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Primeurs 2014 à Bordeaux (2)

Par Mauss

C'est commencé. Quelques pointures de la critique internationale sont déjà à l'oeuvre sur Bordeaux afin de dire, le premier si possible, style Suckling, un point de vue qui serait en quelque sorte la base à laquelle les autres ne pourraient que se comparer.

Ce millésime 2014 qui est donc l'objet de cette campagne se présente dans un contexte particulier qui doit prendre en compte les éléments ci-dessous.

LE CONTEXTE QUALITATIF

Qualitativement, personne ne dira que 2014 n'est pas supérieur aux deux millésimes précédents. Beaucoup diront cependant que l'on n'est pas au niveau des 2010 et même 2009. Ensuite, en fonction des appellations et des châteaux, il y aura la navigation habituelle entre des crus de référence, des solidités confirmées et quelques échecs patents.

Bref : le panel classique lequel, comme d'habitude, suivra sa courbe de gauss annuelle : une belle majorité de vins plus qu'agréables, quelques chefs d'oeuvre et quelques navets. Mais, clairement, un point positif sur la qualité générale qui pourra certainement permettre des mises en cave pour une ou deux décennies. Certains diront leurs préférences pour les Pessac-Léognan tandis que d'autres parieront comme d'habitude sur les merlots des Pomerols. Il y en aura pour tous les goûts.

LE CONTEXTE ECONOMIQUE

Là, les choses se compliquent un tantinet.

Si la baisse de l'euro peut donner de belles couleurs à quelques rêves de Perrette, si les nouvelles de la croissance américaine sont un fait avéré, si aussi bien Neal Martin qu'Antonio Galloni - les deux critiques américains majeurs qui sont présents dans cette campagne - écrivent de bonnes choses, confortées par de belles notes sur les 200 noms du haut du panier, il n'en demeure pas moins qu'il y aura de sacrés bémols à ne pas oublier :

a : la cote d'amour pour les vins de Bordeaux, euphémisme, est loin, très loin de ce qu'elle était du temps des grandes années parkériennes. Bien des amateurs déçus par le côté "greedy" de trop de domaines, ont découvert d'autres pays, d'autres régions qu'ils ont pris en sympathie. En d'autres mots, la reconquête de ces clients ne peut que passer par une politique de prix raisonné et surtout pas sur la seule qualité du millésime qu'on pousserait trop haut en sélectionnant les opinions de tel ou tel. Inutile de dire que ce n'est pas gagné, loin de là ! On attend avec impatience les prix de sortie des premiers châteaux qui oseront être intelligents.

b : si donc les américains reviennent avec cet euro permettant quasi une valorisation $ = €, en Chine, c'est bien différent. Ce vaste marché qui a suscité tant d'espoirs quasi insensés de fortune rapide et facile [où Bordeaux, il est vrai, a su se placer tellement en tête des ventes internationales dans ce pays qui s'ouvre aux vins avec une production locale nettement supérieure en volume à ce que l'on imagine (et avec quelques crus dont les qualités s'affirment rapidement)], ce vaste marché dont est totalement plombé, dans le haut de gamme, par les campagnes anti-corruption dont une des conséquences est une réduction drastique de la consommation publique des grands noms ou l'usage de les offrir en cadeau contre quelque avantage administratif. Maintenant, en Chine comme ailleurs, n'importe qui, en restant anonyme, peut prendre des photos compromettantes de tel ou tel fortune récente voisinant avec un millésime de Lafite ou de Latour, et l'envoyer à qui de droit… avec des sanctions qui ne tardent jamais et peuvent être sérieuses. Bref : la Chine actuelle n'est plus du tout l'eldorado d'il y a 3 ou 4 ans. Cela reviendra peut-être, mais certainement pas à la faveur du millésime 2014, quand bien même, on l'a écrit, il aura des qualités réelles allant de "bon" à "très bon" sur une échelle où il y a encore au-dessus "grand" et "exceptionnel".

On l'a compris : si les prix ne prennent pas en compte ces circonstances spécifiques, on va continuer d'aller dans le mur… d'autant plus qu'il y a à Londres comme à Bordeaux, des entrepôts qui regorgent de stocks achetés souvent à prix fort. Les investisseurs ayant financé ces achats vont développer des impatiences, et on peut raisonnablement se demander qui va acheter à ces prix déments ces vins de spéculation alors même que chaque année, on a des millions de bouteilles qui continuent à alimenter les marchés. Oui, c'est clair et net : la bulle n'est pas loin, et quand on constate que plus d'un château est en train de racheter dans la plus grande discrétion les stocks des invendus de la GD afin d'éviter un effondrement des prix, on se dit qu'on n'est pas sorti de l'auberge d'une belle crise majeure potentielle !

c : face à cette analyse qui est bien celle de plus d'un acteur majeur à Bordeaux, on peut parier que le rapport de force entre propriété et maison de négoce va s'orienter vers un nouvel équilibre où les dix négociants majeurs vont pouvoir donner de la voix face à des ambitions financières tellement ancrées dans l'ADN de bien trop de propriétaires.

d : en Europe, même dans les riches niches nordiques (Suède, Norvège, Danemark), ce n'est pas folichon pour Bordeaux qui a marqué trop d'indifférence, sinon de dédain, pour des amateurs lassés par des prix explosifs. On en est même à constater que des restaurants ayant pignon sur rue, mettent un point d'honneur à ne plus proposer de Bordeaux sur leurs cartes !

Et quand un asiatique, un russe, un indien vient en France et ne trouve pas les noms qu'on lui vante chez lui sur les cartes de la haute restauration, que pensez vous qu'il pense ? 

A ce propos, histoire de bien rappeler qu'on n'est pas en phase euphorique en France, que dire devant le fait qu'un *** Michelin a connu, depuis le début de l'année, 4 soirées sans aucune réservation ? Je dis bien : zéro client ? Si cela n'est pas un signe d'un climat peu propice à des achats majeurs de châteaux classés, cela veut dire quoi ?

LE CONTEXTE DE LA CRITIQUE

Parker en chute ±libre, Parker absent, il n'y aura donc pas dans le moteur des primeurs, cette essence survitaminée du point de vue d'un critique majeur qui a été à l'origine de tant d'excès, même à son corps défendant. On va devoir redire qu'un vin est fait pour être bu, pour accompagner un repas, pour vivifier une convivialité et non pas pour alimenter une spéculation future qui est tout sauf une évidence !

Suivez attentivement ce qui va s'écrire sur Figeac. Pourquoi ? Simplement, du temps des grandes heures du Wine Advocate, c'était le mouton noir dont on n'osait même pas écrire le nom tant il était loin des poncifs de l'époque. Et bien, vous verrez qu'on a là très probablement le fil garde-page (ce fil rouge qu'on trouvait dans tous les beaux livres) entre "avant" et "après". On enfonce le clou ? Vous verrez que les mots "finesse" et "élégance" seront plus fréquents cette année que précédemment.

Plus aucun critique ne peut sensiblement faire bouger les marchés, et si tel ou tel cru sort du lot auprès des noms majeurs - et à condition que son prix soit accepté - cela ne suffira pas à entraîner des paquets de wagons s'accrochant vainement à quelques locomotives dont souvent le point majeur est une production infinitésimale à la bourguignonne. Croyez bien que Bordeaux a bien compris cette réduction sensible du rôle de la critique quand bien même, pour satisfaire des egos évidents, il y aura toujours les tapis rouges pour tel ou tel nom écrivant ici ou là.

Ce qu'on espère de cette nouvelle critique : c'est qu'elle commence à mieux mettre en valeur les "sleepers" du millésime au lieu des sempiternelles notes laudatives pour les classés… dont les acheteurs, essentiellement motivés par la marque, le classement, se moquent comme de l'an quarante des écrits de tel ou tel. Bref : on sait d'avance que personne ne dira du mal de Petrus, de Latour, de Lafite, de Le Pin et autres étiquettes (d'autant plus que là, on sait faire généralement au-dessus du panier). Mais on souhaite tous qu'on nous mette sous les projecteurs des vins moins médiatisés, moins historiques, mais qui offrent des RQP de référence.

Pourquoi donc un critique se sent obligé - pour sa propre notoriété ? - de commenter les 50 grands noms, lesquels, franchement, n'ont pas besoin d'eux pour se vendre bien, alors que la masse des amateurs, ceux qui ne peuvent pas acheter un vin qui coûterait plus de € 50, a besoin de commentaires sérieux et complets sur ces domaines qui dépensent autant de sous par bouteille que ne le fait Margaux ou Mouton ?

Il faut sortir du contexte de ces dernières années où plus d'un cru parfaitement bien fait et proposé à prix correct, est bêtement pénalisé par le rejet qu'il y a eu de ces vins demandant plusieurs centaines d'euros pour arriver à votre table et ayant ainsi un effet pervers sur tant d'autres étiquettes ?

CONCLUSION PRELIMINAIRE

Qu'on ne se trompe surtout pas : Bordeaux a connu, connaît et connaîtra encore des crises plus ou moins fortes qui feront des perdants et des gagnants. Il y a ici la force du plus grand vignoble de la planète, la force d'un nom connu mondialement, le système du négoce (qui va s'adapter, soyez en certain) et le génie napoléonien d'un classement que tout le monde envie.

Avec un millésime, ce 2014, quasi miraculé, Bordeaux a en mains un bel outil pour se redorer le blason… en étant plus que sage sur les prix, histoire de reconquérir des amateurs qu'on a trop peu pris en compte.

On parie que ça peut marcher ou on continue à rêver ? 

Va savoir, Charles…

:-)


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