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Le mythe de Sisyphe : A propos de Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen

Par Borokoff

A propos de Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen ★★★½☆

Oscar Isaac - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Oscar Isaac

New-York, 1961, quartier de Greenwich Village. Llewin Davis (Oscar Isaac), un jeune chanteur de Folk, bat le pavé à la recherche de salles où se produire et de l’argent que lui doit son producteur. Téméraire, rêvant de percer dans la musique, c’est pourtant face à une série de galères qu’il se trouve confronté, entre son ex petite amie (Carey Mulligan) qui lui annonce qu’elle est enceinte (sans savoir si c’est de lui) et des petits boulots qu’il doit faire pour survivre, entre des auditions qui se passent mal et le refus des « Majors » de le signer. De plus en plus déprimé, Davis hésite à s’engager dans la marine marchande tout en se refusant à laisser tomber sa carrière et ce, malgré une série noire de déconvenues. Un enchaînement de malchance qui lui fait douter de son talent mais le conduit quand même à Chicago, où il rencontrera le célèbre Bud Grossman, un géant de la musique…

Oscar Isaac, Justin Timberlake - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Oscar Isaac, Justin Timberlake

Inspiré de la vie du chanteur Dave Van Ronk (1936-2002), Inside Llewyn Davis décrit les déboires sentimentaux et autres galères professionnelles d’un second couteau de la Folk aux Etats-Unis, un musicien vivant dans l’ombre des stars montantes que seront Bob Dylan (clin d’œil appuyé à la fin), Joan Baez ou encore Leonard Cohen pour ne citer qu’eux.

C’est tout sauf un hasard si les frères Coen ont choisi de situer leur histoire dans ce contexte si riche artistiquement et musicalement des années 1960, à une époque où le « Folksong » connait un renouveau historique en puisant dans l’esprit rebelle et contestataire du rock and roll notamment.

John Goodman - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

John Goodman

Dans les chansons de Llewin Davis (très bien chantées par Isaac lui-même, normal puisque l’acteur originaire du Guatemala est chanteur de formation), on retrouve à la fois cette soif de liberté et cet amour des grands paysages propres à la Beat Generation (l’épopée tragi-comique en voiture avec John Goodman et Garret Hedlund est une référence évidente à Sur la Route, 1960, de Jack Kerouac) mais aussi un hommage au travail manuel, à la vie et aux réalisations (grands travaux) des ouvriers itinérants américains, péjorativement appelés « hobos » parfois.

Qu’est-ce qu’Inside Llewyn Davis ? C’est d’abord le portrait tout en nuances d’un chanteur excellemment interprété par Oscar Isaac et qui « galère » pour s’en sortir sans jamais renoncer. Le film aurait pu d’ailleurs s’appeler : L’homme qui errait (ou qui dérivait) malgré lui.

Oscar Isaac - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Si la tonalité du film, tantôt douce, tantôt mélancolique (à l’image des grands yeux tristes d’Isaac), contraste en apparence avec la violence et le sordide des précédents films des frères Coen, il y a pourtant des points communs indéniables avec ce qui habite leur cinéma.

Ce chanteur qui s’en prend plein la gueule (au sens propre) et reçoit des reproches parfois injustifiés, rappelle les personnages que chérissent les réalisateurs américains. Soit un type moyen (sans que cela ne suppose de jugement ni d’aspect péjoratif de leur part) comme celui de Fargo (le sordide en moins) ou de A Serious Man, qui accumule les galères et les coups du sort sans pouvoir se sortir d’une spirale infernale d’échecs et de déconvenues qui virent au cauchemar. Comme si le destin avait choisi de se dresser contre lui, quoi qu’il fasse, quoi qu’il décide.

Oscar Isaac - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Une victime, Llewin ? Non, plutôt un type qui n’a pas de pot, tout simplement, et qui ne s’en sort pas malgré toute l’énergie qu’il déploie, ce qui le rend d’autant plus pathétique et touchant…

Portant sur lui la « bad luck » comme un costume maudit d’ « anti-star » de la folk qui lui collerait à la peau, Llewin est au bord du précipice, à la limite de tomber dans l’aigreur. Pourtant, il n’abdique pas, lui qui n’a jamais demandé autant de misère mais voudrait simplement pouvoir vivre de sa musique.

Oscar Isaac - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Si, comme souvent chez les frères Coen, la mise en scène est enlevée pour ne pas dire virtuose, si les frangins n’on rien perdu non plus de leur capacité à raconter des histoires avec ce style magistral qu’on leur connait, il y a pourtant une chose qui frappe : c’est la maîtrise nouvelle de leur mise en scène.

L’épure et la sobriété qu’elle a acquis n’en rendent que plus émouvant ce portrait de musicien. Elles mettent aussi en valeur le travail des acteurs, du prodigieux Isaac aux grands seconds rôles qui l’entourent, du toujours aussi loufoque et inénarrable Goodman à Mulligan en passant par F. Murray Abraham (Bud Grossman), Justin Timberlake (si, si) ou encore Adam Driver. Si les frères Coen ne s’embarrassent pas dans le détail des reconstitutions historiques, ils ont confié la superbe photographie du film au Français Bruno Delbonnel, qui tout en rendant les visages des acteurs très plastiques et lumineux, est parvenu à faire baigner le film dans des lumières pâles et des teintes de couleur sombres, tantôt brunes ou marrons, beige ou grise, qui reflètent bien la période de flou artistique que traverse note héros à la trajectoire incertaine.

Oscar Isaac - Inside Llewyn Davis de Joel et Ethan Coen - Borokoff / Blog de critique cinéma

Cependant, au-delà de l’exercice de style, de la forme et de l’esthétique virtuose du film, au-delà de cet émouvant portrait de loser attachant, une question demeure, et c’est toujours la même qu’on se posera sur les frères Coen : quels sont les véritables enjeux de Inside Llewyn Davis ?

C’est un peu comme si la derrière la forme, on se demandait toujours ce que les frères Coen voulaient nous dire dans le fond, comme si on cherchait en vain à lire dans leur pensée. Quelque chose nous échapperait-il ? Aurions-nous raté un épisode ? On reste toujours un peu sur sa faim avec les frères Coen, au-delà de leurs qualités précédemment décrites, au-delà de leur virtuosité et de leur talent incontestable de conteurs. On est déçus, oui, frustré, spectateurs très exigeants. Comme si on attendait autre chose d’autre, un sens non pas caché mais plus profond qui ne viendrait pas. Sans rien enlever aux réussites ni au plaisir visuel que procure Inside Llewyn Davis…

http://www.youtube.com/watch?v=TMo2BG7wPck

Film américain d’Ethan Coen et Joel Coen, avec Oscar Isaac, Carey Mulligan, Justin Timberlake, John Goodman… (01 h 45)  

Scénario de Joel et Ethan Coen : 

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½
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Mise en scène : 

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½
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Acteurs : 

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Compositions de Marcus Mumford :

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