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[Critique] PRISONERS

Par Onrembobine @OnRembobinefr

[Critique] PRISONERS

Titre original : Prisoners

Note:

★
★
½
☆
☆

Origine : États-Unis
Réalisateur : Denis Villeneuve
Distribution : Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Terrence Howard, Paul Dano, Viola Davis, Maria Bello, Melissa Leo…
Genre : Policier/Drame/Thriller
Date de sortie : 9 octobre 2013

Le Pitch :
Un jour pluvieux en Pennsylvanie, le charpentier Keller Dover et sa famille vont fêter Thanksgiving avec leurs voisins les Birch. Après dîner, la petite Joy et la jeune Anna sortent se balader, et disparaissent sans laisser de traces. On croit à un enlèvement, mais il n’y pas de preuves et le seul suspect valable est Alex Jones, un jeune homme mentalement handicapé qui peut à peine parler et semble incapable de kidnapper ou de faire du mal à qui que ce soit. Alors que l’enquête se poursuit, l’inspecteur Loki tombe sur un crime plus inquiétant qui pourrait bien être lié à la disparition des deux fillettes, tandis que les deux familles sombrent peu à peu dans le désespoir, au point que Dover est amené à s’occuper des choses à sa manière : séquestrer et torturer Alex avec des méthodes de plus en plus inhumaines pour lui arracher une confession…

La Critique :
Il y avait un certain type de mélodrame pleurnicheur hollywoodien qui est devenu brièvement inéluctable quelque temps après le 11 septembre 2001, pendant l’avancée vers la guerre en Irak. Des cinéastes préoccupés par la vengeance et ses conséquences tournèrent leurs regards vers l’introspection, mettant en scène des inquiétudes mondiales dans un décor domestique, et ceci pas très subtilement. In The Bedroom est arrivé là avant tout le monde, et le Mystic River de Clint Eastwood était probablement le meilleur du lot. Pendant ce temps, une série de perdants déjà oubliés comme 21 Grammes, Reservation Road et Snow Angels tressaillaient d’une grandeur apocalyptique, plongeant des ricains ordinaires dans des récits renfrognés et sans issue offrant un regard profond dans les ténèbres, avec des résultats souvent emmerdants.

Pendant au moins sa première heure, le Prisoners du réalisateur québécois Denis Villeneuve semble être un retour en arrière dans un genre cinématographique qui n’a pas beaucoup manqué à grand monde. Dans une ville morne en Pennsylvanie où il pleut tout le temps, le Keller Dover de Hugh Jackman emmène son fils à la chasse, entonnant des prières sinistres d’une voix sage et grave. C’est le jour de Thanksgiving, mais c’est dur pour nous de faire la fête avec la famille Dover parce que les angles de caméra pèsent lourdement sur l’ambiance festive, et un bourdonnement menaçant se fait entendre au-dessus des dialogues. Le voisin Franklin Birch (Terrence Howard) joue une version discordante de l’hymne national américain sur sa trompette, nous informant dés le début que ce film sera incroyablement sobre et austère. Et tout ça avant que les petites cadettes des deux familles disparaissent après le dîner.

Le reste se trouve dans la bande-annonce : un camping-car délabré a été aperçu dans le quartier plus tôt cet après-midi. Son propriétaire est un simple d’esprit incarné par Paul Dano, avec le QI d’un enfant et une voix à la Michael Jackson. Aveuglé par le chagrin, Papa Jackman, déjà en mode « où est ma fille » ?! sur l’échelle Sean Penn, est convaincu que ce gosse est responsable. L’inspecteur Loki (non sérieux, il s’appelle vraiment comme ça), cependant, a des doutes. Les enquêtes ne sont jamais faciles au cinéma, et celle-ci est particulièrement longue.

Ici nous devons faire une pause et noter que Loki est joué par Jake Gyllenhaal comme une collection de tics d’acteur tellement bizarres que la plupart du temps on dirait qu’il fait une imitation extrêmement mesquine de Ryan Gosling. La démarche lente, le regard inexpressif perdu dans le vide et mâchouillant un cure-dent en permanence, Gyllenhaal n’a aucun personnage à jouer à l’écran, donc il mise tout sur des maniérismes bizarroïdes qui ne font rien pour aider le film, à part peut-être nous amener à ruminer sur la cool-attitude du règlement policier concernant les tatouages effrayants.

Comme cité plus haut, c’est Hugh Jackman qui a le gros rôle du cabotineur pseudo-complexe bordel-je-dois-faire-quoi-pour-que-vous-me-donniez-un-Oscar au centre du drame, il faut quand même saluer son courage de pousser le bouchon jusqu’au bout malgré tout. Amenant tous les souvenirs de sa carrière de super-héros avec lui et paradoxalement dé-Wolverinisé au possible sous les traits d’une brute faible qui a besoin de se sentir puissant, le bonhomme n’a jamais été aussi féroce et enragé, et avant que tous ses rugissements et engueulades ne deviennent finalement monotones, il est parfois effrayant.

Comme il arrive toujours dans ce genre de film, Jackman, fidèle à son poste de survivaliste chrétien avec des masques à gaz dans le garage, est amené à prendre les choses en main et demander justice à sa façon. À vrai dire, je ferais pareil si le flic enquêtant sur la disparition de ma fille continuait à tripoter obsessionnellement son portable comme un videur autiste d’un club sado-maso. Avant même qu’on ait le temps de dire Taken, Dover a kidnappé le zigoto gémissant interprété par Dano, l’enchaîne à un radiateur et démontre des techniques de torture avancées en lui réduisant le visage en compote. Puis il tombe à genoux et demande pardon au Seigneur parce qu’on est dans ce genre de film.

La table est donc mise pour un festin classique de culpabilité, où il faut devenir un monstre pour combattre les monstres : une énième parabole tristement familière de la douleur qui pousse les hommes bons à commettre l’irréparable. Mais il se trouve que ce n’est que le début. Prisoners n’a pas encore fini de s’échauffer.

Prenant un virage brutal en direction de Barjoville et martelant le champignon dans sa quête à être pris super au sérieux, le scénariste Aaron Guzikowski monte la mise symbolique et enchaîne les grosses ficelles, avec un prêtre alcoolique et pédophile qui garde le cadavre pourrissant d’un tueur d’enfants dans son sous-sol vermoulu. On déterre également des mannequins mutilés de taille enfantine, un code secret impliquant des labyrinthes sans fin qui font partie d’une « guerre organisée contre Dieu » et même des pièges remplis de serpents venimeux. Si vous ne trouvez pas qu’ils en font suffisamment des tonnes, Melissa Leo est également dans le film. Niveau réalisme, Dan Brown serait bien fier.

Je crois que c’est à partir du moment où Hugh Jackman se transforme en Jack Bauer et bricole une chambre de torture faite-maison que Prisoners part complètement en couille. Franchement, toute cette prétention déprimante du début devient tout à coup très regardable après que le film ait perdu la boule (qui aurait deviné que tellement de maisons en Pennsylvanie étaient équipées de donjons souterrains ? Les agents immobiliers devraient insister sur ce point-là à l’avenir…). Monstrueusement stupide, le scénario de Guzikowski est tellement glauque et minutieusement sur-compliqué que le vrai choc vient de la découverte que c’est une idée originale et pas une adaptation. Tout dans la structure du récit empeste l’odeur putride de ces romans policiers merdiques qu’on achète dans un aéroport.

Mais il faut avouer, néanmoins, qu’on parle d’un beau nanar, et ceci dans le sens esthétique du mot. Une légende parmi les directeurs de photographie et collaborateurs fidèles des frères Coen, Roger Deakins a récemment fait le saut vers l’image digitale, et comme on l’a vu dans Skyfall, il a élargi les frontières de la photographie à faible éclairage. Une veillée nocturne aux chandelles pour honorer les filles disparues est illuminée d’une lueur presque céleste, tandis qu’une course tardive contre la montre, filmée dans l’habitacle de la voiture de l’inspecteur Loki alors qu’il fonce à toute allure sous la pluie (parce qu’il faut bien qu’il pleuve dans ce film !), devient une abstraction poétique de lampadaires et de néons flous. Le mec est un artiste, et Prisoners est une des plus belles conneries jamais filmées.

@ Daniel Rawnsley


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