs, puis – car il faut tenir le « client potentiel en haleine », c’est une vieille ficelle du métier – du second, exactement comme certains constructeurs laissent publier dans les magazines spécialisés quelques photos plus ou moins floues de leur dernier modèle.

Un livre peut-il se vendre ainsi, comme un paquet de lessive ? Rien n’est moins sûr, car le cœur de cible (les libraires, les lecteurs, la presse) peut à juste titre penser qu’en le prenant pour un consommateur lambda, les éditeurs les sous-estiment. Il peut en outre se montrer méfiants – une méfiance légitime – quant à la qualité d’un ouvrage ainsi mis sur le marché.

Il semble d’ailleurs qu’en dépit (ou à cause) de cette politique marketing et d’un martelage médiatique particulièrement bien mis en scène, les ventes décollent moins que prévu. Il est vrai que la crise financière a largement monopolisé l’attention du public ; il est aussi vrai que l’heureuse attribution du prix Nobel de littérature à J.M.G. Le Clézio a permis à l’actualité de définir ses priorités. Ces deux impondérables n’avaient évidemment pas été pris en compte dans le plan de communication original. Reste à considérer, naturellement, le contenu du livre…

Faire dialoguer ainsi deux écrivains que presque tout oppose pouvait présenter un intérêt

certain. J’avoue que j’aime assez les livres de Houellebecq : son brillant essai sur Lovecraft (écrivain fantastique de tout premier plan) surtout, mais aussi ses romans (L’Extension du domaine de la lutte, Les Particules élémentaires et Plateforme) à l’exception de La Possibilité d’une île où j’avais jeté l’éponge devant des longueurs que je trouvais plutôt ennuyeuses. J’aime son humour décalé, ses antihéros, sa manière de traiter par la dérision ce que les bien-pensants érigent en « valeurs » ou en « tabous » d’une société moderne en dépression, pour en mettre à jour les aspects artificiels et souvent dérisoires. Houellebecq est un destructeur des veaux d’or de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, et, forcément, il y en a que cela agace.

Les ouvrages de Bernard-Henri Lévy relèvent d’une autre nature ; il serait fastidieux de les citer tous ; deux d’entre eux, notamment, m’avaient laissé une impression peu favorable. Certes, un romancier a le droit d’écrire ce qu’il veut et de jouer avec la vérité, mais il faut bien reconnaitre qu’avec Les Derniers jours de Charles Baudelaire, on atteint l’un des plus beaux florilèges d’inexactitudes biographiques baudelairiennes, qui fit rire ou navra les spécialistes avec lesquels j’en avais parlé. Son chapitre IV, entre autres, où il décrit par le menu le fameux fiasco dont le poète aurait été victime (et qui n’est, comme je l’ai démontré dans un livre, qu’une invention de deux critiques du début du XXe siècle) lorsque Madame Sabatier s’était donnée à lui, reste un morceau d’anthologie (mal) inspiré du Baudelaire ou du Baudelaire et la Présidente de François Porché, livres dont le moins que l’on puisse dire est que l’érudition en est absente. Du roman, passons au « romanquête » qui est à l’enquête d’investigation ce que l’autofiction est à la biographie. Qui a tué Daniel Pearl ? pouvait sans doute choquer par ses nombreuses inexactitudes factuelles, relevées d’ailleurs par William Dalrymple dans un

article de la New York Review of Books, ou par ses approximations, ses « intimes convictions » élevées au rang d’axiomes. Mais, bien au-delà j’avoue avoir ressenti une véritable nausée en lisant le chapitre IV (encore, décidément !) intitulé La mise à mort, où l’auteur décrit avec force détails l’exécution barbare du malheureux journaliste et, pire encore, se permet de raconter ses pensées supposées pendant son assassinat. J’ai songé à Marianne Pearl, la veuve belle et digne de Daniel, devant l’obscénité, le voyeurisme racoleur de ce passage qui relève (le mot est d’une amie que la scène avait révoltée), de la captation d’âme.

Ennemis publics échappe heureusement à la technique du romanquête. Le livre amuse, intéresse parfois, et déçoit souvent. L’amusement vient des premières lettres (mais ce leitmotive est repris jusqu’aux dernières pages), de cette autoproclamation victimaire grotesque et indécente de la part de deux écrivains parmi les plus vendus et les plus célébrés par la presse lors de la publication de leurs ouvrages. Leur omniprésence dans les média et la multitude d’articles favorables de ces derniers jours apportent d’ailleurs un démenti cinglant (et involontaire) à leur thèse commune.

Ils donnent singulièrement l’impression, en fait, de ne pas accepter la critique si elle s’éloigne de l’admiration béate ou, au pire, du consensus mou. Interrogé sur cette question par un auditeur de l’excellente matinée de France Inter animée par Nicolas Demorand, BHL a répondu le 10 octobre : « La vraie critique n’est pas la chasse à l’homme. Ce n’est pas les attaques ad hominem ; ce n’est pas les insultes. » On serait tenté de l’approuver, mais que lit-on dans Ennemis publics, sous la plume de Michel Houellebecq ? « Mes vésicules eczémateuses se nomment Pierre Assouline, Didier Jacob, François Busnel, Pierre Mérot, Denis Demonpion, Eric Nolleau… » (p. 14), « des individus aussi insignifiants qu’Assouline ou Busnel » (p. 16), « Quelle est par exemple l’efficacité du mépris lorsqu’on est attaqué par un ténia (c’est sans doute de repenser fugitivement à Pierre Assouline qui me conduit à cette image) ? » (p. 49), « je ne connais pas cette Florence Noiville, mais elle a l’air d’une sacrée conne… » (p. 200), « vulgarité d’un Assouline ou d’un Naulleau » (p. 233). Il faut l’admettre, ces critiques littéraires, explicitement nommés, ne sont pas présentés sous leur meilleur jour…

A chaque lamento de son correspondant, BHL surenchérit dans le registre de l’écrivain maudit, persécuté, comme s’il s’agissait d’une compétition, mais il fait preuve d’une plus grande habileté : « Je suis attaqué comme peu d’écrivains le sont. J’ai droit, pour chacun de mes livres, à une quantité d’injures qui en démoraliserait plus d’un. » Il se garde de toute attaque ad hominem ou ad personam trop excessive et reprend même son correspondant au sujet du « ténia », dans l’une de ces belle envolées lyriques dont il a le secret : « Attention au ʺténiaʺ, cher Michel. C’est le mot de Céline sur Sartre dans l’Agité du bocal. Et vous faites, en le reprenant, d’une pierre deux (mauvais) coups : trop d’honneur à ce personnage [détail savoureux, c’est ce même argument que Pierre Bourdieu avançait pour refuser toute confrontation médiatique avec BHL] que vous comparez implicitement à Sartre et qui, lorsque nous publierons ces lettres, ne manquera pas d’en profiter pour se pousser du col ; et un mauvais coup contre vous-même qui enfreignez la saine loi de diététique rhétorique et politique (établie, au demeurant, par Sartre dans la préface aux Damnés de la terre) selon laquelle il ne faut jamais animaliser, zoologiser, physiologiser ses adversaires – règle d’or… » N’est-ce pas Sartre, cependant, qui avait écrit dans Situations IV : « un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais » ? L’hagiographe de l’auteur des Mains sales a dû oublier ce détail, à moins que la race canine n’échappe à son bestiaire.

On retiendra plutôt un autre passage, moins lyrique, mais beaucoup plus drôle, dans

lequel BHL raconte sa rencontre dans un bar avec un auteur (préparant une biographie soupçonnée négative) qu’il avertit, pour le tester : « Il y a celles [les calomnies] auxquelles je ne veux pas qu’un procès, fût-il gagné, donne une publicité supplémentaire mais dont l’évocation vous exposera à d’autres rétorsions du type cassage de gueule, accident léger, petite ou grande frayeur… » Cela rappelle un peu l’inoubliable Bernard Blier dans une scène culte des Tontons flingueurs : « J’vais lui montrer qui c’est Raoul ! Aux quatre coins de Paris qu’on va l’retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle. Moi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus. J’dynamite… j’disperse… j’ventile. »

Critiques des journalistes, révélations pénibles des biographes sont donc évoquées, sans omettre les attentats pâtissiers gloupinesques de Noël Godin : « Jusqu’à l’agression physique, jusqu’à l’offense faite au visage (ces fameux ʺentartagesʺ qui sont entrés dans les mœurs et, en tout cas, dans le langage et dont nul n’a l’air de mesurer la vraie violence, non seulement physique, mais symbolique…) à quoi il m’est arrivé d’avoir aussi, plus souvent qu’à mon tour, à faire face. » Cette « violence symbolique », commentée il y a déjà longtemps par un Pierre Desproges malicieux, rappelle surtout les manifestations Dada que décrit Philippe Soupault dans le premier tome de ses passionnants Mémoires de l’oubli et qui ne blessent que les amours propres susceptibles ou les ego démesurés.

Devant ces plaintes répétées, le lecteur finit par se demander s’il n’est pas le jouet d’une joyeuse comédie. Car la presse est bonne fille. L’Express, plutôt malmené par les duettistes, parle d’Ennemis publics comme d’un « ouvrage passionnant et agréable », le Nouvel Obs, dont Jérôme Garcin, responsable des pages littéraires, y est éreinté, publie les bonnes feuilles du livre. L’incohérence du lamento saute alors aux yeux et se termine en pantalonnade.

Dans cette correspondance, les sujets qui fâchent – ceux qui auraient donné lieu à un vrai débat pouvant intéresser le lecteur – sont le plus souvent éludés au profit de confidences qui, au fil des courriels, abordent l’enfance, l’image du père (occasion d’un beau texte de BHL qui, pour une fois, semble laisser son masque de côté), l’écriture, les approches philosophiques. Parfois, les compères cèdent à l’insolite. On apprend par exemple, non sans surprise, que BHL a « toujours pensé » qu’il aurait « fait un bon agent secret. » Après Les Tontons flingueurs, Les Barbouzes, on ne sort décidément plus de l’œuvre du regretté Michel Audiard (pour lequel j’avoue volontiers mon penchant).

Si chacun paraît pousser son ego au-delà du raisonnable, de ce qu’en mécanique, on appelle la « limite d’élasticité », un déséquilibre s’installe pourtant assez vite. Michel Houellebecq fait part de ses doutes, de son pessimisme, de son rapport aux lecteurs, de son désir d’être aimé pour ce qu’il est, avec des accents de réelle sincérité. L’antihéros, c’est lui. Le match est celui de l’Auguste contre le Clown blanc. Au passage, il égratigne le consensus ambiant, le politiquement correct, notamment lorsqu’il évoque l’hystérie collective hygiéniste, son exil fiscal en Irlande ou les « blondes somptueuses » de la Russie de l’ère Poutine, rencontrées dans les discothèques moscovites, le tout dans un style qui ne dépaysera pas son public.

Face à lui, BHL, apôtre de la bien-pensance, se livre à un spectacle de pyrotechnie verbale tel que l’avait défini il y a longtemps Raymond Aron : « […] quelques-uns des défauts qui m’horripilent : la boursouflure du style, la prétention à trancher les mérites et démérites des vivants et des morts, l’ambition de rappeler à un peuple amnésique la part engloutie de son passé, les citations détachées de leur contexte et interprétées arbitrairement. » C’est le professeur Lévy, pontifiant, sermonnant ou reprenant un élève Houellebecq plutôt penaud. Ses envolées pourraient faire illusion si, sous le verni, n’apparaissaient les erreurs factuelles habituelles. Parle-t-il du beau livre que Virginie Linhart a récemment consacré à son père (voir ci-dessous l’article du 26 mai 2008), il qualifie ce récit de « roman » ; cite-t-il (formulant d’ailleurs une hypothèse qui ne correspond pas à l’argument de cette pièce) le troisième volet de la trilogie de Beaumarchais, La Mère coupable, il le nomme La Mère indigne – possible confusion avec La Vieille dame indigne de Brecht ?

Parfois, on se prend à sourire, lorsque chacun parle de l’œuvre (ou de la victimisation) de l’autre, et l’on ne peut guère s’empêcher de penser à la première partie du dialogue de Vadius et Trissotin dans le troisième acte des Femmes savantes :

Trissotin : Vos vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.

Vadius : Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

Trissotin : Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

Vadius : On voit partout chez vous l’ithos et le pathos. [etc.]

Quelques passages, toutefois, haussent le niveau, concernant l’engagement de l’intellectuel ou Athènes contre Jérusalem qui tourne vite à l’opposition entre La Nature des choses de Lucrèce et la Genèse. Le choix de ce dernier texte par BHL, au terme d’une argumentation complexe, fait dire à son correspondant : « Il reste que ce judaïsme sans Dieu dont vous esquissez les contours me demeure assez mystérieux. » A nous aussi. En revanche, il faut rendre grâce à l’auteur d’American vertigo d’avoir corrigé la phrase si souvent mutilée de Goethe, « mieux vaut une injustice qu’un désordre » et de l’avoir replacée dans son contexte. Les échanges sur cette question comptent parmi les rares moments vraiment intéressants de lecture.

Çà et là, quelques figures d’écrivains apparaissent. Baudelaire, qui fait l’objet d’une admiration commune et justifiée, Pascal qui créa un véritable choc dans l’adolescence de Houellebecq, Malraux, Céline (« écrivain surfait », selon BHL), Louis Aragon ou Romain Gary. Houellebecq semble quelquefois décrocher. BHL livre son explication de l’affaire Ajar. Gary est croqué en deux traits de plume : « ce côté tocard magnifique, faux baroudeur, cow-boy de comédie encombré de ses Stetson et de ses bottes aux piqures trop compliquées… » Un faux baroudeur, mais un vrai combattant de la France libre qui risqua sa vie dans le ciel de l’Europe au point de recevoir la croix de Compagnon de la Libération… Et un écrivain immense que le philosophe ne semble pas avoir vraiment compris : dans Récidives (Grasset, 2004), où il lui « inventait » une fin moins tragique, le voyant ambassadeur à Quito, élu à l’Académie française, il ajoutait : « Romain Gary était heureux. Considéré. Promu au rang, si désirable pour lui, de grand écrivain respecté. » Nous nous trouvons là aux antipodes des préoccupations de Gary, mais peut-être s’agit-il vaguement de ce que les psychanalystes appellent un transfert et d’autres, une biographie par procuration.

A la fin d’Ennemis publics, Bernard-Henri Lévy semble s’interroger sur cette correspondance : « Ce tableau de nos proximités et de nos distances n’intéresse peut-être que nous. » C’est un peu le sentiment qui m’est venu lorsque j’ai refermé ce livre.

Illustrations : Michel Houellebecq - Bernard-Henri Lévy - Bernard Blier et Jean Lefèbvre dans Les Tontons Flingueurs de Georges Lautner -  Moreau le Jeune, illustration pour Les Femmes savantes, gravure.


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