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"En cette histoire je n'arrive qu'à mourir et si je meurs d'amour, c'est parce que je t'aime, parce que d'amour, je t'aime, et à feu et à sang" (Pablo Neruda).

Publié le 20 juin 2014 par Christophe
Il fallait bien faire appel à Pablo Neruda pour nous parler du roman du jour. Parce que ce livre, s'il se passe dans un pays fictif, se déroule dans un pays d'Amérique du Sud en proie à une féroce dictature. Sans être le Chili, mais une synthèse des dictatures qui ont écrasé le continent dans les années 70-80, on y pense naturellement. Quant à la phrase choisie, là, ce sera développé dans le corps de ce billet, avec un angle qui surgit au détour des pages et qui rappelle que, selon le point de vue, rien n'est jamais tout blanc ou tout noir... Ecrit par Bob Van Laerhoven, écrivain belge de langue flamande, "le mensonge d'Alejandro" est son deuxième roman à paraître en France, toujours chez MA Editions. Un thriller de politique-fiction, de social-fiction, pour reprendre le terme qu'il emploie lui-même, qui parle de sentiments humains très forts. L'amour, bien sûr, mais aussi la colère, la lâcheté, la culpabilité... Et aussi la soif de justice et de liberté.

10 ans. C'est le temps qu'a passé en prison Alejandro Maldiga. Il était guitariste dans un groupe de rock au Terreno, un pays d'Amérique du Sud, quand, au début des années 70, une dictature militaire a été instaurée. Aconcagua, le groupe d'Alejandro et de son ami Victor Perez, auteur et interprètes de textes très engagés et pleins de poésie, a alors été l'une des premières cibles du nouveau pouvoir.
Tous les membres ont été arrêtés, tous sont morts, sauf Alejandro qui a survécu à ces dix années passées à la Ultima Cena, la plus sinistre prison du pays, ainsi nommé pour faire un sombre jeu de mots entre le dernier repas du Christ et celui des condamnés à mort qui ne mangeaient qu'une fois la veille de leur exécution...
Nous sommes en 1983, mais c'est comme si des siècles avaient passé pour Alejandro. Le revoilà remis en liberté, mot qui n'a plus grand sens, dans ce pays où la junte maintient un pouvoir ferme et impitoyable à travers son leader, le général Pelaron. Alejandro est perdu, déphasé. Mais une rencontre de hasard va changer le cours de son existence.
Elle s'appelle Beatriz, mais lui, en la voyant au milieu de ces manifestants sur lesquels la police a envoyé les gaz lacrymogènes, il n'a vue que Lucia. Elle était l'épouse de Victor et la femme que Alejandro aimait en secret. Le choc est violent, mais Alejandro aide la jeune femme à se sortir de cette manifestation qui tourne mal. Sa première relation sociale depuis sa sortie de prison en catimini.
Une relation qui va se développer malgré la prudence, la timidité d'Alejandro, qu'on sent craintif, méfiant. Quand Beatriz comprend qui il est, elle lui parle politique, de son opposition au pouvoir, de ses amis qui, comme elle, rêvent de voir tomber ce régime meurtrier pour remettre la démocratie au goût du jour au Terreno.
Au départ, Beatriz et Alejandro ne font que discuter, se voir dans le bidonville où l'ancien musicien a trouvé refuge. Dans cette misère que Beatriz n'a jamais connue, elle, la fille d'un riche industriel et l'épouse d'un homme influent, membre d'un groupe d'extrême-droite redoutable et redouté qu'elle a fini par détester au point de le flanquer dehors.
Et puis, se produit un événement déterminant. Un tremblement de terre. Meurtrier. Qui laisse la favela, déjà construite de bric et de broc complètement en ruines. La réaction du pouvoir est immédiate, l'occasion est trop belle de reprendre en main un quartier considéré comme une zone de sédition. En douceur, avec démagogie et discrétion...
Les opposants ne sont pas dupes de ces manoeuvres. Eux voient un signe dans ce tremblement de terre. Le signe d'un changement annoncé dont ils seraient les instruments. Et, avec Alejandro à leurs côtés, Beatriz et ses amis commencent à penser que le moment est venu et la conjoncture favorable pour tenter un coup d'éclat, marquer les esprits, ébranler le pouvoir...
Mais Alejandro ne veut pas être un symbole, un emblème. Dix ans dans les geôles de la junte l'ont changé, l'ont détruit. Sauf que ce qui mine Alejandro, plus encore que les mauvais traitements et le temps passés dans des cellules sombres et inhumaines, c'est un lourd secret qu'il ne peut confier à personne. Un secret qui le fait se noyer dans la honte et la culpabilité.
Il va accepter de suivre Beatriz et ses amis, tandis que le lecteur découvre les rouages de la dictature du général Pelaron, ses à-côtés tout aussi peu reluisant, ses acteurs tous plus violents et fous les uns que les autres, tous les sales petits secrets qu'on a étouffés discrètement qui, comme un séisme fait ressortir du sous-sol terrestre certains éléments, vont réapparaître au grand jour.
Le drame est en marche, reste à connaître la forme qu'il prendra. Car il semble inéluctable, comme si la seule présence d'Alejandro vouait d'avance toute initiative à l'échec. Lui en est persuadé, en tout cas. Il ne doute pas que s'il reste proche d'eux, ils échoueront. Et échouer, au Terreno, ça ne signifie qu'une issue : emprisonnement, torture, mort... Comme Victor. Et Lucia. Et tous ceux dont il s'est senti proche un jour...
Il ne veut pas de ce poids, déjà trop marqué par ses secrets, par son passé qui revient sans cesse le hanter. Alejandro est brisé, il sursaute à chaque bruit suspect, tremble de peur au moindre imprévu. C'est un lâche, il ne s'en cache pas, il l'affirme... et personne ne l'écoute, ne le croit. Un poids mort pour une révolution, voilà ce qu'il est.
Cela ne signifie pas qu'il ne se sente pas concerné par la cause, mais voilà, il n'a plus la fibre révolutionnaire, l'envie de combattre, de renverser tout ça... Non, c'est un zombie qui est ressorti de la prison de la Ultima Cena, une coquille vide, une outre pleine de larmes qu'il ne parvient pas à faire sortir, un desperado au sens propre du terme, un désespéré...
Le roman repose beaucoup, dans un premier temps, sur le décalage entre la perception qu'a le lecteur du personnage d'Alejandro et celle des autres protagonistes. Nous savons un certain nombre de choses à son sujet que Beatriz, Cristobal et João ignorent, au moins au début. Mais Alejandro est franc, il les prévient, ils ne veulent pas le croire. Et lorsqu'ils réaliseront quel poids mort ils ont avec eux, il sera trop tard...
"Je suis contre la culpabilité. C'est un sentiment que les autres exploitent", dit Alejandro à Beatriz, dans la première partie du livre. Et pourtant, elle l'habite, le ronge de l'intérieur, cette culpabilité. Il met en garde, dans un contexte un peu particulier, sa nouvelle amie sur ce que l'on peut gagner si l'on n'agit pas au mieux, si l'on se perd soi-même...
Quelques mots sur un personnage que je n'ai pas encore évoqué : René Lafarge. Plus exactement, le père René Lafarge. Un prêtre belge vivant de longue date au Terreno. Pas vraiment un missionnaire, non, un prêtre venu exercer son sacerdoce dans ce pays avant la dictature. Mais, une fois celle-ci mise en place, il a pris fait et cause pour les populations les plus pauvres et les défend contre les abus de la junte.
On découvre ce personnage plein de fougue, on l'imagine brûlant d'une foi profonde, capable de soulever des montagnes, de se dresser contre l'arbitraire du pouvoir et de le faire reculer, même s'il ne bénéficie plus du soutien inconditionnel de son évêque, l'ancien ayant été remplacé par un homme plus malléable par Pelaron et sa clique...
Mais, au fil des pages, on découvre un autre homme, dévoré lui aussi par une profonde culpabilité. Simplement, contrairement à Alejandro, qui a déposé les armes, Lafarge se bat pour exorciser ses propres démons et obtenir quelque chose de très chrétien : une absolution. Son abnégation, c'est sa rédemption. Cela suffira-t-il, cependant, à endiguer la corrosion mortifère de la culpabilité ?
Beatriz, c'est la colère qu'elle connaît, violente mais jusque-là contenue. Après le séisme et ses conséquences, après la rencontre avec Alejandro et les perspectives offertes, elle va enfler. Et encore plus lorsque les écailles vont lui tomber des yeux à propos de cet homme en qui elle a placé tant d'espoirs. Alors, la colère va éclater...
Enfin, j'ai évoqué en préambule l'amour, jusque dans le titre de ce billet. C'est un aspect qui m'a frappé, qui n'est pas forcément central dans l'histoire mais qui va jouer un rôle très particulier. L'amour, que je ne confonds pas avec le désir, présent lui aussi dans le roman de Bob Van Laerhoven.
Non, on parle bien d'amour au sens le plus pur du terme. J'ai évoqué celui d'Alejandro pour Lucia, qui est le détonateur du roman lorsque le musicien voit Beatriz et sent se réveiller cet amour, cette passion tue si longtemps. Sans doute Beatriz aime-t-elle Alejandro d'un amour sincère, mais c'est l'image qu'elle s'est faite de lui qui l'a séduite...
Et puis il y a cet amour découvert un peu par hasard par Alejandro et ses complices au cours de leur opération anti-junte. Je ne vous explique pas le contexte, mais le guitariste va tomber de haut, et pas une seule fois. A cause de ce qu'il va découvrir et qu'il n'imaginait pas, ensuite par ce que cette découverte va impliquer.
"Les Russes aiment leurs enfants, eux aussi", chantait Sting dans une célèbre chanson sortie en pleine guerre froide. Au Terreno, c'est pareil. Oui, même dans le camp des bourreaux, l'amour peut exister, sincère, profond, surpassant tout. Un amour partagé né sur le fumier, des événements sordides, révoltants... Mais un amour à part entière.
La folie qui va s'emparer de tous en cours de roman va renverser tout système de valeurs, plaçant chacun dans des positions très inconfortables, encore une fois culpabilisantes, troublantes, allant à l'encontre des effets recherchés. On n'est jamais assez blindés pour ce genre de projet, surtout quand un imprévu survient...
La fin du roman de Bob Van Laerhoven prend vraiment des allures de thriller, avec une accélération progressive des événements et des personnages qui rompent les amarres pour devenir incontrôlables. De toute façon, la situation globale l'est aussi, incontrôlable, le point de non-retour est franchi. La tension monte de plusieurs crans elle aussi et Alejandro est tout simplement submergé par un nouveau cauchemar...
Avec "le mensonge d'Alejandro", Bob Van Laerhoven nous emmène dans ces dictatures sud-américaines, dont on parle beaucoup en ce moment, en littérature. Sans doute ne faut-il pas se limiter à l'espace, le continent latino-américain, et au temps, les années 70-80. Cette fable peut s'appliquer à tout régime totalitaire, démagogue et violent, nourri par une idéologie délétère.
Et n'oublions pas que ces régimes fascistes, le mot est lâché dans le livre, n'ont pas forcément disparu. Comme les volcans, comme les plaques telluriques, ce n'est pas parce que ces idées ne sont pas ouvertement en activité qu'elles n'existent plus. Elles dorment, attendant leur heure, pour se réveiller et faire des ravages...
Alejendro, et plus encore le défunt Victor Perez, incarnent la culture populaire, celle qui s'enracine profondément, celle du peuple, au sens noble du mot. Pas étonnant que Aconcagua, leur groupe, ait été une des premières cibles de la junte triomphante. Cassez la culture commune, cassez les repères communs qui cimentent une société, et il devient plus facile de s'imposer en divisant pour mieux régner... Le socle culturel qui s'impose alors devient le système de valeurs de la dictature, et il n'y a plus de place pour rien d'autre...

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