Magazine Poésie

Utopies

Par Gerard

 

Utopies sans cesse renaissantes

pour Navia

« Si tu ne cherches pas l’inespéré,

 tu ne le trouveras pas. »


- Héraclite -

« Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité.

Le bien est toujours le produit d’un art »

 - Charles Baudelaire -

Nous ne savons plus nommer les choses. Et parce que nous ne savons plus les nommer, nous ne les voyons plus.

Nous vivons une phase de mutation caractérisée à la fois par une panne générale de sens et un bouleversement complet dans le rythme et l’échelle des changements. Devant les enjeux majeurs auxquels le citoyen se trouve confronté, il est plus que jamais nécessaire de retrouver de la visibilité pour l’esprit et du champ pour l’action. Car la direction que va prendre cette phase de mutation n’est pas écrite : elle dépend de nous et dira aux générations futures qui nous avons été.

Nous, contemporains de ce début de 3e millénaire, devons faire face à deux problèmes parfaitement inédits. Le premier est lié à l’espace, le second est lié au temps : la globalisation (concept d’enfermement dans un monde dont nous touchons finalement les limites), et ce que l’on pourrait appeler « le compte à rebours écologique » (chroniques de nos pénuries annoncées). Ainsi notre vision de l’espace et notre vision du temps se retrouvent-elles (provisoirement ?) confinées dans des perspectives fermées.

C’est une rupture historique avec l’esprit des Lumières et l’idéologie de progrès continu sur laquelle s’étaient réglés l’optimisme occidental et sa foi en l’avenir. Or l’esprit de conquête et l’idéologie de progrès étaient les deux moteurs de la civilisation occidentale.

Si « choc de civilisation » il y a, celui-ci est avant tout en nous, dans la nostalgie plus ou moins consciente d’un âge d’or perdu. Il tient à la coïncidence entre la brusque désoccidentalisation du monde (globalisation, puissances émergentes, multipolarité) et l’effondrement tout aussi brutal de notre foi en l’avenir. Ce « choc » s’accompagne d’un profond sentiment de perte d’identité, cause du regain actuel de xénophobie.

Le tournant des années 80 a marqué la fin des grands discours explicatifs du monde. On proclama à grands frais la mort des utopies et des solutions alternatives. L’individu « post-moderne » se vit alors en gestionnaire pépère d’une triste et molle  « fin de l’Histoire ». Or c’est à l’exact contraire que nous assistons depuis trente ans : au réveil de l’Histoire à travers la nouvelle révolution industrielle de l’ère numérique, sous-tendu par la volonté des individus de prendre en main leur destin à travers des formes inédites, participatives, empathiques et responsables, de collectifs ; à quoi s’ajoute déjà la question « historique » des ressources et des espaces viables, ainsi que celles des grandes migrations « historiques » qui vont nécessairement en découler. La messe, on le voit, est donc loin d’être dite.

I.   Un Contrat social désormais obsolète

On évoque souvent en les rapprochant la révolution de Gutenberg et celle de l’ordinateur connecté dont nous sommes les contemporains, parce qu’il en va d’une même accélération dans la diffusion des connaissances. L’invention de l’imprimerie au XVe siècle a accompagné la civilisation des Lumières et l’émergence de la modernité. La généralisation du numérique connecté, au début du  XXIe siècle, accouche d’une sur-modernité qui reste encore à définir, mais dont il est d’ores et déjà possible d’esquisser certains principes.

Le livre, en rendant la pensée autonome, favorise la réflexion individuelle ; quand le web rend la pensée collective et favorise la réflexion contributive. Aujourd’hui c’est le lien et le partage qui rendent autonome, plus la solitude ni l’isolement expert. Le web ne produit pas, comme le livre, de la rétention (cléricature, usage élitiste), mais de la propagation, de la redistribution de savoir. Le livre est un objet clos, fermé sur lui-même, texte fixé une fois pour toute, tourné vers son être, son en-soi ; quand le web est processus infini (hypertexte), réajustement perpétuel selon un plan de pure immanence, œuvre ouverte où tout est fluidité, sans cesse en devenir.  

Du livre au web, nous passons d’une conscience individuelle où c’est la médiation culturelle qui crée le sentiment du collectif (sur le modèle du chrétien qui se réfère à la Bible pour s’éprouver en tant que chrétien) à une conscience relationnelle où le sentiment du collectif s’éprouve avant tout à travers la dynamique de la relation ; ce qui redéfinit le sens même du mot « culture », du mot « civilisation ». Du coup la notion même de « communauté d’appartenance » se trouve transformée : moins originaire, moins identitaire, elle devient plurielle, éphémère, « rencontrante », « hybridante ». Apte enfin à de plus amples métissages.

Ce passage à l’ère numérique est donc l’un des principaux moteurs de la transformation sociale. Il ne se contente pas de redéfinir le savoir et sa circulation. Il transforme en profondeur  le processus de constitution identitaire de l’individu ainsi que sa place dans la société. Il remet en cause les notions traditionnelles de pouvoir et d’économie. Le collectif temporaire, ponctuel et choisi, tend à se substituer à la communauté traditionnelle et à son cortège de lourds déterminismes. Il recèle un nouveau potentiel d’émancipation. L’existence ne se fonde plus au regard de l’éternel mais au regard de l’éphémère. Les interactions fortes et exaltées d’autrefois (origines, identité, etc.) se transforment peu à peu en interactions faibles, apaisées. Le biais historique transcendant par lequel le pouvoir avait beau jeu de manipuler les foules (pour détourner son attention, exciter les haines et les mener au combat) disparaît peu à peu. Du coup c’est la notion même de pouvoir qui est mise en demeure de s’adapter.

C’est là que ce grand bond technologique auquel nous assistons actuellement se heurte au mur de l’immobilisme. Comment, dans un monde aussi changeant, conserver le pouvoir sans avoir à le partager à un moment ou à un autre ?

En Occident, le pouvoir n’a déjà plus besoin des foules ; ni comme électeurs (si peu se déplacent, devant un simulacre de démocratie réduite à une médiacratie contrôlée par l’argent et par une caste politique qui, aux yeux d’une large majorité d’Européens, ne représente plus que ses seuls intérêts), ni comme consommateur (le consommateur est désormais dans les grands pays émergents), ni comme salarié (après avoir été remplacés par les ordinateurs, puis laminés par le dumping social, les derniers travailleurs seront bientôt remplacés par les nouvelles générations de robots), ni même comme soldat (les « frappes chirurgicales » sans déclaration de guerre, les missiles tirés de loin et les drones pilotés à distance suffisent désormais à la « gestion » des conflits).

De sorte que la situation objective devant laquelle nous nous trouvons, totalement inédite dans l’Histoire des hommes, est à peu près la suivante : d’un côté un citoyen doté de technologies suffisantes pour se passer des diverses formes de pouvoir traditionnel, de l’autre un pouvoir susceptible de se passer de citoyens, et qui compte bien ne rien céder sur ses privilèges.

Jamais on n’avait vu un tel divorce : le lien de réciprocité entre pouvoir et citoyen est totalement rompu. Le fonctionnement de l’Europe en donne un exemple parfait. En s’enfermant dans la cadre rigide de ses traités, la Communauté européenne a évacué toute possibilité technique de délibération démocratique. L’immense rêve pacifique de ses pères fondateurs, passé à la moulinette technocratique, n’a accouché que d’un couvre-feu politique imposé à ses peuples.

Il faut dire que ce couvre-feu a été patiemment préparé depuis plus de soixante ans  par les think tanks et les réseaux les plus conservateurs. L’anti-keynésianisme primaire de l’école de Chicago (école de pensée économique « monétariste » qui, rappelons-le, testa ses idées grandeur nature dans le Chili de Pinochet avant que Thatcher puis Reagan ne les mettent en pratique dans leur pays respectif) poursuit un objectif obsessionnel : la fin de l’Etat-providence. Pourtant l’Etat-providence, c’est l’autre nom de la démocratie. Car si un état ne se donne plus pour objet l’émancipation des citoyens, le déroulement harmonieux et libre de leur vie ni l’assurance de l’égalité des chances pour tous, c’est que cet état a cessé de s’inscrire dans le champ démocratique.

L’Etat-providence (on devrait l’appeler d’un mot plus fonctionnel : Etat-répartiteur par exemple, car il n’est décidément pas question de providence ici) fait reposer l’essentiel de son action sur un type de droits nommé « droit-créance ». Le droit-créance, c’est l’obligation constitutionnelle faite à l’état de subvenir aux besoins vitaux de ses citoyens. Or les attaques répétées contre l’Etat-providence surviennent au moment précis où s’affirmait enfin, dans l’esprit du législateur, notamment à travers le droit au logement, l’opposabilité de ce droit-créance !

Pour bien comprendre ce qui est en jeu, précisons la nature particulière de ce droit. Il existe dans notre législation deux types de droit : le droit-liberté (l’Etat s’abstient et laisse faire afin de ne pas entraver les libertés individuelles ou collectives) et le droit-créance (l’Etat est tenu à certaines obligations envers le citoyen à travers une offre de services publics efficaces). Les droits-créances sont au nombre de huit. Le Préambule de la Constitution de 1946 inscrit : le droit d’obtenir un emploi, le droit à des conditions nécessaires au développement individuel et familial, le droit à la santé, le droit à la sécurité matérielle, le droit à des moyens convenables de subsistance, le droit à la solidarité en cas de calamité nationale, le droit à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. Se sont progressivement ajoutés  le droit à un environnement sain et le droit au logement, également reconnus  comme objectifs  à valeur constitutionnelle. L’Union européenne, si elle reconnaît ces droits-créances, ne les garantit pas. La question de leur effectivité reste pendante. Tout le débat consiste aujourd’hui à transformer ces droits-créances, retenus comme simples principes, en droits fondamentaux. Or, à la faveur de la crise et depuis bien plus longtemps encore, la fin de l’Etat-providence est devenue un objectif, sous le seul argument constitutionnellement recevable : le manque de ressources pour le financer. C’est le fameux « On ne peut pas faire autrement » des économistes de marché. Une pétition de principe qui n’a pourtant rien de  « neutre ». En asséchant les ressources de l’Etat-providence, c’est la démocratie que « la main invisible » du marché a progressivement vidé de son sens. Loin de ne constituer qu’une péripétie économique, il s’agit là du fait politique majeur de la période historique qui va de la fin du XXe siècle au début du XXIe siècle.

Le système politico-économique dans lequel nous vivons est inapte à combattre l’injustice parce que l’injustice en est précisément le moteur. Depuis la fin des années 70 en effet, la croissance se fabrique en transférant la part du revenu des salaires vers le capital. La sphère financière a détourné l’usufruit des colossaux gains de productivité réalisés par le développement de l’informatique dans les entreprises, puis a découvert le dumping social et la délocalisation. Pour que le consommateur puisse suivre, on s’est contenté d’ouvrir le crédit plus que de raison et d’importer massivement des produits à bas coût. Durant toutes ces années, les individus n’ont maintenu leur pouvoir d’achat qu’en détruisant leur emploi. L’économie se joue désormais dans la fluidité de la finance où seuls les détenteurs de capitaux peuvent continuer à s’enrichir, tandis que le travail est de moins en moins rémunéré. Dans la novlangue conservatrice, exalter la « valeur travail » consiste à promouvoir le travail dévalorisé et précarisé. Un bon travailleur est un travailleur pauvre.

Face à ce durcissement sans précédent, où la contre-offensive ? Dans les années 60, le seul danger véritable pour le pouvoir est venu de la rupture générationnelle à l’intérieur même de la classe dominante, quand les jeunes bourgeois se mirent à conchier, pas longtemps certes, la fortune de leurs pères. Le seul danger fondamental fut celui-là, quand eu lieu cette trahison de classe par les héritiers révoltés par leurs propres privilèges. Plus tard la division des individus en groupes non sociaux (ethnique, sexuel, religieux) a suffi à dissoudre la question sociale de l’asservissement et la question politique de la démocratie. La transversalité fraternelle n’y a pas survécu, et « le peuple » s’est volatilisé.

Le compromis social de l’après-guerre, obtenu du temps de la menace du bloc soviétique, s’est écroulé avec lui ; il a été remplacé dès 1990 par « le consensus de Washington » fondé, lui, sur la dérégulation généralisé des marchés et la réduction des dépenses publiques qui en est la conséquence directe. D’un même mouvement fut organisée la précarisation de tous les salariés et l’impossibilité structurelle de leur porter assistance.

La crise de 2007 est l’équivalent systémique de la chute du mur de Berlin, à ceci près que le capitalisme financiarisé, au lieu de voler en éclat, s’en est trouvé renforcé. Pourtant les dogmes fondamentaux du libéralisme émerveillé sont tombés les uns après les autres. Après les succès économiques de la Chine, on a compris que le marché ne s’accompagnait pas systématiquement de la démocratie, comme on le prétendait jusqu’alors. Après le 11 septembre, on a assisté au retour de l’état interventionniste sous ses travers les plus sombrement autoritaires (guerre sans déclaration, assassinats ciblés, censure, arrestations arbitraires, déportations, espionnage international des populations, extension indéfinie de l’état d’exception…). Enfin, depuis la crise chypriote de 2013, on sait que des décisions attentatoires à la propriété privée peuvent être prises sans sourciller. En première intention, la Commission européenne  avait très sérieusement évoqué la possibilité de confisquer de manière autoritaire 60% du montant déposé sur chaque compte bancaire...  Absence de démocratie, retour en force de l’état, attentat contre la propriété privée : tout y est ! La doxa ultralibérale se maintient au-delà de la faillite objective de ses propres principes : c’est donc une idéologie autoritaire. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment le double transfert, de richesse et de souveraineté, peut-il avoir lieu avec le consentement de tous ceux qui en sont les victimes et qui en souffriront chaque jour davantage ?

Il y a peut-être une autre raison, plus pernicieuse celle-là. Par une sorte de cercle vicieux, le libéralisme dé-régulateur corrompt les valeurs et les règles traditionnelles (travail, famille, communauté, etc.), l’effacement des valeurs traditionnelles provoque un besoin d’ordre, le besoin d’ordre se traduit par un vote de droite qui conforte le pouvoir du libéralisme dé-régulateur, et ainsi de suite… Or à l’intérieur de ce cercle, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que de la part d’une grande partie de la population le besoin de sécurité l’emportera toujours sur l’aspiration à la liberté, que la demande d’ordre sera toujours supérieure à la demande de démocratie.

Pourtant, si on lui avait demandé son avis en toute connaissance de cause, le peuple n’aurait jamais opté de son plein gré pour une organisation si manifestement contraire à ses intérêts. Mais on ne lui a pas demandé son avis. Pour se soustraire à la vox populi il a suffi de placer les curseurs du changement social en dehors du champ délibératif (FMI, OMC, Banque mondiale, Commission européenne, …), en les technicisant à outrance (économisme, monétarisme) de sorte que personne n’aille y regarder de trop près. Et en affirmant haut et fort, contre toute évidence, que tout était « under control ».

Jusqu’à ce qu’en 2007, après bien des coups de semonce, l’invraisemblable métamorphose de la débandade américaine des subprimes en crise des dettes souveraines européennes ne vienne montrer aux yeux de tous que « la main invisible » était une illusion et que de fait c’étaient bien la dérégulation et la sur-avidité du système financier qui étaient à l’origine des crises. La dimension maffieuse du libéralisme ultra est désormais apparue au grand jour. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en afflige, on ne peut plus raisonnablement l’ignorer.

Sur les ruines de l’ancien contrat social, le face-à-face entre les gouvernants et le citoyen ne fait que commencer. Hasard ? C’est le moment précis qu’a choisi le pouvoir, à travers ses instances internationales, pour renouer avec les prérogatives des régimes disciplinaires : punir à l’excès.

II.   Le nouvel état des rapports de forces

C’est donc à la lumière d’un pacte social totalement périmé qu’il convient de lire les événements récents qui, eux aussi, ont marqué une très nette inflexion dans les rapports habituels que les pouvoirs entretiennent avec leurs citoyens. De fait il n’y a plus de « contrat social » ; nous sommes revenus à un pur et simple rapport de forces. Ce à quoi nous assistons ressemble à ce que dénonçait Naomi Klein dans « La Stratégie du choc » : le pouvoir profite d’un « état de choc » (catastrophe naturelle, attentat, crise) pour reprendre au citoyen une part de ses libertés et de ses conquêtes sociales arrachées de haute lutte. Ce fut le cas après du 11 septembre, à la Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina ; c’est aujourd’hui le cas dans l’Europe en crise.

On punira donc le citoyen d’autant plus sévèrement qu’il n’a commis aucune faute, tout en le culpabilisant sur l’air du « vous viviez au-dessus de vos moyens » : casse de la santé, casse de l’éducation, casse de l’activité, casse des retraites, casse des systèmes solidaires, paupérisation généralisée, désinsertion sociale... L’attaque, si elle prend par surprise, est frontale ; elle ne concerne pas seulement les marges de la société mais la population éduquée et correctement insérée – celle qui a toujours joué le jeu avec application.

Quelle est cette belle histoire qu’on nous raconte si joliment pour nous faire tenir tranquilles ? Comment une simple dette privée (crise américaine des subprimes, 2007) a réussi à se transformer en crise endémique de la dette publique ? Quel rapport entre le sauvetage de banques fautives et la disparition progressive des services publics pourtant indispensables à la bonne marche d’une démocratie en actes ? Pourquoi ne distingue-t-on plus dans la dette ce qui relève de l’investissement, ce que les économistes appellent « la bonne dette » ? Pourquoi les déséquilibres financiers de certains pays, connus de tous, ont dû subitement être réglés dans l’urgence et sans étalement dans le temps, quitte à briser toutes les dynamiques sociétales? Et qui pour juger démocratiquement de l’opportunité de telles opérations ?

L’état d’exception de nos démocraties mis en place après le 11 septembre 2001 a trouvé avec « la crise » le moyen de s’étendre et de se pérenniser. Pour la première fois dans le monde libre depuis la Libération, et hors de tout contrôle démocratique, un raid massif continue à être mené contre les intérêts vitaux du citoyen ordinaire. On se souvient qu’en 2005, en France, un référendum du « non » fut transformé en référendum du « oui », au mépris de tous les principes de notre vieille république. Tel est la fonction apparemment unique de la démocratie contemporaine : conforter le pouvoir en place.

On savait que la « dette » était le moyen ancestral des organisations tribales pour « tenir » leurs sujets sur des générations : la dette, c’est l’instrument traditionnel de la soumission. Et voilà qu’on nous fait le coup. Un effort volontaire ne peut être consenti par les individus qu’à trois conditions : qu’il soit porteur d’une vision et d’un sens ; qu’il soit limité dans le temps ; qu’il soit équitablement partagé. Aucune de ces trois conditions, pourtant toutes nécessaires, n’est remplie. Nous sommes donc bien entrés collectivement dans une logique purement autoritaire où la volonté du peuple est tout bonnement passée par pertes et profits.

On se souvient aussi que le poids de la dette imposée trop brutalement à l’Allemagne par le Traité de Versailles fut  l’une des causes principales de la montée du nazisme et de la seconde guerre mondiale. Son impact n’est qu’accessoirement économique : la dette détricote la société que nous avions mis tant de temps à bâtir, défait le « pacte républicain », fait éclater la classe moyenne et impose ce chacun pour soi où recuisent les vieilles haines et les vieilles rancœurs.

Les rapports de forces se sont durcis : rentiers contre endettés, confortés contre précarisés, inclus contre exclus. Les buts collectifs que semblait poursuivre la société ont tous été abandonnés au profit des intérêts privés. L’exemple de la protection sociale est emblématique : de plus en plus privatisée, celle-ci se mue sous nos yeux en marchandise de luxe pour les uns et en charité pour les autres (pauvres et malades gravement atteints). Or ce n’est pas là le sens que nous donnions au principe de solidarité. Renoncer aux investissements qui favorisaient jusqu’alors le « vivre ensemble » (santé, éducation, protection sociale), c’est mettre en péril les capacités des citoyens à « faire société ». Diluer l’Etat dans le Marché éloigne le marché du consommateur et le politique du citoyen ; une merveilleuse martingale perdant-perdant où c’est toute la société qui est prise dans un processus de désintégration. Il n’y a désormais plus de lieu pour le « vivre ensemble », c’est-à-dire une Polis au sens grec, à la fois Cité commune et lieu démocratique du Politique.

Dès lors, sur cette scène-là, il n’y a plus que des loups qui puissent se faire entendre.

III.   Fin ou réveil des alternatives ?

« Le savoir est bien plus faible que la nécessité », disait Eschyle. Pour empêcher que le savoir ne se constitue, il suffit donc de lui imposer un cadre supposé intangible. Un « c’est comme ça et pas autrement ». Nulle pensée ne peut alors se déployer comme alternative ni comme innovation, mais seulement comme accompagnement. Dès lors ce n’est plus un savoir ; c’est une idéologie. L’esprit a cessé de dominer : il n’est plus que le supplétif d’une machine à brouillard.

Un nouvel impératif catégorique s’est abattu sur chacun : « Adaptez-vous ». S’adapter : chacun ne fait que ça depuis trente ans. S’adapter à l’informatique, s’adapter à la mondialisation, s’adapter à la précarisation, s’adapter à faire le travail de trois personnes parce qu’on a supprimé des emplois, s’adapter à la violence en entreprise, s’adapter à une existence morcelée, s’adapter à une vie de famille déstructurée... Chacun est désormais pourvu d’une solide culture de l’adaptation, ce n’est pas ça qui pose problème. La réponse actuelle des individus, c’est : « S’adapter d’accord, mais à quoi ? » Comment nommer ce qui est en train de se mettre en place ? A quoi cette nouvelle société se substitue-t-elle ? Que signifient ces changements ? Où nous emmènent-ils ?

Pour comprendre ce qui est en train de se jouer il faut remonter bien au-delà de la « crise » actuelle. En fait cette mutation en cours prend en partie ses racines dans ce qui est survenu au cours de l’année 1989,  lorsque deux événements majeurs et contradictoires sont venus percuter les certitudes d’alors.

La première série d’événements, c’est la chute du mur de Berlin puis l’effondrement du régime soviétique : l’ultralibéralisme, après avoir patiemment attendu son heure, s’imposait comme unique solution économique et politique partout sur la planète. On dit alors que c’était la fin de l’Histoire, qu’un « nouvel ordre mondial » s’était définitivement imposé au monde : celui des économistes de l’école de Chicago (Milton Friedman et Friedrich Hayek), dont la pensée a inspiré à la fois ce qu’on désigne aujourd’hui sous le nom de « contre-révolution conservatrice » (Margaret Thatcher et Ronald Reagan) et la globalisation. L’idée c’est qu’il n’y aura plus d’alternative (TINA, « There Is No Alternative ») et que l’économie vaut plus que la démocratie (Kissinger).

Or, au même moment, survient une deuxième série d’événements : les premières conférences sur le changement climatique et les premiers constats sur le désastre écologique en cours nous disent au contraire qu’il est vital de concevoir une alternative à l’ultralibéralisme si l’on veut simplement continuer à vivre dans ce monde fragile aux ressources limitées. Ces premières alertes sonnent la fin de l’expansion sans limite et de l’idée de « progrès continu » entendu comme « exploitation continue ».

Nous avons donc là, durant cette année 1989, l’émergence de deux séries d’événements parfaitement contradictoires : l’un libère définitivement les forces du marché dérégulé, tandis que l’autre demande la stricte régulation de ces mêmes forces. Plus d’alternative d’un côté, nécessité vitale d’alternative de l’autre.

C’est dans ce contexte hautement paradoxal, totalement inédit et facteurs de tensions extrêmes, que nous vivons désormais.

Aujourd’hui la dialectique du singulier et de l’universel est, elle aussi, en crise. Entre relativisme et communautarisme, on ne sait plus très bien ce qu’il en est de la notion même d’identité. L’universalisme humaniste est mis à mal. L’idée d’ouverture unificatrice contenue dans la « globalisation » met fin aux familiarités traditionnelles, déroute l’esprit et plonge chacun dans un état de dépaysement perpétuel. D’où les nombreuses régressions conservatrices de type fondamentaliste auxquelles nous assistons, avec son cortège d’intolérances et de racisme ordinaire. Quand on sait qu’en 2050 il y aura un milliard de migrants de par le monde, en partie causé par le dérèglement climatique, on imagine les drames qui se produiront si rien n’est fait d’ici là. Nous avions appris de Claude Lévi-Strauss quel poison mortel constituait l’ethnocentrisme ; or le monde de la compétitivité globale fait de l’autre, avant tout, un concurrent. Un concurrent économique, mais aussi un concurrent civilisationnel : la pire figure de l’autre, celle précisément que nous voulions à tous prix éviter.

Au fond l’alternative est claire : soit nous acceptons de vivre dans un monde ouvert, solidaire et métissé, en acceptant de forger une véritable culture de la rencontre, soit nous sommes promis à l’enchaînement sans fin des violences et des conflits. Ou bien la frontière reste ce qui clive et ce qui limite, ou bien elle devient un véritable carrefour d’échange, d’invention, d’avenir.

  

IV.   Pourquoi on ne s’en sort pas

Face à de tels bouleversements nous demeurons interdits. Les obstacles à surmonter pour sortir de l’impasse actuelle ne sont pas uniquement liés à l’ampleur de la tâche. Ils sont liés aussi à des modes de pensée, à des modes d’organisation désormais dépassés que l’on ne parvient pas à réformer.

Les récents présidents élus en France n’ont pas la conscience à la fois tragique et utopique de l’Histoire, parce qu’ils ne vivent plus dans un temps historique mais dans un temps médiatique. Ils entendent être jugés par la rumeur du jour (le sondage), et non par les générations futures. De plus les promesses de l’alternance n’ont pas été tenues. La gauche en 1981 arrive dix ans trop tard, dans un monde qui rendait déjà inopérante sa tentative et où le principal enjeu du politique consistait à reprendre en main le contrôle social ; elle n’eut plus qu’à se recycler en droite molle et finir « le sale boulot » (sic). La radicalité idéologique du « marché impersonnel contre lequel on ne peut rien» a précipité l’apathie démocratique, puis s’en est nourri.

A seule fin de conserver quand même un semblant d’attrait, les partis politiques feignent de s’affronter sur des idées qu’ils partagent, tout en refusant que soient mises en lumière et débattues les véritables options que tout oppose. Nous sommes ainsi passés de la pratique démocratique du débat d’idées à la pratique post-démocratique de la simple « gouvernance ».  L’alternance est devenue la meilleure assurance contre l’alternative. Quant aux media, tous aux mains de grands argentiers (c’est une spécificité française), ils passent leur temps à généraliser l’exception. Le « fait divers » est roi et on l’amplifie artificiellement à la mesure d’un « fait de société » pour produire un « climat », faisant vivre aux gens un monde qui n’existe pas, ou pas de cette façon. Pour la plupart des « grands media », le monde des idées est suspect, au mieux étranger. Relais de toutes les propagandes sans exception (Opérations « Vive la crise », « Fin de l’Histoire », « Nouvel ordre mondial », « Frappes chirurgicales », « Constitution européenne »…) leur démission face à la quête du vrai ne pourrait guère être plus totale.

Une sorte de savante inefficacité semble étendre chaque jour son règne. Par décision technocratique, le paysan ne cultive plus son champ pour le bien d’une communauté qui en retour lui permet de vivre, mais en fonction des subventions européennes. Les entreprises ne produisent plus en fonction des besoins ou des innovations possibles mais au regard de la rente minimale des 15%  ou 20% annuels due  aux actionnaires. Ces logiques perverses constituent un mur contre l’intelligence, un mur contre la pensée, un mur contre la créativité, un mur contre la sereine activité des hommes, un mur contre la vie (ainsi la sécurité alimentaire de l’Europe n’est plus assurée par sa propre production) ; on ne peut plus continuer comme ça.

D’autant que l’individu a rarement concentré entre ses mains autant d’opportunités productives et créatives. Les outils sont là : la puissance des ordinateurs qui peuvent mobiliser comme jamais calculs et connaissances, l’instantanéité du web, la force organisationnelle des réseaux sociaux sans frontière, l’ubiquité et la proximité de l’internet mobile (smartphone, tablettes)… Tout se passe cependant comme si les outils avaient encore un temps d’avance sur les stratégies et les usages. Et la difficulté est grande pour penser notre présent. Notre panne de sens vient aussi de cette transition entre deux époques où ce qui émerge est nié par les forces d’inertie d’un monde qui fait croire qu’il est encore là alors qu’il a déjà disparu. C’est que la raideur de nos organisations date encore de l’industrie lourde quand aujourd’hui c’est la fluidité qui partout s’impose.

Même si elles se sont considérablement allégées pour des raisons de coût, nos organisations restent encore essentiellement pyramidales, hiérarchiques, très fortement individualistes ; alors que le monde qui émerge se compose de structures horizontales en réseau, aptes à redistribuer équitablement et instantanément l’information en tout point du système afin de faire croître l’intelligence collective. Aujourd’hui ce n’est pas celui qui est le plus haut dans la pyramide qui a nécessairement raison, c’est le plus créatif, le plus rapide ou le mieux placé. Mais les anciens maîtres du système, craignant pour leurs prérogatives d’élite autoproclamée et au fond pas très sûrs de leur légitimité, opposent une farouche résistance. D’où cette impression d’immobilisme qui domine, malgré la sensation d’un nouveau champ d’énergie sociale. Nous n’avancerons pas tant que les innovations techniques n’auront pas transformé nos modèles organisationnels et nos schèmes de pensée. Nous passons du dirigisme de quelques-uns à la participation efficace de tous. Nos outils les plus modernes, issus du web, sont ceux de la coopération, de la contribution, tandis que nos usages sont encore fondés sur le mérite individuel et l’évaluation personnelle ! Or dans une organisation le tout n’est pas la somme des parties. Il faut passer de la compétition à la collaboration parce que c’est plus humain et plus efficace. Si on ne le fait pas, c’est que beaucoup d’organisations préfèrent le contrôle à l’efficacité : mieux vaut aller en rangs bien ordonnés vers un échec assuré, par souci de maintien de l’ordre ancien, que vers un succès profitable à tous, porteur de mondes nouveaux. Les mesures de contrôle des individus, isolement, division et rétention d’information, sont maintenues au détriment de l’efficience générale du système. Dans un tel contexte, le partage du pouvoir n’est tout bonnement pas concevable ; or c’est précisément là la clef des temps qui viennent. L’efficience, c’est le partage. C’est aujourd’hui tout l’enjeu du rapport de force qui est en train de s’établir ; car le roi préfèrera toujours voir disparaître son royaume plutôt que de rendre sa couronne. Il faut s’organiser de telle sorte qu’il n’ait pas le choix.

Ce qui est vrai de nos organisations l’est aussi sur le plan de la formation. La modernité a spécialisé les savoirs, en les séparant, au moment où la complexité grandissante a généré un monde ultra interactif, où toute modification en un point fait évoluer l’ensemble du système. Nous vivons une panne de pensée parce que le « spécialiste » est devenu inapte à la compréhension globale et hautement réactive de ce qui l’entoure. Chacun persiste à penser dans des cases ; sauf qu’il n’existe plus de cases.

Attention cependant : il n’existe pas de modèle « providentiel » et l’organisation en réseau, elle non plus, n’échappe pas à la critique. Certains estiment par exemple que les outils du réseau sont aussi ceux de la synchronisation. Or on peut considérer la synchronisation des individus comme une atteinte grave à leur liberté : une conscience synchronisée n’est pas libre. La limite de l’organisation en réseau, c’est la structuration progressive de l’univers humain en société d’insectes sociaux. A l’image de la ruche ou de la fourmilière. Ce qui, convenons-en, n’a rien de très engageant. 

Il nous faut donc apprendre à tirer parti de cette néo-modernité qui vient tout en garantissant, comme jamais peut-être il n’a été plus nécessaire de le faire, nos principes fondateurs que sont la liberté individuelle (une liberté individuelle sans cesse rapportée à la fraternité et à l’égalité), les droits universels (garants de la diversité) et la démocratie (une démocratie en actes, et non son simulacre).

Sans retour à la citoyenneté responsable et à un « pouvoir » qui se contente d’en être le promoteur, pas de futur digne de ce nom. La question de ce que vaut la vie d’un homme se pose à nous avec une urgence nouvelle. Qu’est-ce que l’Homme ? C’est à nous de répondre. Maintenant.

Conclusion temporaire

Le monde, plus que jamais, ressemble à un aveugle guidé par un idiot sous speed.

La « crise », c’est avant tout la crise du compromis social instauré dans l’immédiate après-guerre. C’est le nom que nous donnons à un bras-de-fer dont nous avons tardé à prendre la mesure.

L’ère du compromis social qui s’ouvrit en Occident après-guerre doit tout à la présence du bloc soviétique et à la menace d’une révolution. Son effondrement a été salué aussitôt par la rédaction du « consensus de Washington », signal de la dérégulation finale. Le salariat en paie encore la note sous forme de chômage endémique, de baisse des salaires, de précarisation et de « flexibilité ». Cette politique de la terre brûlée n’aura pas de fin sans le soulèvement des peuples solidaires.

Désormais, nous savons que la richesse des quelques-uns est la pauvreté de tous les autres, que le capitalisme se nourrit en permanence de ses propres échecs, qu’il ne s’amende jamais. Le capitalisme est un soviétisme sans Marx où la relégation commence, pour des millions et des millions, sitôt chassé des listes de pôle emploi ; où il n’est pas meilleur instrument de contrôle social que le marché dérégulé, que l’inattention générale entretenue par l’industrie du divertissement, que la misère promise à tous.

Cependant en Histoire il n’existe pas d’effet de cliquet. Une dette s’efface, un traité se dénonce, une monnaie, fut-elle unique, s’abandonne. Prétendre le contraire est une imposture. Il fallait donc en finir avec l’Histoire elle-même. La tentative eu lieu, relayée par le chœur des média de gauche comme de droite (Francis Fukuyama, 1989) : pour le bonheur de tous, elle échoua.

Alors que nous avions collectivement passé un à un tous les caps de l’hébétude et de la résignation, subitement, à la faveur de la « crise » de 2007 et de ce qu’elle révéla de la perfidie du système, quelque chose s’est mis à refouler du fin fond de notre démission. Une nouvelle conscience commença enfin à se formuler plus nettement. On mit des mots sur des choses. Les esprits s’éveillèrent.

Tout se passe bel et bien comme si l’Etat avait utilisé l’alibi du Marché pour réactualiser son emprise sur ses sujets. Sa soi-disant disparition est une mutation où, plus fluide, plus volatil, il n’en raccourcit pas moins la laisse. La « crise » n’est qu’une conséquence de la revanche de l’économie sur la démocratie, où l’on substitue à une matière à débat une discipline inerte, qui ne pense pas, puisque, de son propre aveu, les choses sont ainsi et l’on y peut rien.

L’économie est devenue une sorte de Table de la Loi à laquelle il nous suffit de nous soumettre. Une lutte des classes inversée est en cours, où les dominants ont trouvé le moyen de paupériser les dominés pour résorber les derniers foyers de contestation et rétablir d’antiques servitudes.

Réveillées en sursaut par la révolution numérique et la nouvelle autonomie que celle-ci offre à des citoyens solidement éduqués, les utopies sont pourtant de retour. Débordant les anciennes casemates du pouvoir traditionnel, de partout éclosent de nouvelles formes de critique sociale. Critique, expertise et participation citoyenne tendent à converger de façon tout à fait inédite, comme dans les « comités pour un audit citoyens de la dette », ou encore dans le mouvement Roosevelt 2012, etc. Comme Attac qui en fut le précurseur, il s’agit de groupes experts qui font muter la notion de contestation ; il ne s’agit plus de doux rêveurs mais de spécialistes attachés à l’idée de partage démocratique, dont les nouvelles formes d’organisation leur permettent de s’allier à d’autres mouvements comme les Altermondialistes, les Anonymous ou les Indignés. Ce qui est notable, c’est que ces nouveaux lieux de la contestation se tiennent en dehors des partis politiques. La réappropriation de la critique sociale dans un échange fécond entre experts (« Les économistes atterrés » par exemple) et citoyens est un phénomène frappant, relativement récent, qui s’incarne dans une pléthore de publications et de débats publics qui se tiennent à travers tout le pays. L’idée d’une démocratie participative, et non plus seulement représentative, cherche actuellement les moyens de s’imposer ; tandis que le mot de « révolution » a fait son retour dans l’histoire des peuples avec ce qu’il est convenu d’appeler « le printemps arabe ». Après le long silence des années 80, la critique sociale se réarme progressivement d’une façon inédite : à la fois experte, créative, communicative, participative et efficace.

Toutes les études démontrent que la perte de confiance qui affecte notre société n’est pas une perte de confiance des citoyens vis-à-vis d’eux-mêmes : c’est une perte de confiance envers la société et ses représentants civils, politiques et médiatiques. C’est une perte de confiance dans notre capacité commune à « faire société », à l’heure où la classe moyenne se trouve fragilisée, et les classes populaires totalement abandonnées à elles-mêmes. La capacité de résilience, de résistance à la fatalité, est beaucoup plus forte qu’on ne le pense généralement. C’est elle qui servira de principal moteur aux combats à venir et à l’édification de nouveaux droits fondamentaux.

Un besoin d’empathie (Jeremy Rifkin) est en passe de reconfigurer l’hédonisme irresponsable du passé en hédonisme altruiste. Jetant les bases d’une nouvelle citoyenneté. La pensée biblique de l’investissement (faire le bien = je gagne des points pour le paradis), réactivée par le capitalisme (« les individus sont mus par leurs seuls intérêts ») et le freudisme (« l’autre n’est là que pour satisfaire mes pulsions ») ont fait croire à l’individu que la nature de celui-ci était essentiellement égoïste. Il n’en est rien. De récents travaux montrent que la coopération est plus efficace que la compétition et la relation à l’autre plus riche que l’autonomie. Le désintéressement, qui est à la base de l’amour véritable, n’a jamais cessé d’être la dimension transcendante du social. Le pouvoir se nourrit de la haine et de la division ; la liberté d’entraide et de fraternité. L’empathie, la générosité, le désintéressement, la bienveillance, le soin de l’autre : telles sont les nouvelles vertus révolutionnaires. Nous sommes en train, collectivement, de les redécouvrir.

Contrairement à la fable ultralibérale de la « fin de l’Histoire », le futur porte encore de formidables utopies ; c’est même à ça qu’on le reconnaît.

Gérard Larnac


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